06/03/2016

Pour - définitivement - en finir avec Dutroux ?

1. Mon message du 1er mars 2016 sur Facebook :

pgf2016bis.jpgJe n’en démords pas : il y a exactement douze ans débutait le plus grand leurre judiciaire belge avec le Procès Dutroux et consorts. Dès 1995 (disparitions de Julie et Mélissa -, j’étais plongé dans cette dramatique affaire et je fus raillé par d’aucuns quand j’avais osé déclarer sur les plateaux TV et dans mes écrits qu’il n’y aurait JAMAIS de procès bis et que la fameuse notion de « vérité judiciaire » était une tromperie dans le procès d’Arlon (avec des pans d’enquêtes et de reconstitutions « bidouillés ») ! logo_france2.pngDominique Verdaillan de France 2 me donna implicitement raison : « En France, cela ne se serait jamais passé comme ça !" (voir "Dutroux l'Affaire" aux Éditions Jourdan.

2. Outre des articles, j’ai écrit « La saga Dutroux », chronique d’un scandale politico-judiciaire aux Éditions Rouchon (2004, France), dont voici le texte de couverture :

23.jpg24.jpg6.JPG« Du 24 juin 1995, jour de l’enlèvement des petites Julie et Mélissa, à la veille du prochain procès de Marc Dutroux et consorts aux assises, Pierre Guelff, journaliste d’investigation et chroniqueur judiciaire belge, a suivi, pas à pas, cette dramatique affaire.

 

4.JPG5.JPGDans ce livre-vérité (photos ci-contre : mes deux livres aux Éditions Rouchon en 2004 et des témoignages des citoyens à l'égard des victimes. Photos Guelff - pour tout le dossier - sauf indications spécifiques) comportant des documents et informations exclusifs et de nombreux témoignages poignants, troublants ou révoltants, il explique chronologiquement et par le détail les recherches entreprises pour retrouver les petites disparues, les séquestrations de Sabine et Laetitia, les dysfonctionnements de l’appareil judiciaire et politique menant à la tragédie, l’arrestation de Marc Dutroux, la découverte des corps de Julie et Mélissa, amis aussi des jeunes An et Eefje et d’un présumé « lieutenant » de Dutroux.

Il aborde également la rocambolesque et suspecte évasion de celui-ci, les stupéfiantes révélations – restées sans suite – effectuées devant une Commission d’enquête parlementaire, les soupçons et rumeurs envers des personnalités, la volonté délibérée ou non d’étouffer ou de minimiser l’affaire, voire de nier la notion de réseaux pédophiles en Belgique.

DSCF4623.JPGDSCF4626.JPGDSCF4627.JPG

 

 

 

 

 

 Me voici à l'écoute de Jean-Denis Lejeune, de Michel Bourlet, de Carine et Gino Russo... (Photos : agences de presse pour Ciné-Télé Revue)


Fort d’une présence « sur le terrain » lors des recherches des petites filles et de caches désignées par Dutroux, mais aussi grâce à un contact étroit avec des enquêteurs ou assistant à plusieurs procès impliquant directement – ou implicitement – Marc Dutroux ou consorts, sans oublier sa présence à la Marche blanche qui rassembla plus de 300 000 personnes dans les rues de Bruxelles, Pierre GUELFF qui a animé plusieurs débats publics sur ce dossier aussi dramatique qu’explosif livre ici le résultat considérable de huit années d’un journalisme sans la moindre compromission.

 DSCF4631.JPGDSCF4632.JPGDSCF4633.JPGDSCF4651.JPG

 

 

 

 

 

 

J'ai participé et animé de nombreux débats au sujet de la pédophilie, de la recherche des enfants disparus..., j'ai fait des reportages des fouilles, de manifestations, des conférences de presse... J'ai, aussi, récolté des fonds pour soutenir l'association "Marc et Corine" (aide aux victimes) où j'étais bénévole et je me suis plus spécifiquement occupé de la rédaction de son magazine avec des reportages sur le terrain du genre : "L'injure faite à Julie et Mélissa". D'où, le surnom de "journaliste blanc" à mon égard (en référence à la Marche blanche) et de multiples railleries de la part de journalistes qualifiés d' "institutionnels" par Gino Russo...

DSCF4634.JPG

DSCF4628.JPGManif Bxl 4.JPGManif Bxl 6.JPG

 

 

 

 

 

 

- Je dérange. Et alors ? J’évoque la réalité humaine, parfois insoupçonnée. Le monde n’est pas dangereux, ce sont certains hommes qui le sont. Alors, je le clame en espérant sincèrement que « cela » ne se reproduira plus jamais…

L’auteur s’appuie aussi sur les trente-huit pages écrites et signées par Marc Dutroux lui-même à la fin de l’année 2002. Des pages « exceptionnelles » qui sont parvenues à Pierre GUELFF avant que n’éclatent de nouveaux « scandales » en 2003 – et qui représentent un document aussi époustouflant que choquant qui laisse présager un procès d’assises « où les débats feront rage », selon Me Pierre, ancien avocat de Marc Dutroux.

DSCF4636.JPG

DSCF4637.JPGDSCF4638.JPGDSCF4639.JPGDSCF4640.JPGDSCF4641.JPGDSCF4642.JPGDSCF4643.JPG 

 

 

 

 

 

DSCF4635.JPG 

 

 

 

 

 

Beaucoup de retombées médiatiques nationales et internationales pour mes deux ouvrages parus aux Éditions Rouchon (France) en 2004.

3. Et ce procès, en voici mon compte-rendu paru dans « Dutroux, l’affaire, les pistes, les erreurs » aux Éditions Jourdan-Poche PIXL en 2013, ouvrage qui complétait « Marc Dutroux, le procès de la honte », également aux Éditions Rouchon (France).

39bis.jpg

9782390090724_1_m.jpg40.jpg 

En 2013, publication de "Dutroux, l'affaire, les pistes, les erreurs", puis en 2015, en ebook, et, la même année, je reviens de manière très personnelle sur cette affaire dans mes "Mémoires d'un journaliste révolté", également aux Éditions Jourdan.

 


Avant-propos

Avertissement-bis et le sort de Dutroux

« Des centaines d’articles et de photos de confrères, des
centaines de pages du rapport de la Commission d’enquête
parlementaire « Affaire Dutroux-Nihoul et consorts », des
milliers d’heures passées sur le terrain à traquer l’information
ou à tenter de comprendre l’innommable, ne
m’autorisent cependant pas à cataloguer Marc Dutroux de
« monstre », d’ennemi public numéro un, de le vouer à la
prison à perpétuité, à défaut de la peine de mort (abolie), à
l’instar de propos tenus ci et là.
Pour deux raisons majeures, j’ai toujours maintenu cette
ligne de conduite, quand bien même le dégoût et la révolte
m’ont parfois assailli comme tout être humain « normal »
choqué face à l’ignominie, celle d’attenter à un enfant.

7.JPGCes raisons sont :

1. Parce que Marc Dutroux (comme tous les accusés et
prévenus) bénéficie du sacro-saint droit à la présomption
d’innocence. Certes, Dutroux a déjà avoué différents faits
hautement répréhensibles, mais des aveux ne sont pas juridiquement
– obligatoirement – des preuves. Ainsi, une (Photo ci-contre : Pierre Guelff entre Carine et Gino Russo - Photo agences de presse)
personne peut s’accuser d’un méfait, même d’un crime,
pour couvrir une autre personne. Seul, donc, un verdict
prononcé par un tribunal est officiel.
2. Marc Dutroux « liquidé » en prison, comme d’aucuns
le souhaitent ?
Lors d’un débat public dans l’entité de Charleroi, région
où se sont déroulés les principaux faits, j’ai osé déclarer :

1.JPG« Marc Dutroux (photo - ci-contre - officielle diffusée par la Justice belge) doit bénéficier de toutes les garanties de
sécurité en prison. Même s’ il réclame du champagne – allusion
faite aux « petits plats » partiellement payés avec des
dons de groupies et livrés de l’extérieur à Noël ! – qu’on
lui offre ! »
Sifflé et hué à profusion par l’assemblée surexcitée, j’ai
cependant pu achever ma démonstration :
« Dutroux mort, c’est tirer un trait définitif sur d’ éventuelles
explications et révélations de sa part. La vérité sur cette affaire
– existence ou non d’un réseau pédophile – est à ce prix !
Il faut donc espérer qu’avant sa mort, Marc Dutroux ait une
prise de conscience qui le pousse à dire « la » vérité. »
Je n’ai pas été lynché par la foule, enfin calmée, car confortée
par la nécessité de poursuivre inlassablement et dans la
sérénité le combat au nom de cette vérité et à la mémoire
de toutes les jeunes victimes. »
Tels étaient mes propos en 2004 en « Avertissement » à
mon ouvrage « La Saga Dutroux – Chronique d’un scandale
politico-judiciaire » publié aux Éditions Rouchon
(France).

2.jpgEn 2013, malgré le verdict controversé du procès d’assises,
les nouvelles « extravagances » de Marc Dutroux en prison (Photo ci-contre : Agence de Presse Reuters),
l’analyse, par les autorités, de ses demandes répétées de
libération conditionnelle, celle octroyée à Michèle Martin
chez les Soeurs Clarisses, les permissions de sorties
accordées à Michel Lelièvre à l’été 2013, l’enterrement du
« Dossier bis » (leurre inventé par la Justice, comme on le
découvrira ci-après)…, je n’ai pas à modifier d’un iota ma
ligne de conduite.
Puisse ce nouvel ouvrage contribuer à perpétuer la « Mémoire
», celle de faits horribles, de dysfonctionnements
coupables et autres « entourloupes » classées, parfois, sous
le sigle de la « vérité judiciaire », afin que tout cela ne se
reproduise plus jamais.
Car, près de vingt ans après les faits, une décennie après le
procès, l’affaire Dutroux continue donc de générer maints
commentaires passionnés, ce n’est pas Jérôme Cahuzac
qui me contredira !

Jérôme Cahuzac, ministre français du Budget (2012-
2013), démissionnaire suite à l’accusation de fraude fiscale,
exclu du Parti socialiste, qui déclara sur RTL : « Je
crois même avoir été qualifié d’être répugnant. Si je suis
répugnant, comment qualifie-t-on un violeur, un assassin
d’enfants, comment qualifie-t-on Marc Dutroux, si on
veut garder un sens au mot ? Si je suis répugnant, alors je
crains qu’il ne faille à l’Académie française un peu d’imagination
pour forcer le vocabulaire. »
Mais, selon certains sondages, une grande partie de la jeunesse
actuelle ne sait pas ce qu’est l’affaire Dutroux et qu’il
est parmi « les hommes les plus haïs au monde », alors que
maints adultes ont perdu (ou occulté) les éléments qui la
forment, d’où le présent ouvrage de « Mémoire ». Pour que
l’on n’oublie jamais.
Et puis, ce livre se veut, enfin, une réponse à la lancinante
et inquiétante question : « Marc Dutroux sera-t-il un jour
libéré ? » Lui-même m’a fourni sa réponse…

Pierre Guelff


Chapitre 1

Avant le procès : dates-clefs

9.JPGLe 24 juin 1995 : enlèvements de Julie Lejeune et Mélissa
Russo à Grâce-Hollogne (Province de Liège). Dès le
lendemain, en tant que membre de l’Association « Marc et
Corine » (recherche d’enfants disparus) et rédacteur de son
magazine, je suis confronté à cette affaire. (Photo ci-contre : manifestation citoyenne à Bruxelles)
. Le 22 août 1995 (voire, nuit du 23) : enlèvements d’An Marchal et d’Eefje
Lambrecks près d’Ostende (province de Flande-Occidentale).
. Le 28 mai 1996 : enlèvement de Sabine Dardenne à
Kain (Province de Hainaut), proche de la France.
. Le 9 août 1996 : enlèvement de Laetitia Delhez à Bertrix
(Province de Luxembourg).
. Le 13 août 1996 : arrestations de Marc Dutroux, Michèle
(ou Michelle) Martin et Michel Lelièvre.
. Le 15 août 1996 : libérations de Sabine et Laetitia d’une
cache de Dutroux à Marcinelle (province de Hainaut,
entité de Charleroi).
. Le 16 août 1996 : arrestation de Michel Nihoul.
. Le 17 août 1996 : découverte des corps sans vie de Julie
et de Mélissa, et de Bernard Weinstein dans la propriété
de Dutroux à Sars-la-Buissière (Province de Hainaut).
. Le 18 août 1996 : lors d’une conférence de presse à
Grâce-Hollogne, les parents de Julie et de Mélissa clament
leur révolte face au déroulement « troublant » de l’enquête.
. Le 19 août 1996 : le ministre de la Justice, Stefaan De
Clerck, reconnaît des dysfonctionnements et lacunes dans
l’enquête sur les rapts des enfants.
. Le 22 août 1996 : funérailles de Julie et de Mélissa à
Liège.
. Le 27 août 1996 : Marc Dutroux passe à de nouveaux
aveux. Il indique l’endroit où les corps de cinq jeunes filles
se trouveraient, y compris ceux d’An et Eefje.
. Le 3 septembre 1996 : découverte des corps sans vie
d’An et Eefje (photo ci-contre : son père) à Jumet (Province de Hainaut, entité de
Charleroi). Aucune autre découverte ne sera faite.
DSCF0483.JPG. Le 7 septembre 1996 : funérailles d’An et Eefje à Hasselt.
. Le 14 octobre 1996 : dessaisissement du juge Connerotte
par la Cour de cassation suite à une demande effectuée
par Me Julien Pierre, avocat de Dutroux, pour trop
grande complicité du magistrat avec des victimes et/ou
familles de victimes.
. Le 20 octobre 1996 : « Marche blanche » de soutien aux
victimes, aux parents d’enfants victimes de pédophiles et pour un
meilleur fonctionnement de la justice (300 000 personnes)
à Bruxelles.
. Le 24 octobre 1996 : début des travaux de la Commission
d’enquête parlementaire « Dutroux-Nihoul et
consorts » (nombreuses retransmissions télévisées en direct).
. Le 18 avril 1997 : la Chambre des représentants approuve
à l’unanimité le rapport de la Commission d’enquête
parlementaire « Dutroux-Nihoul et consorts ».
. Le 15 février 1998 : Marche pour la vérité et contre la loi
du silence (30 000 personnes) à Bruxelles.
. Le 23 avril 1998 : évasion de Marc Dutroux (retrouvé
quelques heures plus tard) du palais de justice de Neufchâteau.
Les ministres de la Justice, Stefaan De Clerck,
et de l’Intérieur, Johan Vande Lanotte, démissionnent. Le
chef de l’état-major de la gendarmerie, le général Willy
Deridder, remet son mandat à la disposition du gouvernement.
. Le 25 juin 2000 : les parents Lejeune et Russo déclarent
avoir déposé plainte contre les gendarmes Michaux, Lesage
et Martin « pour complicité d’assassinat et d’enlèvement,
de faux témoignage et d’abus de confiance. »
. Le 27 juin 2000 : reconstitution des rapts de Julie et de
Mélissa.
. Le 4 janvier 2001 : Marc Dutroux assigne l’État belge
en référé. Il se plaint de ses conditions de détention à la
prison d’Arlon.
. Le 8 janvier 2001 : la Chambre des mises en accusation
de Liège, sur requête du procureur du roi, Michel Bourlet,
ordonne l’analyse de 5 000 cheveux découverts, en 1996,
dans la cache de Marc Dutroux à Marcinelle et dans le véhicule
ayant servi à l’enlèvement de Sabine et de Laetitia.
. Le 15 février 2001 : le tribunal des référés d’Arlon estime
que la requête du 4 janvier 2001 introduite par Marc
Dutroux n’est pas fondée, car dépourvue d’urgence.
. Le 23 octobre 2001 : huit inculpations et trois détenus
(Marc Dutroux, Michèle Martin et Michel Lelièvre)
dans le dossier Dutroux et poursuite de l’instruction
contre X en vue de découvrir d’éventuels réseaux de pédophilie.
. Le 3 janvier 2002 : un sénateur rend visite à Dutroux
dans sa cellule, à la prison d’Arlon.
. Le 29 janvier 2002 : Marc Dutroux est officiellement
inculpé du viol de Julie, Mélissa et An (il l’était déjà de
celui de Laetitia, Sabine et Eefje).
8.JPG. Le 5 mars 2002 : le dossier Dutroux est bouclé (2 045
jours d’enquête, 400 000 pages et plus de 100 enquêteurs).
. Le 27 mai 2002 : après la famille Russo, les Lejeune
déclarent ne pas vouloir assister au procès d’assises afin de
ne pas cautionner « ce grand cirque vécu depuis plusieurs
années ». Le même jour, la famille Marchal est déboutée
par la Chambre des mises en accusation de Liège de sa
demande de reconstitution de l’enlèvement d’An et Eefje (Photo ci-contre : les quatre accusés au Procès Dutroux et consorts d'Arlon en 2004. Document : Ciné-Télé Revue).
. Le 6 septembre 2002 : première étape de la Chambre
du conseil de Neufchâteau dans la procédure de renvoi
devant la Cour d’assises. Le procès en assises est prévu
au début 2004 pour une durée de trois à quatre mois, au
nouveau palais de justice d’Arlon où, seulement, quinze
places seront réservées à la presse nationale et internationale.
L’avocat général sera Michel Bourlet, procureur du
roi à Neufchâteau, alors que le nom du président n’est pas
encore connu.
. Fin 2002 : une véritable campagne de déstabilisation est
lancée à l’encontre des magistrats Langlois et Bourlet.
. Année 2003 : Marc Dutroux se sépare de son avocat
Me Julien Pierre et le remplace par Me Daniel Kahn. Les
noms des accusés à juger aux prochaines assises sont enfin
proposés par le tribunal de Neufchâteau : Marc Dutroux,
Michèle Martin et Michel Lelièvre.
En mars, la Chambre des mises en accusation de Liège
débat de cette ordonnance, principalement sur le cas de
Michel Nihoul.
Quasiment au même moment, Carine Russo est renvoyée
devant un tribunal correctionnel suite à une plainte pour
« dénonciation calomnieuse à l’autorité » par l’ancien chef
de la cellule Dutroux. Une intense polémique secoue à
nouveau la Belgique.
À la veille du printemps, Marc Dutroux compte deux
avocats supplémentaires (Mes Baudewyn et Van Praet) et
modifie sa stratégie de défense en se présentant comme
« protecteur » des jeunes victimes. Michel Nihoul est à son
tour renvoyé aux assises, alors que la famille Marchal se
sépare de ses avocats pour manque de moyens financiers.
Marc Dutroux perd Me Kahn comme avocat, mais bénéficie
de la défense – gratuite – de Me Magnée, ancien
bâtonnier.
À présent, il reste à chaque partie le soin de peaufiner ses
arguments pour aborder le procès d’assises tant attendu.

 

Chapitre 2

Avant et pendant le procès : quelques personnages-clefs

. Michel BOURLET : procureur du roi à Neufchâteau.
À l’origine de l’arrestation de Marc Dutroux. A été désigné
comme avocat général pour le procès aux assises (siège
qu’il partagera avec l’avocat général liégeois Jean-Baptiste
Andries). Depuis le début de l’affaire, il soutint la thèse
du réseau à caractère pédophile. Célèbre pour sa phrase
déclarée publiquement : « Toutes les personnes qui ont été
identifiées sur les cassettes pédophiles saisies chez Dutroux,
seront poursuivies... si on me laisse faire ». Rappelé
à l’ordre par sa hiérarchie, il se mura dans le silence depuis
lors. Sauf au procès, bien entendu !
. Jean-Marc CONNEROTTE : juge d’instruction à
Neufchâteau. A aussi été à l’origine de l’arrestation de
Marc Dutroux. A été dessaisi du dossier pour avoir participé
à un souper spaghetti organisé par l’asbl « Marc et
Corine ». A craqué lors de son audition à Arlon.
. Sabine DARDENNE : 12 ans au moment de son enlèvement,
alors qu’elle se rendait à l’école. Libérée en compagnie
de Laetitia Delhez, toutes deux étant détenues dans
une geôle appartenant à Marc Dutroux. Représentée par
Mes Rivière et Parisse au procès d’assises. Elle a témoigné
à Arlon et est descendue dans la cache lors de la visite programmée
durant le procès.
15.JPG. Laetitia DELHEZ : 14 ans au moment de son enlèvement
devant la piscine communale de Bertrix. Libérée
en même temps que Sabine Dardenne. Représentée par
Mes Beauthier et Fermon au procès d’assises. A suivi avec
courage de nombreuses audiences à Arlon et a témoigné.
Tout comme Sabine, elle est descendue dans la cache de
Marcinelle lors du procès. (Photo ci-contre : Sabine et Laetitia - Document Ciné-Télé Revue)
. Marc DUTROUX : né le 6 novembre 1956, père de
famille (deux enfants d’une première union et trois avec
Michèle Martin; le couple est à présent divorcé). En 1985,
condamné à treize ans d’emprisonnement, mais fut libéré
"anticipativement" en 1992, alors que son épouse était
condamnée à trois ans pour complicité dans la séquestration
et le viol par Dutroux de plusieurs filles, dont deux
mineures d’âge. Défendu par Mes Baudewyn, Magnée et
Van Praet aux assises. Attitude arrogante et déplacée de
Dutroux au procès. A accordé une interview exclusive à
Pierre Guelff lors de cette procédure (voir ci-après).
. Stéphane GOUX : président de la Cour d’assises.
. Eefje LAMBRECKS : 17 ans au moment de son enlèvement.
Retrouvée morte au domicile de Bernard Weinstein,
complice de Dutroux. Amie d’An Marchal.
. Monsieur et Madame LAMBRECKS : parents d’Eefje.
Ont voulu rester à l’écart de la médiatisation du drame,
mais furent souvent présents au procès. Me Joris Vercraeye
pour le père et Me Luc Savel Koul pour la mère, furent
leurs avocats.
14.JPG. Jacques LANGLOIS (photo ci-contre) : juge d’instruction à Neufchâteau.
Chargé du dossier suite au dessaisissement du juge Connerotte.
Pour lui, Dutroux relevait de la thèse du « pervers
isolé » et non d’un réseau.
. Julie LEJEUNE : 8 ans au moment de son enlèvement.
Fut retrouvée morte, enterrée dans le jardin du couple Dutroux-
Martin à Sars-la-Buissière. Amie de Mélissa Russo.
. Louisa et Jean-Denis LEJEUNE : parents de Julie.
Louisa est infirmière en milieu hospitalier et Jean-De17
nis oeuvre à Child Focus (Centre européen pour enfants
disparus et sexuellement exploités). Ils ont quand même
assisté à diverses audiences à Arlon.
. Michel LELIEVRE : 32 ans, célibataire, considéré
comme l’homme de main de Marc Dutroux. Défendu par
Me Slusny aux assises, aidé par Me Lejeune.
. An MARCHAL : 19 ans au moment de son enlèvement.
Retrouvée morte au domicile de Bernard Weinstein. Amie
d’Eefje Lambrecks. Sa mémoire a été défendue par Me
Quirynen. Pol (ou Paul) Marchal, son père, a assisté à
quasiment tous les débats.
. Michèle MARTIN (ou Michelle MARTIN, Marc Dutroux
utilisant lui-même les deux orthographes du prénom)
: 43 ans, mère de famille (trois enfants avec Marc
Dutroux, dont elle était l’épouse). Dit avoir agi sous la
contrainte de celui-ci. Défendue par Mes Bayet, Pollet et
Schmitz aux assises.
. René MICHAUX : dirigea l’enquête. On lui reprocha
des perquisitions ratées chez Dutroux alors que les fillettes
étaient toujours vivantes. Le Conseil d’État a annulé les
sanctions prises à son encontre. Lors d’un débat télévisé, il
fut poussé dans ses derniers retranchements par les journalistes
Michel Bouffioux et Pierre Guelff au point qu’il
avoua n’avoir pas dit « tout » lors de son audition au procès.
Il fut à nouveau convoqué...
. Michel NIHOUL : ex-homme d’affaires, cité par Dutroux
dès les premières heures de l’enquête. Libéré en 1999
faute de preuves. Défendu par Mes Attout et Clément de
Cléty aux assises. Sa détention n’a pas été jugée nécessaire
durant le procès.
. Julien PIERRE : avocat de Dutroux désigné dès la première
heure. Six ans plus tard, son client s’en séparait au
profit de Me Kahn. Celui-ci, après quelques mois seulement,
se retira du dossier laissant la place à Mes Baudewyn,
Magnée et Van Praet, accessoirement à Me Fastrez.
. Mélissa RUSSO : 8 ans au moment de son enlèvement.
Fut, comme Julie Lejeune, retrouvée morte, enterrée dans
le jardin du couple Dutroux-Martin. Amie de Julie. Carine
et Gino Russo, ses parents, préférèrent ne pas assister
au procès qu’ils considéraient comme une « mascarade ».
Ils sont sortis de leur réserve avant les délibérations : sur
le plateau de RTL, ils clamèrent à nouveau leur légitime
colère face au déroulement des assises.
. Bernard WEINSTEIN : électricien d’origine française,
complice de Marc Dutroux. Retrouvé mort, enterré dans
le jardin du couple Dutroux-Martin à Sars-la-Buissière.
C’est à son domicile de Jumet, sous une dalle d’un hangar,
que furent retrouvés les corps sans vie d’An et Efje.

Chapitre 3

Les quatre accusés, selon l’acte d’accusation

Michel Bourlet, avocat général, a établi un acte d’accusation
de soixante-quatorze pages qu’il lira d’entrée de procès,
après la constitution du jury populaire. Voici le contenu,
dans son intégralité (les sous-titres sont de l’auteur), de
la deuxième partie de ce document officiel consacré aux
quatre accusés :


. Enquête de moralité concernant Marc Dutroux

Marc Dutroux est l’aîné d’une famille de cinq enfants,
quatre garçons et une fille, issus d’un couple d’instituteurs.
Ses parents, Victor Dutroux et Jeannine Lauwens exercent
leur profession à Ixelles, mais lorsque Marc Dutroux naît
dans cette commune le 6 novembre 1956, Victor Dutroux
est parti depuis dix jours pour le Congo où son épouse l’a
poussé à s’engager et où elle va le rejoindre avec son bébé
deux mois plus tard.
Dans les deux années suivantes, la famille s’agrandit par
la naissance de deux autres garçons; Jeannine Lauwens ne
professe pas et son mari a un parcours professionnel chaotique
fait de notations défavorables, de mutations et de
menaces de révocation. La famille entière rentre définitivement
en métropole lors de l’indépendance de la colonie
en juillet 1960 et s’installe à Obaix où, aidés par leurs parents,
les époux Dutroux-Lauwens acquièrent une maison
qu’ils occuperont jusqu’à leur séparation en 1971.

Mais c’est dès la naissance de Marc, l’aîné, que l’entente ne
semble pas régner et l’ambiance est lourde. Victor Dutroux
émet des doutes sur sa paternité et Jeannine Lauwens suspecte
de nombreuses liaisons féminines à son mari, tant au
Congo qu’en Belgique.
Il semble de plus assez brutal avec ses enfants, notamment
avec Marc, et une voisine d’Obaix, Rose-Marie Brohez, le
décrit comme autoritaire et despote, ne se privant de rien
alors qu’il prive les autres.
Une autre voisine, Lucille Patoux, perçoit déjà Marc, l’aîné
des trois garçons, comme le plus renfermé, le plus sournois
et le plus malin, celui qui, naturellement prend l’ascendant
sur les autres. Il faut noter qu’à l’âge de dix ans, Marc
sauve de la noyade un enfant de cinq ans.
Victor Dutroux enseigne à Roux, dans la banlieue de
Charleroi, jusqu’en 1971, date à laquelle il est admis à la
pension anticipée à l’âge de 43 ans. Son parcours professionnel
est toujours aussi contesté tandis qu’au contraire,
le travail d’institutrice de Jeannine Lauwens semble beaucoup
plus apprécié.

Cette situation avait engendré une lente dégradation
des rapports au sein du couple et de la famille jusqu’à
les rendre invivables. À la séparation en 1971, Victor est
colloqué quatre mois à Manage; la procédure en divorce
va durer six ans et sera émaillée de nombreuses difficultés
concernant le paiement des pensions alimentaires et
l’exercice du droit de visite des enfants par Victor qui finit
par déménager dans la région gantoise.
Hormis quelques événements débouchant sur une grande
frayeur, Marc Dutroux garde le souvenir d’un père indifférent
qui ne s’est jamais occupé de ses enfants. C’est aussi
le sentiment de sa soeur Valérie et de l’institutrice d’Obaix,
Madame Vinclaire.

C’est dans l’école du village d’Obaix que Marc Dutroux
termine sa scolarité primaire, où il revient après y avoir
fait le cycle maternel, puis en étant passé aux écoles de
Roux, de Nivelles, de Roux à nouveau et enfin à l’internat
de Morlanwelz.
Cette scolarité a été menée avec fruit et sans difficulté,
sauf à l’internat de Morlanwelz que Marc Dutroux semble
avoir difficilement supporté. Il aurait encore moins supporté
l’internat de l’Institut Supérieur Pédagogique de
Nivelles où il va débuter ses études secondaires en septembre
1968.
Marc Dutroux y subit l’échec en première moderne et
passe alors à l’école d’agriculture de Fleurus en étant hébergé
pendant une année par ses grands-parents maternels.
Cette année redoublée est réussie, car l’ambiance chez
ceux-ci semble plus propice à la réussite. Marc Dutroux
paraît plus heureux et le directeur de l’école, Monsieur
Pierre Hayt, qui perçoit une tension entre l’enfant et une
mère autoritaire et étouffante et un père absent, s’étonne
que l’enfant Marc Dutroux ne se représente pas en septembre
1970 à l’école pour poursuivre le cycle d’études
entrepris. Il est en effet inscrit aux Aumôniers du Travail
de Charleroi où il va réussir sa deuxième année technique
en ajustage et rater sa troisième année en électricité.
Il laisse dans cette école le souvenir d’un élève très fort
manuellement, appliqué à son travail mais assez renfermé.

La dernière année de scolarité de Marc Dutroux, 1972-
1973, se fait à Nivelles, en section mécanique. Il y obtient
son certificat d’études techniques secondaires inférieures
en juin 1973. Il désirait poursuivre en qualification, mais
selon lui, sa mère estimait qu’il devait enfin rapporter
de l’argent à la maison. À cette époque, la séparation du
couple parental est en phase de procédure.

À l’âge de 15 ans, Marc Dutroux a rencontré Michel
Greuze en rue lors d’une après-midi après les cours. Celui-
ci lui aurait offert son aide et c’est tout naturellement
vers lui que Marc Dutroux va se tourner un an et demi
plus tard en décidant de quitter le domicile maternel.
Michel Greuze oriente Marc Dutroux vers un café tenu
par Georges Hembise qui l’hébergera quelque temps avant
d’aller vivre avec Michel Greuze, rue de la Villette à Charleroi,
d’avril à août 1974. Quand Marc Dutroux s’établit
seul à Monceau en octobre 1974, Michel Greuze le poursuivra
de ses assiduités et les relations homosexuelles, que
Michel Greuze affirme avoir entretenues avec lui, auraient
continué moyennant rétribution de Marc Dutroux. Michel
Greuze affirme également qu’à ce niveau une lutte
d’influence va s’établir entre lui-même, Georges Hembise
et un certain Biseaux, pour s’attirer les faveurs de Marc
Dutroux, qui y aurait consenti uniquement pour l’argent
qu’ils lui versaient.

En juillet 1973, Marc Dutroux a seize ans et demi quand
il entame sa carrière professionnelle, comme salarié, qui va
durer jusqu’en 1980. Les employeurs se succèdent durant
cette époque, et malgré des aptitudes certaines au travail,
il est licencié à deux reprises pour un absentéisme trop
important.
Hormis un essai non concluant de quinze jours, en juin
1985, aux Ateliers de Mécanique Générale de Nivelles,
aucune activité professionnelle n’est plus renseignée. Marc
Dutroux exerce des activités de complément, dépannage,
vente d’objets divers ou services rendus et son dossier
ONEM mentionne une demande du 3 août 1982 comme
chômeur complet indemnisé bénéficiant d’une indemnité
de 10 000 FB (250 euros) pour incapacité de 3% suite à un
accident de travail.

Le 2 juillet 1985, Marc Dutroux s’inscrit au Registre de
commerce de Charleroi pour activités diverses en com-
merce de véhicules, location de matériel, entreprise de
démolition et de transport notamment.
Dans l’intervalle, Marc Dutroux s’est marié à dix-huit
ans, en mars 1976, avec Françoise Dubois, orpheline de
dix-huit ans également, rencontrée deux ans auparavant à
la patinoire de La Louvière.
À cette époque, le patin à glace est son loisir de prédilection.
Il patine très bien et le prestige qu’il en retire lui permet
de s’affirmer, d’être reconnu et de récolter un certain
succès auprès des jeunes filles. Tout en étant marié et bientôt
père de famille, il continue à connaître de nombreuses
liaisons féminines.
L’entente entre les deux jeunes époux se détériore rapidement,
Françoise Dubois enceinte une première fois se
plaint des coups qu’elle reçoit de son époux, qui n’aurait
pas supporté qu’elle le délaisse pour se préoccuper de sa
grossesse.
Le premier fils naît le 30 juillet 1977, puis un second le 20
mai 1979. Pendant deux ans, le couple vit à Onoz, puis
déménage à Haine-Saint-Pierre en février 1978, et enfin
dans un logement social à Goutroux en septembre 1982,
avant de se séparer au tout début de l’année 1983. Selon
Françoise Dubois, Marc Dutroux ne s’est jamais occupé
de ses deux fils, ni sur le plan affectif, ni sur le plan de
leur scolarité.

Parmi les conquêtes féminines de Marc Dutroux, Françoise
Dubois se souvient d’avoir vu débarquer chez elle
en 1979 Monique Willems accompagnée de ses parents.
Ceux-ci lui demandent s’il est vrai qu’elle compte divorcer
pour permettre le mariage de leur fille et de Marc,
alors qu’elle ignore tout, aussi bien de cette relation de son
époux que son intention de divorcer. Mais Marc Dutroux
la convainc qu’il n’en est rien. Cette relation avec Mo24
nique Willems ne s’interrompt qu’en 1983 pour reprendre
en 1985 et durer jusqu’en 1996. Entre-temps, fin 1981,
Marc Dutroux a fait la connaissance de Michelle Martin,
et toujours sur une patinoire, à Forest cette fois.
Si Monique Willems accepte cette situation, Françoise
Dubois ne se doute de rien à cette époque, puis quand
elle s’en aperçoit et qu’elle n’accepte pas la proposition de
son mari de vivre une relation complexe, Marc Dutroux
estime qu’elle est trop simple pour pouvoir évoluer à son
rythme. Après ce qu’il a vécu, dit-il, une réflexion existentielle
lui permet de remettre en cause la relation qu’il partage
avec sa légitime épouse. Il la laisse partir et accueille
immédiatement Michelle Martin chez lui en janvier 1983.
La vie commune du nouveau couple va connaître plusieurs
périodes, entrecoupées des détentions successives. Marc
Dutroux, accompagné de Michelle Martin, rend régulièrement
visite à ses deux fils qui vivent avec leur mère,
Françoise Dubois, et son nouveau compagnon Daniel
Plasman.

Mais une autre activité du nouveau couple débute en ce
début 1983 : Michelle Martin accompagne Marc Dutroux
pour commettre un vol de mitraille dans un dépôt. Ils
y rencontrent Patrice Charbonnier, que Marc Dutroux
connaît depuis longtemps et qui y effectue, lui aussi un vol
de mazout. Les deux hommes s’associent pour commettre
des délits parfois importants, Patrice Charbonnier, qui
exerce la profession de facteur, renseignant même Marc
Dutroux, et étant rétribué pour cela, en vue de vols avec
violences commis sur des personnes âgées et isolées.
De janvier 1983 à février 1986, Marc Dutroux et Michelle
Martin vivent en concubins. Elle donne naissance à un
fils, Frédéric, le 28 juin 1984. Les relations du couple se
limitent à trois personnes, le couple Plasman-Dubois, et
une voisine, Annie Martin.

Marc Dutroux, lui, fréquente toujours aussi assidûment
les patinoires, rencontre Corinne Theuwissen, la ramène
chez lui et propose à Michelle des relations sexuelles à
trois, qu’elle accepte. C’est pendant la période de vie commune
avec Michelle Martin que Marc Dutroux va faire
l’acquisition de nombreux immeubles et que les voyages à
l’étranger, France et Slovaquie, vont se succéder.
Après une courte première période de détention préventive
au printemps 1985 pour un vol avec violences, Marc
Dutroux, qui a fait l’acquisition de la maison de Marcinelle
en juillet, est à nouveau arrêté en février 1986, et
Michelle Martin subit le même sort pour plusieurs faits
d’enlèvement de mineures d’âge, séquestration et viols
commis avec un troisième complice aujourd’hui décédé
et qui lui était en aveux. Marc Dutroux sera condamné à
dix et trois ans de prison par la Cour d’Appel de Mons et
restera en détention pendant plus de six ans, jusqu’en avril
1992. Le 20 octobre 1989, il épouse Michelle Martin en
prison mais reçoit de fréquentes visites de Monique Willems.

À sa sortie de prison, le 8 avril 1992, Marc Dutroux reprend
la vie commune avec Michelle Martin à Marcinelle,
effectue d’emblée les démarches nécessaires pour se faire
reconnaître en incapacité de travail et renoue contact avec
Patrice Charbonnier qui reconnaît avoir mis volontairement,
sous la demande de Marc Dutroux, le feu à la
maison que celui-ci possède à Marchienne dans un but
d’escroquerie à l’assurance. Ce jour-là, Dutroux et Martin
se seraient forgé un alibi en effectuant une excursion à
Blankenberge.
Les relations avec Patrice Charbonnier ne se limitent pas à
cet incendie, car des armes auraient circulé entre les deux
compères, des informations sont échangées sur la réalisation
de caches destinées à mettre en sécurité le produit de
délits, et des confidences sont faites par Marc Dutroux
quant à des viols commis lors de voyages en France et des
propositions d’enlèvements de mineures d’âge. Leurs relations
auraient cessé en septembre 1993.

Fin 1992, le couple Dutroux-Martin achète un nouvel immeuble
à Sars-la-Buissière et s’y installe, mais rapidement,
Marc Dutroux recentre ses activités délictueuses ou autres
à Marcinelle et à Marchienne et s’installe à Marcinelle.
La vie commune perdure, et Michelle Martin participe
aux travaux entrepris par son mari dans ses habitations,
comme en témoigne notamment Vozzella Rito.
Deux enfants voient le jour, Andy né le 24 septembre 1993
et Céline née le 24 novembre 1994.
Marc Dutroux noue de nouvelles relations avec Gérard
Pinon qui lui présentera Bernard Weinstein, avec Michaël
Diakostavrianos qui lui fera découvrir les voyages en
Slovaquie et lui présentera Michel Lelièvre, avec Claude
Thirault à qui il va proposer également des enlèvements
d’enfants et enfin avec Michel Nihoul.
L’enquête de moralité de Marc Dutroux a été réalisée par
les inspecteurs Peters et Wauquaire et l’expertise mentale
par les docteurs Denys, Gernay et Godfroy avec l’aide du
psychologue Lavenne.

. Expertise mentale de Marc Dutroux

Cette expertise mentale arrive à la conclusion que Marc
Dutroux, au moment des faits, ne se trouvait ni dans
un état de démence, ni dans un état grave de déséquilibre
mental ou de débilité mentale le rendant incapable
du contrôle de ses actes. Que son état est actuellement le
même et la périculosité évidente.

Les experts semblent avoir été frappés par la propension de
Marc Dutroux à décrire sa jeunesse en des termes de rejet
et de manipulations malveillantes ou perverses à son égard
et de toute espèce de mauvais coups subis de la part de sa
mère. Ce serait exceptionnel de voir un accusé noircir sa
mère à ce point.
À l’opposé, Marc Dutroux insiste sur son propre courage,
son imagination, sa volonté, son altruisme voire même sa
philosophie à l’égard des plus faibles.
Hormis l’élimination de Bernard Weinstein, il élude tous
les autres délits et ne dit pas un mot des faits de 1985 ayant
conduit à la première grave condamnation, suggérant simplement
qu’il n’était pas coupable des faits qui lui étaient
reprochés.

Pour le collège d’experts, Marc Dutroux dispose manifestement
d’une intelligence opérationnelle et efficace,
s’exprime facilement et démontre qu’il raisonne et s’intéresse
à beaucoup de choses. Son attention est aiguë et
sa mémoire importante mais sélective quand il s’agit de
mettre en évidence les détails le désignant comme une
malheureuse victime d’une méchante société.
Les experts ne pensent pas que, malgré l’âge des victimes
enlevées, Marc Dutroux appartienne à la catégorie des pédophiles.
À aucun moment, l’âge des victimes n’a semblé
éveiller en lui un quelconque affect ni jouer un rôle particulier,
si ce n’est la plus grande facilité à les kidnapper, les
manipuler et les séquestrer.
De même Marc Dutroux s’oppose formellement à ce qu’on
le taxe d’homosexualité, la relation de ce type, passagère,
selon lui, ayant été purement utilitaire. Chez lui, les règles
sociales sont parfaitement connues, mais elles sont refusées
comme étant autant de contraintes inacceptables,
ou utilisées, mais alors à son profit. Les experts estiment
que Marc Dutroux manipule tout le monde, eux-mêmes
y compris.

L’examen qu’ils ont fait du dossier INAMI et du dossier
du docteur Dumont ayant suivi Marc Dutroux depuis sa
libération d’avril 1992 jusqu’à son arrestation d’août 1996,
leur démontre que ces experts-là étaient également manipulés.

. Le casier judiciaire de Marc Dutroux

Le casier judiciaire de Marc Dutroux mentionne, outre
six condamnations à des peines de police pour plusieurs
infractions de roulage :
– un mois de prison par le Tribunal Correctionnel de Namur
le 20 juin 1979 pour vol ;
– quatre mois de prison par le Tribunal Correctionnel de
Charleroi le 3 mars 1988 pour des faits de recel ;
– dix ans de prison pour des faits d’enlèvements, séquestration
et viols de mineures d’âge de moins de seize ans et
de mineures de plus de seize ans, trois ans de prison pour
vol avec violences, et six mois pour d’autres vols par la
Cour d’Appel de Mons le 26 avril 1989 ;
– cinq ans de prison par la Cour d’Appel de Liège le 6
décembre 2000 pour les faits commis lors de son évasion
du palais de Justice de Neufchâteau en avril 1998.

. Enquête de moralité concernant Michèle Martin

8.JPGMichelle Martin est née à Bruxelles le 15 janvier 1960
d’Auguste Martin et Henriette Puers. En 1964, le couple
et leur fille unique s’installent à Waterloo dans une maison
qu’ils ont fait construire dans un quartier résidentiel.

En 1966, alors qu’elle a seulement six ans, Michelle perd
son père qui décède dans un accident de voiture dans lequel
elle est elle-même sérieusement blessée, notamment
une fracture du crâne. Outre le traumatisme évident que
peut créer un tel événement chez un enfant de cet âge,
Michelle Martin y voit le début d’une jeunesse malheureuse.
Elevée par une mère seule, dépressive, autoritaire
et égocentrique, elle dira ne rien avoir connu de la vie, en
dehors des écoles qu’elle fréquente, sa mère l’empêchant de
sortir sous quelque prétexte que ce soit.
Michelle Martin effectue ses quatre premières années
primaires à l’école Saint-François d’Assise de Waterloo et
ses deux dernières à l’école communale du Chenois dans
la même commune. Elle y est décrite par ses anciennes
institutrices comme une élève studieuse dont les résultats
étaient très bons, et une enfant sociable, au caractère
ouvert.
Elle poursuit sa scolarité au lycée de Braine l’Alleud de
1972 à 1978 où elle obtient, sans échec, son diplôme
d’humanités. Ses anciens professeurs la décrivent comme
étant disciplinée, travailleuse, une jeune fille ouverte et
très liante, ne posant aucun problème quoiqu’on l’ait sentie
toujours très affectée par son statut d’orpheline d’un
père qu’elle chérissait.
De 1978 à 1981, Michelle Martin fréquente l’École normale
de Nivelles pour y suivre la formation d’institutrice
où elle subira son seul échec scolaire en terminale qu’elle
doit redoubler.
L’impression qu’elle donne à ses anciens enseignants est
celle d’une jeune fille timide, effacée, taiseuse, sans grande
personnalité, mais dont le comportement ne porte pas à
critique.
Ses condisciples se disent encore tous frappés par le sou30
venir qu’elle leur a laissé d’une fille gentille et agréable à
qui une mère dépressive et une grand-mère dominatrice
ne laissaient jamais rien faire.
Elle obtient son diplôme d’institutrice en 1981, à la
grande satisfaction de sa mère qui espère ainsi la garder
auprès d’elle mais elle se décrit elle-même comme étant
désemparée, à l’aube d’une vie professionnelle, se sentant
perdue et incapable d’enseigner, n’étant pas préparée à la
vie d’adulte. C’est à cette époque, en 1981, qu’elle fait la
connaissance de Marc Dutroux.

De 1981 à 1988, Michelle Martin enseignera effectivement
fort peu. A l’exception d’une année complète, d’octobre
81 à décembre 82, où elle obtient une bonne appréciation
générale à l’Athénée de Waterloo, elle entrecoupe
ses périodes d’intérimaire avec le chômage, la mutuelle et
un congé de grossesse.
Michelle Martin rencontre Marc Dutroux à la patinoire
de Forest, ils sympathisent tout de suite, car c’est un garçon
de contact facile et qui l’écoute volontiers raconter ses
malheurs de jeune fille vivant seule avec une mère possessive.
Elle en tombe rapidement amoureuse, car avec
lui elle se sent vivre, elle se sent libre. Ils se retrouvent
régulièrement à la patinoire et entretiennent rapidement
des relations sexuelles dans la caravane que Marc Dutroux
installait sur le parking de la patinoire.
Il lui cache au début sa situation d’homme marié et de
père de famille, qu’elle n’apprendra que par un de ses amis.
Quand elle lui en parle, il lui promet de divorcer, mais il
lui aurait fait comprendre qu’il entendait conserver une
certaine liberté, même s’il éprouvait pour elle de l’amour.
Michelle Martin accepte la situation, car elle a besoin de
donner son amour, dit-elle.

À partir de cette époque, une évolution dans le comportement
de Michelle Martin semble n’avoir pas échappé à
ses anciennes relations d’école normale comme Marie-
Ligne Craenembroeck, Christine De Witte, Fabienne
Defuster, Yves Robaey ou Marc Adank qui fréquentent
encore quelque peu Michelle Martin, mais qui la perdront
vite de vue tant ils se disent déçus de constater ce qu’a pu
rapidement devenir la jeune fille coquette et décidée qu’ils
avaient connue, qui avait bénéficié d’une excellente éducation
et d’un enseignement de qualité et qui, à leurs yeux,
paraissait pouvoir mériter de rencontrer quelqu’un de bien
et habiter une belle maison.
Elle leur paraissait à présent se négliger, négliger également
son enfant et son habitat, se contenter d’être la bonniche
de son homme, d’un homme faisant preuve d’une
telle vulgarité.

Michelle Martin semble avoir perdu les repères acquis
durant son enfance et son adolescence, son sens moral
s’émousse, elle acceptera une relation intime à trois et se
laissera filmer par Marc Dutroux dans des attitudes pornographiques.
En 1983, Michelle Martin accepte donc de partager la
vie de Marc Dutroux. Elle donne naissance à son premier
enfant, Frédéric, le 2 juin 1984 et après avoir habité ensemble
à Goutroux et à Manage, ils emménagent en 1985
au 128 de l’avenue de Philippeville à Marcinelle dans une
maison qu’ils viennent d’acheter. Michelle Martin y sera
domiciliée jusqu’en 1994, date à laquelle elle se domiciliera
à Sars-la-Buissière.

Les voisins et connaissances du couple, comme Annie
Martin, Renée Heno, Wolfgang Worscinski, Patricia
Pagnoul, André Frennet, Eliane Baily, Vilma Barbuin,
Eric Eloot, Léon Delruelle ou Rachel Gourdin, que ce soit
à Goutroux, à Manage ou à Marcinelle, sont assez unanimes
pour décrire Michelle Martin en femme soumise
et sous influence d’un compagnon brutal, qui aimait se
faire servir et qui vivait les volets clos. Il n’était pas rare
de la voir marcher la tête basse, le regard fuyant, le visage
marqué par les coups qui devaient résulter des fréquentes
disputes entendues par le voisinage. Il ne ferait pas propre
chez les Dutroux, et l’enfant semblait négligé.
À cette époque, et notamment à partir de 1985, Michelle
Martin suit son compagnon partout, jusque dans ses extrémités
qui lui vaudront d’être arrêtée en même temps
que lui le 3 février 1986 pour des enlèvements et viols de
jeunes filles mineures. Elle restera détenue préventivement
pendant trois mois durant lesquels elle fera une fausse
couche. Le 16 décembre 1988, elle épouse Marc Dutroux,
alors qu’il est en prison. Elle sera encore incarcérée du 20
octobre 1989 au 8 août 1991, après sa condamnation par
la Cour d’Appel de Mons à cinq ans d’emprisonnement.
Lors de la sortie de prison de Marc Dutroux, le couple
achète en 1992 une autre maison située à Lobbes, Sarsla-
Buissière. Michelle Martin s’y installe rapidement puis
s’y inscrit officiellement en août 1994, après avoir donné
naissance, le 24 septembre 1993 à un second fils, Andy.
Le 24 novembre 1995, elle donne naissance à la petite
Céline. Marc Dutroux, lui, reste officiellement inscrit à
Marcinelle, avec Frédéric. Dans la réalité, le couple et les
enfants habitent la plupart du temps à Sars-la-Buissière,
mais leurs domiciles séparés, imaginés par Marc Dutroux,
leur permettent d’être considérés tous deux comme chefs
de famille et de percevoir plus d’allocations.

Le voisinage immédiat, Fernand Baudson, Jacqueline Durieux,
Sonia Debrulle ou Jonathan Baudson, ne semble
certes pas très heureux d’avoir vu débarquer ces nouveaux
voisins qui leur ont « soufflé » une propriété qu’il convoitait.
Ces voisins constatent au début que Michelle Martin
semble être sous la coupe d’un mari qui, à titre d’exemple,
n’aurait pas hésité à obliger son épouse enceinte à monter
des tuiles sur le toit en grimpant à l’échelle, et à crier dessus
parce qu’elle n’allait pas assez vite. Il faisait sale dans la
maison, et le désordre régnait. Vers la fin de leur séjour à
Sars-la-Buissière, avant l’arrestation d’août 1996, Michelle
Martin leur paraissait plus agressive et avoir pris le dessus
sur son époux. Lors de l’arrestation de Marc Dutroux, en
décembre 1995, Michelle Martin va vivre avec ses enfants
chez sa mère à Waterloo. Elle réintègre la maison de Sarsla-
Buissière en mars 1996, à la libération de son mari et y
sera arrêtée le 13 août 1996.
L’enquête de moralité a été réalisée par l’inspecteur Baudouin
Antoine.

. Expertise mentale de Michèle Martin

Les docteurs Charles, Bongaerts et Jocquet, chargés par
le juge d’instruction de procéder à l’expertise mentale de
Michelle Martin, vont conclure à l’absence, au moment
des faits, d’affection psychiatrique cause d’un état de
démence, d’un état de déséquilibre mental ou de débilité
mentale. Michelle Martin était donc capable du contrôle
de ses actions.
Elle se trouve encore actuellement dans cet état de capacité
et on ne pourrait expliquer sa dangerosité sociale par
une quelconque psychopathologie.
Les conclusions du collège d’experts s’appuient sur le rapport
d’expertise psychologique du Professeur Mormont,
mais aussi sur les nombreux documents et rapports rédigés
par les experts, contre-experts et collèges d’experts
désignés par les autorités judiciaires du ressort de la Cour
d’Appel de Mons lors du procès précédent, à savoir les docteurs
Schittecatte, Dumont, Maes, Rihoux et Squelart.
Les experts prennent également en compte les rapports et
certificats rédigés par les médecins ayant suivi Michelle
Martin depuis sa libération en 1991, à savoir les docteurs
Pirotte, Lemercier, Dumont, Gilon et Al Zaatiti.

. Le casier judiciaire de Michèle Martin

Le casier judiciaire de Michelle Martin mentionne une
condamnation, prononcée par la Cour d’Appel de Mons le
26 avril 1989 à cinq ans d’emprisonnement pour plusieurs
viols sur mineures de moins de 16 ans, plusieurs viols de
mineures de plus de 16 ans et pour deux séquestrations
arbitraires.

. Enquête de moralité concernant Michel Lelièvre

8.JPGMichel Lelièvre est né le 11 mai 1971 à Namur. Sa mère
Nadia Defoy, n’a pas encore dix-neuf ans lorsqu’elle le met
au monde, et son père biologique serait un étudiant italien
accidentellement décédé à Bruxelles quelque temps après.
Madame Nadia Defoy aurait fui rapidement les violences
de sa propre famille pour chercher refuge, avec son bébé,
dans un foyer d’accueil pour filles-mères de la région liégeoise,
mais son inconduite et le peu d’attention qu’elle
porte à son enfant amènent le juge de la jeunesse à ordonner
à l’égard de celui-ci une mesure de placement.
C’est donc âgé de moins d’un an, en avril 1972, que Michel
Lelièvre, qui à l’époque porte le nom de sa mère, Defoy,
est placé en famille d’accueil à Arsimont, chez les époux
André Bouillon et Josette Doumont. Ceux-ci, lorsque Michel
Lelièvre intègre leur famille, ont déjà quatre enfants
et en ont accueilli une cinquième âgée de quatorze ans et
une sixième de deux ans.
Le 15 août 1973, Nadia Defoy donne naissance à un se35
cond fils, Benoît, qui vient rejoindre son frère Michel dans
la famille Bouillon. L’un et l’autre prennent le nom de
Lelièvre lorsque leur mère épouse, en 1978, Christian Lelièvre,
qui a à peine quinze ans de plus que Michel, et qui
légitime par mariage les deux enfants de Nadia Defoy. À
défaut d’en retrouver la garde, le nouveau couple Lelièvre-
Defoy obtient et exerce un droit de visite une fois par mois
sur les deux garçons. Le couple se sépare en 1987, et Christian
Lelièvre est emprisonné pour assassinat en 1989.

Avec son frère Benoît, Michel Lelièvre n’a entretenu que
de rares relations peu fraternelles. Les disputes auraient été
fréquentes entre les deux frères, Benoît étant plus proche
de la famille d’accueil, Michel se rapprochant davantage
de sa famille d’origine particulièrement Gilbert Defoy et
Denise Lagarde, ses grands-parents maternels.
Les deux frères vécurent pourtant les mêmes problèmes
liés à la consommation de drogue. Benoît sera également
arrêté en août 1997, et condamné à une lourde peine de
prison par la Cour d’Assises de Namur.
Toutes les personnes de la famille d’origine de Michel
Lelièvre rencontrées par les enquêteurs ayant réalisé l’enquête
de moralité, les inspecteurs Désirant et Jacquet,
disent leur étonnement d’avoir appris, lors du déclenchement
de l’affaire en août 1996, les faits reprochés à Michel
Lelièvre. C’est le cas de ses grands-parents maternels, de sa
mère, de son père patronymique, de son frère et de Fabian
Yernaux, le dernier compagnon de Nadia Defoy.
Michel Lelièvre a donc vécu en famille d’accueil de 1972
à 1989, et durant toute cette période, c’est la même assistante
sociale, Madame Jeannine Guerrieri, qui a pu suivre
son évolution. La famille Bouillon, avec ses huit enfants
dont quatre en accueil, vit en bordure du village d’Arsimont
dans une villa, spacieuse et richement meublée. Ce
climat rural, paisible et confortable contraste singulière36
ment avec les endroits plus défavorisés occupés successivement
par les grands-parents et la mère de Michel Lelièvre.

C’est du moins pour les quatre premiers enfants, André,
Joëlle, Stany et Ariane Bouillon que va se manifester cette
période d’opulence, car après le mariage des quatre aînés,
selon Martine Constantin, une des enfants accueillies, de
graves problèmes financiers vont ralentir le train de vie, et
la jeunesse des quatre plus jeunes, dont Michel Lelièvre,
va sembler moins rose.
Michel Lelièvre semble avoir mal supporté l’omniprésence
de la religion catholique qui régnait dans la famille, les
loisirs consacrés aux réunions de patronage, à la messe
dominicale et aux veillées de prière, camps de vacances
organisés par les Mutualités chrétiennes, dont témoigne
aussi Mireille Bouillon, la plus jeune des filles adoptées.

À son départ en 1989, lors de ses dix-huit ans, Michel Lelièvre
semble avoir gardé un meilleur souvenir de ses frères
et soeurs que de sa mère d’accueil qu’il estime trop rigide
et dépourvue d’affection, et qu’il quitte sur une dispute.
Sa scolarité s’était déroulée à l’école Saint-François d’Arsimont
pour la maternelle et les classes primaires, où il est
bien considéré par ses instituteurs et obtient des résultats
très honorables. Après la réussite de son cycle d’études primaires,
Michel Lelièvre est inscrit en septembre 1983 à
l’Institut Sainte-Catherine de Tamines où il réussit une
première année en option latine, la deuxième année doit
cependant être doublée, Michel Lelièvre vivant alors une
adolescence plus mouvementée, anxieuse et perturbée par
les confidences que lui fait sa mère sur la situation de son
couple, par des rapports de plus en plus tendus avec Madame
Bouillon, la mère d’accueil, et par la recherche de
l’identité de son géniteur.
Il recommence également sa quatrième à l’Institut Notre-
Dame d’Auvelais et encourt un nouvel échec en cinquième
année, option techniques de communication à l’I.A.T.A
de Namur, et une nouvelle fois en cinquième à l’Institut
Sainte-Marie également à Namur en 1989.

Cette année 1989 est une année charnière pour Michel
Lelièvre. Plusieurs événements l’auraient perturbé et influencé
négativement son avenir : son père patronymique,
Christian Lelièvre, est emprisonné pour assassinat; il fait
également connaissance avec la drogue par l’intermédiaire
d’un condisciple de l’I.A.T.A., enfin il quitte sa famille
d’accueil à l’issue d’une querelle avec Madame Bouillon,
pour se réfugier auprès de sa fratrie, chez les enfants Bouillon,
qui prennent parti pour lui et le soutiennent contre
leur propre mère.
En février 1990, Michel Lelièvre emménage chez ses
grands-parents maternels et rencontre Carine Crespin, sa
première liaison amoureuse qui durera jusqu’en novembre
1993. Celle-ci aurait eu une heureuse influence sur Michel
Lelièvre, en l’écartant du milieu toxicomane qu’il
fréquentait, en changeant ses habitudes et en le poussant
vers une scolarité de plus haut niveau qu’il ne réussira pas.
Mettant définitivement fin à sa scolarité, il déménage avec
Carine Crespin dans un meublé de Tamines et trouve de
petits travaux. Un accident de circulation en septembre
1991 le repousse dans l’oisiveté et il rechute dans l’univers
des toxicomanes.

Malgré une thérapie, sa démotivation, l’absentéisme au
travail et sa négligence physique l’amènent à la perte de
son premier emploi et à la rupture avec Carine Crespin en
novembre 1993.
Sombrant dans la dépression, Michel Lelièvre s’inscrit
dans une société de travail intérimaire et obtient successivement
quatre emplois dans lesquels il semble donner
satisfaction. Mais sa toxicomanie l’amène à être détenu,
suite à un contrôle, du 7 novembre 1993 au 3 mars 1994.

À sa sortie de prison, il est pris en charge par son frère
d’accueil, Stany Bouillon, mais l’autonomie que celui-ci
lui laisse pousse Michel Lelièvre, entre quelques boulots
intérimaires, à reprendre contact avec un ancien co-détenu,
Casper Flier, qui lui donne un travail en sa station
service d’Anthée, et qui lui fait connaître Michel Nihoul,
Annie Bouty et Marleen De Cockere. Il participe alors à
quelques activités illicites avec Michel Nihoul et Casper
Flier et est à nouveau détenu en novembre pour des vols
commis en juillet 1994.
Michel Lelièvre quitte Casper Flier en mai 1995, revient
chez sa mère à Tamines et reste dans l’oisiveté jusqu’à sa
rencontre avec Michel Diakostavrianos avec qui il connaîtra
les voyages vers l’Allemagne pour le commerce de
pneus usagés et la Slovaquie pour les loisirs et la rencontre
avec Vanda Ducka qui lui donnera un fils le 8 juin 1996.
C’est en été 1995 que Michel Lelièvre situe sa rencontre
avec Marc Dutroux, par l’intermédiaire de Michel Diakostavrianos,
et en juillet de la même année, il emménage
dans une propriété de Marc Dutroux.

. Expertise mentale de Michel Lelièvre

Les experts psychiatres, les docteurs Korn, Gillain et
Papart, qui ont été amenés à examiner Michel Lelièvre,
concluent qu’au moment des faits et encore actuellement,
il n’était, et n’est encore actuellement, ni dans un état de
démence, ni dans un état grave de déséquilibre mental ou
de débilité mentale le rendant incapable du contrôle de ses
actions. Son état ne nécessite aucun traitement sur le plan
psychiatrique.
Il présente une personnalité de type psychopathique, dite
antisociale, qui se manifesterait par son incapacité à se
conformer aux normes sociales, par ses comportements
délinquants répétés, par son instabilité dans la vie affective
et professionnelle et par son absence de réelle culpabilité
avec des remords centrés uniquement sur sa propre situation
et une indifférence envers les souffrances des victimes
quelles qu’en soient les conséquences. Michel Lelièvre présenterait
plutôt des capacités intellectuelles supérieures à
la moyenne.

Pour Madame Aude Michel du service de psychologie clinique
de l’Université de Liège, Michel Lelièvre apparaît
manifestement soucieux de son apparence et tente, par de
multiples stratagèmes, de se montrer tel un jeune, certes
inculpé dans une affaire de moeurs, mais victime d’une
conspiration qu’il n’a pu éviter. Il rejette la responsabilité
sur autrui et nie ainsi toute implication personnelle dans
tout ce qui lui arrive.
Derrière cette façade, il se montre particulièrement peu
respectueux de la vérité. Ne pouvant se satisfaire de la réalité,
il la manipule de façon arbitraire et désinvolte afin de
la rendre plus conforme à ses désirs. Il tend à donner une
interprétation particulière, personnelle, aux événements
auxquels il est confronté, sans se soucier de la plausibilité
de cette analyse.

. Le casier judiciaire de Michel Lelièvre

Michel Lelièvre a été condamné à plusieurs reprises et son
casier judiciaire mentionne les condamnations suivantes :
– un mois d’emprisonnement avec sursis par le Tribunal
Correctionnel de Namur le 24/12/92 pour vol qualifié
d’un cyclomoteur ;
– quinze mois d’emprisonnement avec sursis, sauf la détention
préventive subie du 7/11/93 au 3/3/94, par le Tribunal
Correctionnel de Bruxelles le 3/3/94 pour détention
et usage de stupéfiants ;
– deux mois d’emprisonnement par le Tribunal Correctionnel
de Namur le 22/1/96 pour vols qualifiés dans une
habitation et dans une école ;
– quatre mois d’emprisonnement par le Tribunal Correctionnel
de Dinant, le 23/4/98, pour escroquerie à l’assurance
;
– diverses condamnations pour des contraventions à la loi
sur la circulation routière.

21.JPG. Information et enquête de moralité concernant Michel Nihoul (photo : Michel Nihoul et, derrière lui, Pierre Guelff - Document Ciné-Télé Revue)


Monsieur le juge d’instruction Langlois avait chargé les
docteurs Crochelet et Poelman de procéder à l’examen
neuropsychiatrique et médicopsychologique et social de
Michel Nihoul. Le 2 février 2002, ces experts ont rendu
un rapport de carence par lequel ils informent le magistrat
que Michel Nihoul leur a fait savoir, par téléphone, qu’il
s’estimait incapable, en raison de problèmes de mobilité
physique et de manque d’argent, de se rendre à Bruxelles.
Les experts ajoutaient qu’il avait été demandé à Michel
Nihoul de confirmer par écrit ses propos, ce qu’il n’a pas
fait, même après qu’un rappel écrit lui ait été adressé. Ils
étaient donc sans nouvelles de lui depuis lors.
Il n’y a donc pas, comme pour les autres accusés, d’expertise
mentale et psychologique pour cet accusé.

Les enquêteurs Winand Luc, Wilvers Alain et Philippart
Marcel ont cependant procédé à une enquête de moralité
qui a consisté, d’abord en une longue audition de Michel
Nihoul sur les différents événements marquants de sa vie à
travers lesquels il livre au lecteur la personnalité de Michel
Nihoul vue par lui-même. Dans un second temps, les enquêteurs
ont recueilli et rassemblé les différentes auditions
de ceux qui, parents, enfants, amis, relations diverses et
professionnelles, affirment l’avoir bien connu.
Michel Nihoul est né à Verviers le 23 avril 1941. Son père,
Jacques, né en 1906, a exercé la profession d’employé dans
la fabrication de textiles. Suite à la faillite de l’entreprise, il
s’est reconverti en croupier de casino, d’abord à Spa, pour
terminer sa carrière à Middelkerke. Il est décédé à l’âge
de 71 ans.

La mère de Michel Nihoul, Alice Vilain, née en 1909,
exerçait la profession de couturière et est décédée en 1991.
Son frère aîné est décédé à l’âge de treize ans, son frère
Daniel et sa soeur Jacqueline, plus jeunes, sont encore en
vie.
En ce qui concerne sa scolarité, Michel Nihoul a fait ses
quatre premières années primaires à l’athénée de Verviers
et les deux dernières à l’école Saint-Michel de la même
ville. Après une année d’internat en gréco-latine au collège
des Franciscains de Tournai, il revient à Verviers faire
ses deuxième et troisième modernes à l’Institut Saint-Michel.
À seize ans, il passe à l’Académie des Beaux-Arts de
Verviers et en décembre 1959, à l’âge de 18 ans, il fait son
service militaire en Allemagne.
Il résume sa scolarité en disant qu’il a toujours été un très
bon élève, qu’il a toujours voulu être dans les premiers et
perfectionniste. Il avait soif d’apprendre et ses parents lui
disaient de sortir davantage, de moins étudier.
Michel Nihoul juge sa vie de famille formidable : il n’a
jamais manqué de rien et a bénéficié, dit-il, d’une éducation
d’un père très sévère mais profondément juste qui
lui a inculqué la différence entre le bien et le mal, entre la
justice et l’injustice. Il pense qu’il tient de ce père ce côté
altruiste qu’il exprime parfois de manière irréfléchie ou
inconsciente.

Dans sa vie, il a gagné énormément d’argent, en a dépensé
énormément, a intensément vécu et aimé, mais tous ceux
qui le connaissent le diront, dit-il, il a beaucoup donné,
beaucoup partagé, beaucoup travaillé et réalisé gracieusement.
De la vie de famille, le père et la mère étant décédés, seul
son frère Daniel Nihoul apporterait une contradiction :
depuis sa prime jeunesse, Michel Nihoul a toujours été
une source permanente d’ennuis, pour les parents, pour la
sœur et pour le frère.

En 1959, l’année de son service militaire, Michel Nihoul
fait la connaissance d’Adrienne Gohy, qu’il va épouser
le 14 juillet 1962. Ils auront trois enfants, Jean-Marc né
en 1963, Michèle née en 1964 et Anne-Françoise née en
1972. Ils se séparent en 1975.
Durant cette période de 1962 à 1975, Michel Nihoul va
exercer plusieurs métiers. Décorateur, puis représentant
dans une société de peinture, il reprend à ses parents, en
1964, la gestion de l’hôtel des Étoiles à Spa et ouvre un
débit de boissons, « Le Truc », dans la même ville l’année
suivante. Trois ans plus tard, en 1968, ces deux établissements
sont mis en faillite. Michel Nihoul ne s’en explique
pas davantage qu’en précisant que son épouse est allée
en prison pour la faillite de l’hôtel et que sans la chute
de l’hôtel, « Le Truc » ne serait pas tombé, le numéro de
registre de commerce étant le même.

Son ex-épouse, Adrienne Gohy, explique par contre que
Michel Nihoul avait connu une faillite dans le cadre de
l’établissement « Le Truc », et comme il était grillé, il
avait fait appel à elle pour lui servir de paravent, alors
que travaillant à Erembodegem et devant s’occuper de
ses enfants, elle n’avait pas le temps matériel de s’occuper
de la société. Elle termine sur ce plan en disant qu’elle le
considère comme un escroc ayant toujours eu besoin de
beaucoup d’argent à dépenser.
Après les faillites, la famille gagne Bruxelles où Michel
Nihoul va travailler comme décorateur avec son frère
Daniel. Puis en 1970, il entre comme chauffeur routier
dans une société anonyme de transport qui, selon lui, avait
30 camions lors de son arrivée et 140 lors de son départ
deux ans plus tard en 1972. Il y aurait gravi les échelons
pour terminer directeur et même fondé de pouvoir. Le
personnel de direction ayant été licencié lors du rachat de
la société, Michel Nihoul reprend le travail de décorateur
et s’installe comme expert en bâtiment.
Durant cette période de vie commune avec Adrienne
Gohy, Michel Nihoul dit avoir toujours eu de bons
contacts avec ses enfants, les emmenant au parc, au tennis,
s’occupant de leur suivi scolaire et leur enseignant les
valeurs de la vie.

Adrienne Gohy, par contre, affirme qu’il sortait beaucoup.
Elle annotait d’une croix sur un calendrier les rares fois
où il passait la soirée à la maison. Il avait déjà à l’époque
des maîtresses. Le 7 novembre 1975, jour même où elle
est sortie de prison pour la faillite de l’hôtel de Michel
Nihoul, elle a décidé de se séparer de lui.
Jean-Marc Nihoul, le fils aîné de Michel Nihoul et
d’Adrienne Gohy, précise que sa mère a été incarcérée
suite à une problématique financière initiée par son père.
À la séparation de ses parents, les vrais contacts avec le
père ont été coupés et il n’a revu celui-ci que vers l’âge de
18 ans en étant assez impressionné par son niveau de vie,
ses fréquentations et ce qu’il racontait.
Quant à la plus jeune des enfants, Anne-Françoise Nihoul,
elle n’avait que trois ans lors de la séparation en 1975. Elle
déclare que sa mère n’a jamais empêché son père de venir
voir ses enfants, mais elle pense ne l’avoir vu qu’à quatre
reprises environ. Michel Nihoul ne se serait pas inquiété
de ses trois enfants.

Daniel, frère de Michel Nihoul, confirme que sa bellesoeur
a quitté celui-ci parce qu’elle en avait marre de lui.
Selon Daniel, Michel était la seule brebis galeuse de la
famille; c’était un escroc, il roulait les gens, dit-il, il était
hâbleur, prétentieux et considérait les gens de la famille
comme des petits et c’était un alcoolique invétéré.
L’épouse de Daniel, Michèle Canon, trouvait son beaufrère
Michel trop vantard et grandiloquent. Selon elle,
il se vantait d’avoir de nombreuses liaisons et qu’aucune
femme ne pouvait lui résister. On avait l’impression, ditelle,
que tout lui était dû.
Séparé de son épouse Adrienne Gohy, et de ses enfants qui
vivent avec leur mère à Middelkerke, Michel Nihoul vivra,
à partir de 1975, avec l’avocate Annie Bouty. De leur liaison
jusqu’en 1982, ils auront deux enfants, Jean-Michel
Bouty, né en 1970, et Gentiane Bouty, née en 1980.
Dès le début de cette liaison, Michel Nihoul affirme avoir
prévenu sa compagne qu’il entendait mettre ses conditions
: il voulait garder une certaine liberté, non pas une
liberté sexuelle, car il dit ne l’avoir jamais trompée, mais
une liberté de continuer à sortir avec ses amis.
C’est lui au contraire qui se prétendra trompé lorsqu’il
s’apercevra que sa compagne le trompe avec un de ses
clients, le docteur Guffens. Michel Nihoul aurait éprouvé
une souffrance énorme causée par le mensonge dans lequel
sa compagne vivait, car il dit que le mensonge, un des
plus grands vices de l’être humain, lui fait horreur.

Lassé des trahisons subies, dit-il, il va ressentir le besoin
de sortir et de rencontrer des gens qui vont l’introduire
dans un club de parties fines, où il dit avoir fait la rencontre
d’hommes et de femmes d’affaires, de politiciens,
avocats, magistrats, voire des épouses de ceux-ci, ainsi que
certaines personnes des deux sexes faisant parties de la
noblesse.

Annie Bouty voit les choses bien différemment : s’il était
charmant et gentil avec ses enfants, Michel Nihoul n’assumait
pas son rôle de père vu ses absences imprévisibles. Il
buvait énormément, était souvent ivre et il rentrait tard la
nuit. Par rapport à l’argent, c’était un flambeur. Elle dit
s’être trouvée avec ses deux bébés à l’attendre des nuits
entières sans savoir où il se trouvait ni ce qu’il faisait. Il ne
donnait jamais d’explication et avait donc une partie de sa
vie cachée. C’était un hâbleur et un embobineur.
Quant aux enfants du couple, Jean-Michel Bouty dit que
son père ne s’est pas occupé de lui jusqu’en 1991, et Gentiane
Bouty déclare que son père ne s’est jamais occupé
de son éducation, qu’il ne prenait pratiquement jamais de
nouvelles d’elle-même et de son frère. Elle n’aurait gardé
que de vagues souvenirs d’avoir passé quelques moments
avec Michel Nihoul. Il n’aurait jamais payé de pension alimentaire
et ne serait pas intervenu dans les frais relatifs
à l’éducation des deux enfants que la mère aurait assurée
seule.

Casper Flier, qui les aurait fréquentés beaucoup à
l’époque, confirme cet état de choses. Pour Casper Flier,
Michel Nihoul est un personnage inconsistant, qui aime
parader, se mettre en évidence et se créer une bonne image
de marque. Il est difficile de lui faire confiance.
Dès le départ de leur liaison, Annie Bouty dit avoir été
sous l’emprise de Michel Nihoul. Il aurait voulu qu’elle lui
soit entièrement et totalement soumise et désirait que son
acceptation de cet état de soumission soit concrétisée par
un serment, ce qu’elle n’accepta pas, car cette soumission
s’étendait, selon les dires mêmes de Michel Nihoul, dans
tous les domaines.

Annie Bouty dit avoir alors tenté de rompre sa liaison avec
Michel Nihoul, et aurait alors entamé une liaison avec le
docteur Guffens pour lequel elle avait plaidé.
Selon Annie Bouty, le docteur Guffens et Michel Nihoul
auraient alors imaginé une stratégie consistant à réunir
cinq millions de francs belges (125 000 euros) de l’époque
pour s’autoriser l’intervention de politiciens et faire acquitter
le docteur Guffens en appel. Mais quand Michel
Nihoul a été en possession de la somme, il l’aurait gardée
pour lui. Annie Bouty aurait alors rompu avec les deux
hommes. Au moment de la séparation, elle dit avoir été
battue comme plâtre par Michel Nihoul.
Durant cette période de vie commune avec Annie Bouty,
de 1975 à 1982, Michel Nihoul va professionnellement
s’employer à créer un cabinet d’avocat digne de ce nom
pour sa compagne. C’était, dit-il, un des plus luxueux
cabinets de Bruxelles, qu’il décora lui-même étant occupé
à l’époque dans sa propre société de décoration, qui fut
pourtant déclarée en faillite en 1979.

Après quoi, il ouvrit un bureau d’expertises en bâtiment
au sein du cabinet d’Annie Bouty, qui était elle-même
associée à l’avocat Philippe Deleuze. Selon ce dernier,
Michel Nihoul servait de secrétaire aux deux avocats, tout
en entreprenant des animations de radio locale. Il semble
qu’à cette époque qui va de 1975 à 1982, Michel Nihoul
ait disposé de beaucoup d’argent. Il travaillait énormément,
dit-il.
C’est en septembre 1982 que Michel Nihoul, s’étant séparé
d’Annie Bouty, fait la connaissance de Marlène Decokere.
Ce fut, dit celle-ci, un coup de foudre lors d’une partouze
au club échangiste de la rue des Atrébates à Etterbeek.
La vie commune avec Michel Nihoul a été le meilleur
moment de sa vie; à l’époque, il était expert immobilier
et gagnait bien sa vie. Alors qu’elle connaissait de sérieux
problèmes de santé, il se serait constamment occupé d’elle.
Ils sortaient énormément, et d’un commun accord, continuaient
de fréquenter les clubs échangistes, comme les
Atrébates, le Dolo, la Piscine ou le Trône.

Sa fille, Nadia Hanquinaux, a vécu un moment avec le
couple que Marleen (ou Marlène) Decokere formait avec
Michel Nihoul, puis est finalement retournée à la garde
des grands-parents maternels. Marleen Decokere note
quelques pommes de discorde dans le couple. Michel Nihoul
était fort dépensier, il avait trop tendance à mélanger
tiroir-caisse et bénéfice, le chiffre de 10 000 francs (250
euros) par jour est évoqué. Ils ont successivement habité
ensemble à Zaventem, à Grimbergen, à Etterbeek rue des
Atrébates, pour se fixer au huitième étage de la rue Jaspar,
en dessous de l’appartement d’Annie Bouty, lors du décès
en 1991 de la mère de Michel Nihoul, celui-ci récupérant
l’appartement de sa mère, et renouant par le fait même
avec les enfants qu’il avait eus avec Annie Bouty.
Professionnellement, lorsqu’il fait la connaissance de
Marleen Decokere en 1982, Michel Nihoul est toujours
expert en bâtiment et continue de traiter des affaires avec
le cabinet d’Annie Bouty. Puis en 1983 et 1984, il va gérer,
avec Marleen Decokere, le café « Le Clin d’oeil » dans le
quartier du Sablon au centre de Bruxelles. Ils déposeront
le bilan après deux ans de gestion. Michel Nihoul va alors
s’occuper de l’animation de la radio locale « Radio-Activités
». C’est au cours d’une de ces émissions qu’il va faire
la connaissance d’Emile Robijn, le président de l’« ASBL
SOS Sahel », dont il va lui-même reprendre la présidence
et au profit de laquelle il va tenter d’organiser divers spectacles.
Les ponts seront rompus avec l’ancien président Robijn
parti pour l’Afrique et cette affaire se terminera par l’arrestation,
durant six mois en 1989, de Michel Nihoul. Emile
Robijn lui reprochait de ne pas avoir reversé à l’ASBL les
700 000 francs (17 500 euros) avancés pour ses frais ni
l’argent provenant des spectacles que Michel Nihoul avait
organisés.

Celui-ci sera condamné le 30 décembre 1996, par le Tribunal
de Bruxelles, pour escroquerie, chèque sans provision,
faux et usages de faux, banqueroutes simple et frauduleuse,
et interdiction de gérer étant failli, dans le cadre
de ce dossier SOS Sahel, à une peine de trois ans de prison.
En 1985, Michel Nihoul reprend contact avec son fils
aîné, Jean-Marc Nihoul, qu’il n’a plus vu depuis dix ans.
Il affirme que son fils lui a fait savoir qu’il était désireux
de travailler avec lui, et, pardonnant les erreurs du passé,
selon sa propre expression, Michel Nihoul lui propose de
monter une société qui s’occuperait de la création et de
la réalisation d’événements tels que foires commerciales,
marchés publics ou brocantes. La société en commandite
simple « Nihoul et Associés » est ainsi créée, le fils gérant
tandis que le père n’est qu’actionnaire.
Selon Michel Nihoul, c’est le départ de son fils, au Canada,
huit jours après la création de la société, qui fut la
cause des problèmes de celle-ci. En effet, en l’absence du
gérant officiel, il a dû prendre des engagements et des initiatives
qu’il n’avait pas à prendre. À son retour, Jean-Marc
serait venu fouiller dans l’appartement de son père et aurait
dérobé des documents de la société qui lui permirent
de déposer plainte contre son père pour abus de pouvoir.
La version de Jean-Marc est différente : c’est son père,
après dix ans d’absence, qui aurait repris contact avec lui,
en expliquant qu’il était grillé au niveau commercial, qu’il
désirait recréer une société et qu’il avait besoin de lui.
Jean-Marc aurait très vite compris qu’il n’était lui-même
qu’un homme de paille au sein de la société, qui ne lui
aurait apporté que de nombreux ennuis. Il a donc mis fin
à ce qu’il appelle une mascarade, en déposant le bilan, et
la société a été mise en faillite.

Une information a en effet été ouverte, mais lui, Jean-
Marc Nihoul en aurait été mis hors de cause.
La fille de Michel Nihoul, Anne-Françoise Nihoul, affirme
que le dernier contact avec son père serait un coup
de téléphone de celui-ci pour menacer Jean-Marc qui
l’avait dénoncé dans le cadre de l’affaire pour laquelle il
avait été incarcéré. Il voulait simplement le tuer, dit-elle.
Après ses cinq mois et demi de détention préventive dans
l’affaire SOS Sahel, soit fin 1989, Michel Nihoul va se lancer
dans le commerce de poissons en gros en créant une
nouvelle société, la DCN, coopérative celle-là, avec Marleen
Decokere comme gérante et un certain Jean-Claude
Castaigne comme associé passif, Michel Nihoul s’occupant
des ventes.

Par l’intermédiaire de son ami, l’avocat Michel Vander
Elst, de l’argent y sera injecté en provenance d’une société
panaméenne et la société sera transformée en S.A. DCN
Bénélux. Selon Michel Nihoul, l’affaire va prendre de
l’extension, mais l’état de santé de Marleen Decokere ne
permettant plus qu’elle s’occupe activement de la gérance,
une nouvelle transformation aura lieu. La société devient
irlandaise, sous le nom d’Eurodiversified avec une enseigne
belge « La Maison des Chefs », et redémarre, jusqu’au départ
des actionnaires français que Michel Nihoul accuse
d’organisation de « carambouilles » et de détournement.
L’instruction judiciaire ouverte en 1993, relative à cette
affaire, se terminera par la condamnation de Michel Nihoul,
par le Tribunal de Bruxelles, le 4 décembre 1998,
à une peine de 12 mois de prison pour trois faits de faux
et usage de faux, cinq faits de détournement ou dissimu50
lation d’actifs, dix-huit faits d’escroquerie, association de
malfaiteurs, cinq faits de chèques sans provision et diverses
infractions liées à l’état de faillite, à la sécurité sociale et au
règlement du travail.
L’enquête de moralité révèle aussi qu’une secrétaire, Marie-
France Saintilan, aurait été engagée en 1992 dans cette
société DCN, et en aurait été licenciée parce qu’elle aurait,
selon elle, refusé les avances de Michel Nihoul. Il s’agirait
de propositions de coucher avec lui et sa compagne Marleen
Decokere.

En 1993 et 1994, Michel Nihoul continue à vendre pour
la maison « Ail fish », puis abandonne eu égard aux difficultés
d’être payé. En mai 1994, il est employé comme
vendeur, public relation, dans la société ASCO, dans le
commerce vers Saint-Domingue de voitures d’occasion. Il
se rendra d’ailleurs dans cette île en juin 1994.
En 1995, il est employé en qualité de représentant vendeur
d’encarts publicitaires pour la société Watch Out,
qu’il quitte pour non paiement de salaire, pour reprendre
son bureau de consultant expert en bâtiment jusqu’à son
arrestation en août 1996.

. Le casier judiciaire de Michel Nihoul

Le casier judiciaire de Michel Nihoul renseigne sept
condamnations :
– deux mois de prison par la Cour d’Appel de Liège le
22/11/68, pour banqueroute simple ;
– quinze jours de prison par la Cour d’Appel d’Anvers le
28/4/76, pour chèque sans provision ;
– un an de prison par la Cour d’Appel de Bruxelles le
8/12/76, pour banqueroute simple et frauduleuse, abus de
confiance, escroqueries, chèques sans provision et détournements
d’objets saisis ;
– 1000 FB (25 euros) d’amende par le Tribunal Correctionnel
de Bruxelles le 21/12/84, pour, étant employeur,
n’avoir pas contracté d’assurance contre les accidents de
travail ;
– trois mois de prison par le Tribunal Correctionnel de
Verviers le 24/4/90, pour chèque sans provision ;
– trois ans de prison par le Tribunal Correctionnel de
Bruxelles le 30/12/96, pour dix faits d’escroquerie, six
chèques sans provision, deux faux et usages de faux, banqueroute
simple et frauduleuse et interdiction de gérance,
abus de confiance, détournement d’objets saisis, et bris de
scellés ;
– douze mois de prison par le Tribunal Correctionnel de
Bruxelles le 4/12/98, pour trois faits de faux et usage de
faux, cinq faits de détournement ou dissimulation d’actifs,
dix-huit faits d’escroquerie, abus de confiance, trois
faits de recel, association de malfaiteurs, infractions liées
à l’état de faillite, cinq faits de chèques sans provision,
fausse déclaration en matière de travail/chômage, infractions
en matière de sécurité sociale, registre du personnel
et règlement du travail.

 

Chapitre 4

Interview exceptionnelle de l’avocate de Marc Dutroux

À la veille du procès, j’ai effectué l’interview de Me Martine
Van Praet, dite « l’avocate du diable », pour tenter
de faire comprendre l’innommable résultant des drames
révélés à l’été 1996. À interview exceptionnelle, réponses
cinglantes et percutantes !
Avec son franc-parler, sans user de la langue de bois, avec
un langage un peu cru parfois, Me Van Praet, me dit être
bien dans sa peau et une mère de famille épanouie, pour
qui le procès Dutroux n’est qu’un épisode dans son existence.
L’ancien mannequin ne veut pas jouer les starlettes
et, pourtant, elle sera probablement l’avocate la plus médiatisée
de la planète durant de longs mois.
Mais, la gloire est parfois éphémère et il y a aussi quelques
insultes et jalousies qu’elle n’oubliera probablement pas
facilement. Qui sème le vent, récolte la tempête ?
– Comment vivez-vous la pression médiatique ?
– La gloire est passagère, mais si c’est le contraire tant
mieux ! Souvent, il y a les fleurs puis le pot. À vrai dire, je
ne me rends pas bien compte de ce qui m’arrive.
– Vous êtes l’avocate de Dutroux, celui qui est catalogué
de monstre !
– Je le sais bien, mais sur un plan personnel, je veux rester
la même qu’avant car, quand même, je ne suis pas complètement
hors du temps.
– Après le procès Dutroux, vous serez peut-être dans
l’ombre.
– Je vais prendre du recul et je suis certaine qu’il me sera
possible de mieux concevoir ce qui m’arrive. Recommencer
à travailler en justice de paix et pour le bureau d’assistance
gratuite, ne sera pas du tout un problème. J’aime
bien mes clients et ils m’apprécient. J’ai une clientèle semi-familiale
en somme.
– A-t-elle bien accepté que vous défendiez Marc Dutroux ?
– Je n’ai pas reçu le moindre reproche, que du contraire.
J’ai reçu du courrier spontané du style : « On s’en fout de
ce que les gens racontent » ou « Quand on vous connaît, on
ne vous quitte plus ».
– Pas même de menaces ?
– Au début, il y eut deux ou trois courriers primaires,
injurieux, vulgaires : « Après le procès, vas-tu coucher avec
Dutroux ? »
– Et la réaction de vos confrères ?
– Il y a trois catégories de confrères. La première relève du
fan club de Martine.
– À savoir ?
– Des hommes, des femmes, surtout des jeunes qui me
lancent : « Allez, mamy, courage ! » La deuxième catégorie
est composée de ceux qui ne me parlaient pas auparavant
et qui n’ont pas changé d’attitude. Enfin, il y a ceux qui
me sourient et parlent dans mon dos.
– Les mêmes qui critiquent la presse en plaidoirie et sont
les premiers à se précipiter devant les caméras de télévision
?
– C’est exactement ça ! Il y a beaucoup d’hypocrites parmi
eux. Des confrères qui avancent plein d’arguments pour
avoir refusé de m’aider en tant que conseils de Dutroux,
mais qui, dans le fond, n’osent pas dire que c’est pour une
raison financière : trois mois à Arlon sans que leur cabinet
fonctionne, c’est ça le véritable motif des refus.
– Et votre cabinet ?
– Il continue de fonctionner avec une collaboratrice stagiaire.
– Avocate de Dutroux, c’est quand même une fameuse
pub, non ?
– Je n’ai pas plus de clients qu’auparavant. C’est étonnant,
mais ce sera peut-être pour après.
– Ce n’est pas l’avis d’autres avocats médiatisés qui, pour
certains, ne savent plus où donner de la tête tant les clients
affluent.
– Disons que je constate un rapatriement de certains
clients qui se souviennent de moi.
– Question classique : cela ne vous dérange pas de défendre
Marc Dutroux ?
– Il y a peu, je répondais à ce genre de question par une
réponse tout aussi classique : je fais mon métier.
– Et à présent ?
– Je me rends compte que l’on vit dans un monde vraiment
machiste ! Posez-vous ce genre de question à un
homme ? Mon confrère Me Baudewijn est père, Me Magnée
est grand-père, et on ne leur demande pas si en étant
hommes et pères de famille cela les dérange de défendre
Dutroux. Cela me dépasse. Femmes et hommes ne sont-ils
pas égaux ? Je
n’ai pas plus d’instinct vis-à-vis d’un enfant qu’un homme,
quand même !
– Le fait d’avoir été mannequin ne vous colle-t-il pas aussi
à la peau ?
– C’était un job d’étudiant.
– Et encore ?
– Ce n’est pas une honte, quoi !
– C’est mal perçu dans le milieu judiciaire, dit-on.
– Même si j’avais été call-girl ou prostituée, je ne vois pas
où est le problème. Tout ça sont des restes d’éducation
judéo-chrétienne avec l’image de celle qui tente le diable
comme Eve, Marie Madeleine, Esmeralda... C’est dangereux
d’avoir cette approche.
– Vous aimez « paraître » pourtant.
DSCF8214.JPG– Ne peut-on être féminine dans ce métier ? Quand on
voit une directrice commerciale maquillée et portant mini-
jupe, on dit que ça ne fait pas sérieux. Allons, il faut
rester raisonnable ! (Photo ci-contre : Me Van Praet et Pierre Guelff lors d'un débat à la RTBF)
– Sois belle et tais-toi, en somme.
– À croire qu’on ne peut pas avoir un cerveau et être belle,
que c’est incompatible. Plus il y a de neurones, plus on doit
être moche ?
– Pourquoi poser pour les photographes alors ?
– Je ne pose pas, je suis naturelle.
– À regarder certaines photos...
– Ma féminité est-elle insupportable ? Je n’en peux rien si
je marche d’une certaine manière.
– Il n’y a pas que marcher.
– C’est vrai que j’ai fait certaines photos pour m’amuser...
– Avocate de Dutroux plus des poses pour de grandes
agences et de multiples interviews, quelle médiatisation !
– (Sourire) C’est vrai que je n’ai pas de concurrence... car il
n’y a pas d’autres grands procès actuellement.
– À un magazine français, vous avez dit que vous êtes devenue
avocate afin que vos parents arrêtent de vous faire
ch... C’est pas aimable pour eux, ça !
– J’ai été très jeune à l’école, puisque j’ai terminé mes
humanités à 16 1/2 ans. Mais on ne me demanda jamais
ce que j’aimais faire et on me destinait à devenir d’office
médecin, pharmacienne, dentiste, éventuellement faire le
Droit. Bref, c’était le Droit ou l’usine et j’ai choisi le premier.
– Vous le regrettez ?
– Mon rêve était de diriger une agence de mannequins.
– Nous y revoici !
– Pas pour devenir mannequin, mais pour gérer des rapports
humains.
– Et vous êtes avocate en fin de compte !
– C’est vrai que je suis devenue avocate pour qu’on ne
m’emmerde plus. Je voulais la paix.
– Avec le procès Dutroux, vous êtes servie !
– C’est mon choix.
– Vous vous attendiez à être cataloguée d’avocate du
diable ?
– Je peux le comprendre, mais j’ai envie d’élever le débat.
– Alors, élevons-le !
– J’ai eu une bonne éducation à la flamande avec une mentalité
néerlandophone.
– À savoir ?
– Très terre à terre. J’aime mieux marcher sur un sol plat
que sur un bateau.
– Au point de déclarer que vous bouffez du curé ?
– J’ai été élevée au Sacré-Coeur de Jette et je suis devenue
un peu anticléricale, pas bouffeuse de curés.
– Pour quelle raison ?
– Un jour, j’ai été punie d’une retenue pour avoir regardé
des garçons.
– Ce n’est pas bien grave. Une autre raison ?
– Également punie pour avoir relevé les manches sur mes
avant-bras. Je suis révoltée par l’hypocrisie de ce mondelà.
On nous demande de partager, mais eux font l’inverse.
– Et ?
– Regardez-les donc « aider » les pauvres sur le terrain et
vous comprendrez !
– N’est-ce pas exagéré comme constat ? Ne faites-vous pas
d’amalgames ?
– On me dit marginale, mais je vois clair. Je respecte les
croyances, mais pas le côté conventionnel et traditionnel
de l’Église. J’admire cependant une Mère Teresa parce
qu’elle était logique avec elle-même. J’ai d’ailleurs la même
révolte à l’encontre des bourgeois.
– Ceux chantés par Jacques Brel ?
– Oui, ceux-là. J’aime les gens vrais, moi !
– Venons-en au procès.
– Quel bordel au niveau de l’organisation ! Il va y avoir
une pagaille à ne pas tenir le coup. D’ailleurs, je dis qu’au
bout de deux semaines, je risque bien d’être de retour à la
maison...
– Vous rendez-vous compte dans quelles conditions désastreuses
travaille aussi la presse ?
– C’est inimaginable ! Ce n’est pas ça qui va redorer le blason
de la Belgique à l’étranger. Je me suis rendue dans la
salle de presse, et j’ai pu constater votre environnement de
travail. C’est incroyable ! Pourquoi ne pas avoir transféré la
Cour d’assises à Bruxelles ? Je ne m’appelle pas Me Marc
Uyttendaele (avocat et constitutionnaliste), mais on aurait
pu imaginer autre chose. Que va-t-on dire de tout cela
dans la presse internationale venue en masse ?
– ... et dont vous êtes la coqueluche, médiatiquement parlant.
– À part le Zimbabwe, toute la presse, même australienne,
est passée par mon bureau.
– Après s’être séparé de Me Julien Pierre, Marc Dutroux
vous a choisie comme avocate sur photo ?
– (Sourire) Je vais le lui demander.
– Vous impressionne-t-il ?
– C’est pas un caïd quand on le voit, il a un côté ferrailleur
carolo.
– Intelligent ?
– C’est pas un con.
– Grosse tête ?
– Il sait qu’on ne parle que de lui, mais il ne se prend pas
pour une star pour autant.
– Pas trop difficile de soutenir son regard ?
– Il a un regard sain. Il y a des hommes qui vous regardent
les seins pendant des années, pas lui.
– On vous a reproché de l’avoir appelé « Monsieur Dutroux
».
– Alors, par provocation je l’appelle Marc. Il ne faut pas
oublier qu’il reste un être humain même si on le prétend
capricieux parce qu’il n’aime pas les frites ! On le présente
comme une bête de cirque.
– Et ses actes atroces ?
– En diabolisant notre Marco national (sic), les gens transfèrent
leurs problèmes personnels. Après l’avoir « tué », ils
pourront ouvrir la porte et dire que les fantômes n’existent
pas. Ils pourront alors respirer... En éliminant le méchant,
tout sera-t-il pour autant normal dans ce pays ? Et les
autres ?
– Quels autres ?
– Dutroux est devenu un paratonnerre parce qu’il y avait
un malaise collectif en Belgique. Avant Dutroux, il n’y
avait rien, selon vous ?
– II doit quand même être puni pour ses actes, non ?
– Il n’est pas malade au point d’être interné, mais on est
tous psychopathes quelque part. Vous, moi...
– Qu’est la psychopathie pour vous ?
– Une maladie de l’être, de l’âme. Mais, c’est plus facile de
dire que Dutroux est un monstre que d’admettre qu’il est
un être humain qui fait partie de notre société. Il faut se
remettre en question à ce sujet.
– Et ses viols, assassinats... ?
– On ne naît pas monstre ou violeur. Et son passé ? Son
enfance, son adolescence, ses parents ? Des barrières
d’éducation n’existaient pas pour lui.
– Tous les gens ayant vécu une enfance malheureuse ne
deviennent heureusement pas des violeurs et des tueurs !
– C’est plus facile de prétendre que c’est un monstre et
qu’on va le jeter ! Dutroux est un être humain à plusieurs
facettes.
– C’est le moins qu’on puisse dire.
– Cet homme a aussi des émotions...
– ...pour pleurer sur son sort ?
– Il peut rire, se fâcher, être triste. Je me dispute avec lui
comme nous pouvons rire ensemble. Un timide peut devenir
agressif.
– Ne phantasme-t-il pas sur vous ?
– Il ne m’a jamais fait le moindre compliment. « Ah, bonjour,
salut, comment ça va Martine ? » Il ne va pas se jeter
pour m’ouvrir la porte, vous savez. Il est très poli et il n’a
pas les yeux qui brillent quand il me voit. Avant le procès,
il me téléphonait tous les jours et à trois jours des assises, je
lui ai encore rendu visite à la prison d’Arlon car il désirait
peaufiner le travail.
– Je vous l’avoue, j’ai été choqué quand vous avez dit qu’il
n’était pas pédophile mais « adolescentophile ». Julie, Mélissa,
Sabine, Laetitia... des gamines quand même !
– Dutroux a besoin d’amour et de reconnaissance.
– Pourquoi n’a-t-il pas côtoyé des femmes mûres, alors ?
– Il a été bloqué dans son enfance et il s’est créé son mode à
lui et c’était plus facile à fabriquer (sic) quelqu’un de jeune.
Comment trouver de l’amour chez une personne mûre,
alors que tout ce qui était mûr autour de lui l’a déçu ?
– De là à agresser des enfants !
– Je n’en sais pas plus. Moi aussi je me pose des questions
à ce sujet. Je sais en tout cas qu’il n’est pas un pervers isolé.
– Vous accréditez donc la thèse du réseau ?
– Oui, je pense que les débats vont l’étayer. Il m’a même
donné des noms de membres du réseau Nihoul et Cie.
– Sur quelle base ?
– Quand j’en ai parlé à Marc Dutroux, je m’en suis rendu
compte.
– Un exemple ?
– Il ne faisait quand même pas la collection des filles, que
je sache. Or, il en a eu quatre en même temps. Il va s’expliquer.
– Vous l’avez influencé ?
– Je lui ai dit qu’il n’y avait pas de deuxième round dans ce
procès et que c’était le moment de s’expliquer.
– Qu’attendez-vous de ce procès ?
– Que les gens se réveillent.
– Lesquels ?
– La Belgique.
– Se réveiller face à quoi ?
– Pour que toute la vérité éclate, sans le moindre saucissonnage
si vous voyez ce que je veux dire (hypothèse des réseaux).
Chacun devra payer pour ce qu’il a réellement fait.
– Pourquoi Dutroux n’a-t-il pas parlé avant ?
– Il va s’expliquer à ce sujet aussi.
– Du bluff?
– Il m’a dit : « Je sais exactement ce que je vais dire et répondre
aux jurés ».
– Comment gérez-vous votre vie privée avec ce procès (Me
Martine Van Praet est mère d’un garçon de 17 ans) ?
– Pas de vie privée !
– Où logez-vous durant le procès ?
– À la caserne, au mess des officiers. C’est correct, sauf
qu’il n’y a pas de jacuzzi (rires). Je vais d’ailleurs téléphoner
à Laurette Onkelinx, notre ministre de la Justice, pour
qu’elle m’en fournisse un avec des huiles essentielles.

Chapitre 5

Le procès : six femmes, six hommes, des interrogatoires…

10.JPGArlon, petite ville de la province du Luxembourg belge est
en état de siège, ce lundi 1er mars 2004 (photo ci-contre : palais de Justice d'Arlon lors du procès Dutroux et consorts en 2004). Des journalistes
venus des quatre coins du monde couvrent l’événement.
Peu d’entre eux assisteront aux débats proprement dits,
se contentant de salles dites d’écoute ou d’interviews à
la sortie du prétoire. Le public n’est pas venu en masse.
Dommage ! Il aurait pu assister à un gag digne de la dernière
histoire belge : la porte arrière du fourgon cellulaire
emmenant Dutroux, Martin et Lelièvre s’est ouverte sur
plusieurs centaines de mètres en pleine rue !
J’ai la chance, si j’ose dire, de pouvoir entrer dans le saint
des saints, c’est-à-dire la minuscule salle d’audience (« Un
mouchoir de poche mal arrangé ne permettant aux parties
civiles de ne voir les témoins que de dos ! », lance Me
Beauthier).
D’ailleurs, je vais utiliser à de nombreuses reprises le présent
pour davantage emmener le lecteur au sein du prétoire…
comme s’il assistait en direct à ce procès historique
!
Après avoir déclaré la veille que « Michel Nihoul était la
charnière dans le réseau impliqué dans les enlèvements
d’enfants », Marc Dutroux refuse d’être photographié et
filmé (au contraire des trois autres) et, suprême désinvolture,
voire injure faite aux victimes, il s’endort dans le box,
la tête enfouie dans les bras couchés sur la tablette.

11.JPG– Monsieur le bâtonnier, je crois que votre client sommeille...,
dit le président Goux (photo ci-contre) à Me Magnée, avocat de
Dutroux.
Durant ce temps, Michèle Martin rigole quand elle doit
décliner le lieu de son domicile :
– À la prison de Namur, enfin, maintenant, à celle d’Arlon.
Puis, nouvelle grosse rigolade avec Michel Lelièvre durant
la constitution du jury. Pas moins de 125 personnes sur
les 180 convoquées, demandent d’être récusées ou sont
absentes.
Tous les motifs sont présentés à la Cour :
– problème de vue ;
– ne comprend pas bien le français ;
– enfant fragile ;
– raisons professionnelles : chef boucher, vétérinaire, administrateur
de société, médecin de campagne, agriculteur...
;
– enfant en bas âge ;
– position assise prolongée impossible ;
– soins dentaires dans la semaine ;
– épouse atteinte d’un cancer ;
– fille trisomique ;
– manque d’impartialité ;
– enfants de l’âge de Julie et Mélissa ;
– trop émotive ;
– a subi une agression sexuelle à l’âge de 15 ans ;
– a participé à l’enquête ;
– chute à ski ;
– actif dans un mouvement anarchiste ;
– petite-fille s’appelle Julie ;
– ne pourra pas se taire durant trois mois ;
– suicide d’un collègue ;
– est favorable aux victimes ;
– mari fait partie du cercle d’amis du juge Langlois...

En définitive, ce sont six femmes et six hommes qui composent
le jury, et exactement le même nombre en tant que
suppléants. La Cour et le ministère public sont également
dédoublés.
Après douze minutes d’audience, le président Goux est
trahi par les micros lorsqu’on l’entend dire à l’un de ses
assesseurs :
– Moi, j’ai déjà soif !
C’est de manière particulièrement consensuelle, pour ne
pas dire molle, que le président interroge ensuite les quatre
accusés. Marc Dutroux s’exprime durant trois heures,
alors que Michel Nihoul n’a la parole que durant un quart
d’heure. Étrange !

Des propos odieux et insoutenables

Les propos de Marc Dutroux sont odieux et insoutenables.
Débités avec une froideur inhumaine, il atteint les
sommets du cynisme. Ceux de Martin, Lelièvre et Nihoul
sont empreints d’un « détachement » qui frise souvent l’indécence
ou le mépris. La lecture de ce récit exceptionnel
ne demande aucun commentaire. Il se suffit à lui-même.

Marc Dutroux répond aux questions du président Goux
qui, d’emblée, lui explique son rôle :
– Le but de l’interrogatoire est d’expliquer aux jurés votre
vie avant les faits et vos réponses aux accusations qui vous
sont faites.
– Je tiens, tout d’abord, à présenter mes excuses pour lundi
(il s’ était endormi durant la composition du jury), j’avais un
petit problème de santé. À présent, vous pouvez me poser
des questions, Monsieur le président.
– Parlez-nous de votre jeunesse.
– Ce qui m’a marqué, c’était de prendre le train pour aller
à la ville voisine et il m’est arrivé de me perdre (rire).
– Parlez plus fort !
– Je contrôle ma voix, car je suis malentendant et on a
alors l’impression que je crie trop fort.
– Revenons-en à votre jeunesse.
– Je n’avais rien !
– Vos relations avec vos proches ?
– Mon père me considère comme n’étant pas son fils.
J’étais au courant de tout dès l’âge de 10 ans. J’étais isolé
dans l’existence et la tête de Turc de certains personnages
(sanglots dans la voix). J’ai reçu une éducation de dingue.
J’étais puni pour tout et pour rien. Mes parents ne cessaient
de me dénigrer et de me salir.
– Et vos études ?
– Je n’étais pas très intéressé.
– Ensuite ?
– J’ai des problèmes de concentration et j’ai difficile à
me souvenir... Voilà, je peux encore vous dire que mes
parents se sont débarrassés de moi. Je ne recevais pas de
crèmes glacées en vacances. Ma mère ne me supportait
pas. Je m’occupais plus d’aller me promener en ville que
d’étudier, pourtant j’aime m’instruire. C’est ainsi que j’ai
rencontré Michel Greuze, pédophile et indic. Dès lors, il
pouvait faire cela en toute quiétude. C’est scandaleux. Il a
fait ça toute sa vie.
– Et votre vie professionnelle ?
– Je n’étais pas contre l’idée de ramener de l’argent à
la maison. Mais, au début, ma mère ne m’a pas donné
d’argent de poche parce qu’elle estimait que je ne gagnais
pas assez. J’ai davantage travaillé. Au moins 12 heures par
jour. Mais elle n’était jamais contente et elle m’a même fait
manger de la viande d’où sortaient des vers. J’étais battu
par son Jules qui avait 17 ans. Alors, je suis parti de la
maison et j’ai connu Georges Hembise, homosexuel mais
brave type, qui m’a logé.
– Et votre vie affective ?
– J’ai rencontré Françoise Dubois à la patinoire et nous
nous sommes mariés, mais nous étions trop jeunes. Michel
Greuze m’a fait des tas de crasses.
– Parlez-nous davantage de votre épouse Françoise.
– Je ne lui reproche rien, c’était une brave fille. À vrai dire,
je continuais à fréquenter la patinoire... et j’avais une vie
de jeune homme malgré mon mariage. Les filles me couraient
après et je me laissais faire.
– Elles couraient plus vite que vous !
– C’est exactement ça ! (rires). J’ai alors rencontré Michelle
Martin (ou Michèle Martin, selon) à la patinoire de Forest.
Durant ce temps, je retapais de vieilles voitures, puis j’ai
travaillé au noir la plupart du temps.
– À savoir ?
– Tout ce qui était possible. Je suis quelqu’un qui fait du
neuf avec du vieux. J’ai toujours disposé d’argent. Je suis
économe.
– Pourquoi avez-vous arrêté en 1985 ?
– Parce qu’un certain Thierry D. avait commis une agression
chez sa propriétaire. C’était un homme de l’extrême
droite et membre de la bande des motards « Les Fauves ».
Je suis attiré par l’étrange... Thierry D. a dit que j’étais son
complice et j’ai été condamné pour une agression que je
n’avais pas commise.
– Pourquoi, le 26 avril 1989, avez-vous été condamné à dix
ans de réclusion ?
– Un certain Van Petteghem a commis des agressions avec
mon épouse Michelle et m’a dénoncé or, j’étais à la patinoire.
Il y eut de la barbarie de la part des enquêteurs à
l’égard de Michelle Martin qui était enceinte. Elle servait
d’otage en prison. Je souhaite d’ailleurs une révision de ce
procès. On n’écoute pas les gens normaux comme moi,
mais on écoute des bandits ! Il y avait aussi Patrice Charbonnier
dans le coup, mais pas moi.
– Vous avez été libéré conditionnellement avec l’obligation
de suivre un traitement psychologique.
– Ce qui a été fait. Je veux en revenir à Patrice Charbonnier.
– Allez-y !
– Il est protégé politiquement et policièrement. C’est vous
dire dans quel milieu on vit à Charleroi. C’est une ville
spéciale et on ne peut pas obtenir un jugement équitable.
Ses institutions sont infiltrées. Donc, Patrice Charbonnier
m’a proposé de brûler ma maison pour escroquer l’assu71
rance. J’ai été à la côte avec ma femme et quand nous
sommes revenus, la maison avait brûlé. Mon épouse m’a
accusé d’un tas de choses pour se défendre, y compris cet
incendie. Patrice Charbonnier, qui est un homme très
dangereux, est protégé car des policiers de Charleroi sont
aussi impliqués dans le grand banditisme. J’ajoute que
Claude Thirault fait partie de la bande de Courcelles. Il
est aussi protégé. C’est plein de combines à Charleroi. Il
y a eu une trentaine de personnes impliquées dans certains
faits. Claude Thirault n’a jamais été condamné et est
même devenu un témoin pour m’accabler. Dans le cadre
de ce procès-ci, je demande que les jurés aillent au bout
des choses.
– Dans quel but avez-vous construit des caches ?
– Pour cacher mon outillage dont je ne pouvais pas me
passer.
– Et la porte en béton de 200 kilos ?
– C’est parce que Julie et Mélissa étaient à la maison.
Bernard Weinstein avait « joué » avec Mélissa et je n’étais
pas d’accord avec lui. Alors, j’ai créé un réseau fictif pour
qu’elles échappent au réseau de Nihoul et Cie, vous comprenez
? J’ai donc aménagé cette cache « indétectable ».
– Une cache sophistiquée, même au niveau de l’aération.
– Si je donne plus d’explications, cela donnera des idées
à certains... Ce serait grave de donner des moyens à certaines
personnes... Je peux cependant vous dire que mon
épouse s’est aussi occupée de cet aménagement en compagnie
de Bernard Weinstein. Nous avons essayé de faire
au mieux dans l’urgence. J’ai expliqué à Julie et Mélissa la
situation en leur demandant si elles acceptaient de rester
dans notre maison ou aller chez Nihoul. Elles ont été traitées
convenablement par moi.
– Justement, parlez-nous de Julie et Mélissa.
– C’est en revenant à la maison, que j’ai découvert Julie
et Mélissa en compagnie de Michelle Martin, Michel Lelièvre
et Michel Nihoul.
– Nihoul ?
– Je croyais profiter de lui comme protecteur dans une
autre affaire. C’est après que j’ai appris que Julie et Mélissa
avaient été kidnappées. C’était donc difficile de les mettre
dehors car j’étais connu de la justice. Bernard Weinstein a
commis un viol technique sur Mélissa, il jouait quoi ! (par
respect pour la mémoire de la petite martyre, nous – l’ éditeur
et moi – ne reproduisons pas l’explication donnée par
Dutroux de ce viol). J’ai commis des erreurs et des crimes
et je voudrais tant revenir en arrière.
– On apprécie. Pourquoi avez-vous gardé les petites ?
– Il fallait donner du temps à Nihoul de se retourner. Je
ne savais pas ce que c’était la pédophilie à l’époque, je ne
suis pas de ce bord-là. C’est comme les homosexuels, mais
parfois ce sont de braves gens.
– Pourquoi avoir donné un nouveau nom à Julie et Mélissa
?
– Mises à l’écart de la société, il fallait organiser quelque
chose de plus ou moins convenable. Comme si on vivait en
dehors de cette société en vivant au jour le jour. Beaucoup
ont menti dans cette affaire. J’étais dans un désespoir absolu
au début de l’affaire, au point de vouloir me suicider.
(Suspension de l’ interrogatoire durant un quart d’ heure).
– Ensuite, que s’est-il passé ?
– J’ai mis Julie et Mélissa à l’abri. Elles s’occupaient. J’ai
été engueulé comme du poisson pourri par Nihoul quand
il a appris que je les avais données à un autre réseau, or
elles étaient à l’abri à Marcinelle. Il m’a menacé de mort,
ainsi que ma famille.
– Et après ?
– Il a voulu deux autres enfants en échange de ce que je
lui avais pris. Il insistait fortement. Gérard Pinon, Michel
Lelièvre et deux autres hommes qui font partie des forces
de l’ordre et sont proches de Nihoul, sont venus me demander
de payer ma dette. À quatre, Lelièvre, les deux
policiers et moi, sommes partis à la côte en voiture et camionnette.
On a tourné à Ostende, puis à Middelkerke...
Lelièvre et un policier se sont « servis » (viols) d’An et Eefje,
mais je ne peux en dire davantage par respect pour elles,
alors qu’ils étaient dans la camionnette.
– Et vous ?
– C’est vrai que j’ai prêté main forte pour les kidnapper.
– Vous vous êtes aussi « servi » ?
– Non, je n’en avais pas envie. Je suis rentré à Sars-la-
Buissière avec deux Irlandais quand la voiture est tombée
en panne. J’ai expliqué, vite fait bien fait, la situation à
Michelle Martin. Je suis revenu avec un autre véhicule et
nous avons déposé les filles à Marcinelle.
– Pourquoi sont-elles restées chez vous quinze jours aux
côtés de Julie et Mélissa ?
– Ce n’était pas évident, il a fallu les séparer puisque Julie
et Mélissa étaient censées être dans un réseau fictif, sinon
un commando aurait débarqué chez moi et mon compte
était bon.
– Pourquoi avoir déshabillé An et Eefje ?
– Il faisait beau et c’était pour qu’elles ne s’échappent pas.
Un jour, Eefje a tenté de sortir par la fenêtre. Je lui ai
raconté un bobard et elle est rentrée. Je lui ai menti en
disant que j’étais nouveau dans la bande.
– Bernard Weinstein aurait violé An à deux reprises...
– Moi aussi j’ai abusé d’Eefje. Par la suite, les deux filles
ont été embarquées par Weinstein après que je leur ai donné
du Rohypnol. Eefje était une fille très sympathique.
Elle voulait devenir journaliste, me disait jouer du saxo.
Elle m’a aidé spontanément à faire les carrelages. Je trouve
dommage que ces filles soient décédées, c’est une catastrophe.
Je savais qu’elles devaient aller faire le tapin, mais
pas les tuer !
– Quand elles prenaient leur bain, vous restiez dehors
avez-vous dit.
– C’est pas vrai, je dois être honnête car j’étais dans la salle
de bain. Je ne vais pas rentrer dans les détails, je ne vais pas
rentrer dans leur vie privée...
– Et l’affaire Rochow, Divers... ? (séquestration...)
– C’est compliqué et long.
– Résumez alors !
– Gérard Pinon a utilisé l’inspecteur Zicot. Ce dernier a
essayé de voler un camion mais n’y est pas arrivé. C’est
moi qui ai proposé de séquestrer Rochow et Divers le
5 novembre 1995, aussi non, ils auraient reçu une balle
dans la tête de la part des « autres ». C’est une histoire de
gangsters, en somme... Mais, c’est difficile de se souvenir
de tout, hein ? Si je parle trop vite, dites-le moi.
– Et Bernard Weinstein ?
– C’est Michelle Martin qui a mis du somnifère dans
son café. Je l’ai retrouvé dans le coma et j’ai dit à ma
femme qu’il n’était pas question de le tuer. Il s’en est sorti,
puisqu’avec Lelièvre, nous sommes même allés chez Ni75
houl pour chercher des papiers.
– Pourquoi Michelle Martin a-t-elle donné du Rohypnol
à Bernard Weinstein ?
– Il était censé avoir une grosse somme d’argent sur lui.
– Comment Bernard Weinstein est-il décédé ?
– (Dutroux tousse nerveusement à plusieurs reprises) Revenons-
en à Julie et Mélissa, car dans le temps l’affaire
Weinstein se situe après.
– Soit.
– J’avais prévu de la nourriture pour elles pour un mois
car je savais que j’allais être emprisonné. À ma femme, j’ai
donné 230 000 francs (5 750 euros) dans ce but. J’étais en
prison et pas tranquille. En sortant de la prison, j’ai trouvé
Julie et Mélissa mortes. Je me suis même fait une injection
pour me fortifier...
– Et vos déclarations antérieures alors ?
– J’ai brodé. Quand je suis rentré, les petites ne sentaient
pas vraiment et étaient donc mortes depuis peu.
– Pourquoi les avoir mises dans un congélateur ?
– Parce que je devais m’occuper de mes enfants. Je les y ai
laissées une semaine. Michelle Martin m’a dit qu’elles sont
parties durant un certain temps durant mon emprisonnement,
avant d’être reconduites à Marcinelle puis enterrées
à Sars-la-Buissière. C’est bien après que j’ai appris que
Bernard Weinstein avait été mis dans le trou par Gérard
Pinon.
– Yanka et Eva ? (jeunes Slovaques violées par Dutroux)
– Pour Eva je reconnais les faits.
– À savoir ?
– Des viols. J’ai filmé une scène, et mon épouse était présente.
– Et Madame Palusova ? (Slovaque, également violée)
– Je conteste, je ne connais pas cette personne.
– Et Sabine ?
– (Dutroux tousse à nouveau) Je reconnais les faits, mais
c’était une commande de Nihoul. J’ai donné deux fois
quatre pilules de somnifères à Sabine, mais pas plus que
ça, sinon cela pouvait devenir nocif pour elle.
– L’avez-vous violée ?
– C’est exact. (Par respect pour Sabine, nous taisons également
la description détaillée que fait Dutroux de cet acte
criminel). Je n’ai pas voulu la donner à Nihoul, car j’étais
en grande détresse et j’avais porté mon affection à Sabine.
Elle gérait entièrement la cache. J’ai aussi fait croire à
Nihoul que je l’avais donnée à un autre réseau. Il était
furieux parce que lui-même devait donner Sabine. C’est
la raison pour laquelle il m’a commandé une autre fille.
– Laetitia ?
– Oui. Nihoul s’énervait et clamait qu’il ne fallait pas
rater cette histoire-là. Il est venu sur les lieux à Bertrix lors
des repérages. Nihoul me pressait et on a enlevé Laetitia
dans les mêmes conditions que Sabine. A celle-ci, j’ai dit
que c’était pour une rançon. J’ai également décidé de ne
pas la donner à Nihoul. J’étais d’humeur changeante à
l’époque...
– Avez-vous violé Laetitia ?
– J’ai abusé d’elle. Je le reconnais, sans problème.
– Et les pilules d’ecstasy ?
– C’est Nihoul qui a proposé à Lelièvre de les vendre.
– Et votre jugement par rapport à la société ?
– Aujourd’hui, je dénonce car avant je n’en avais pas la
possibilité. Mes actes sont regrettables. Quatre personnes
ne pourront jamais revenir, car j’ai une part de responsabilité
et je veux l’assumer.
– Autre chose à dire ?
– Mais j’ai encore beaucoup d’autres choses à dire ! Je suis
à votre disposition, Monsieur le président.

Quand Michèle Martin se fait passer pour une victime

– Quelle était votre vie avant les faits qui vous sont reprochés
? demande le président Goux à l’accusée.
– J’ai vécu une petite enfance très heureuse, car mes parents
s’aimaient fortement, mais mon père est décédé dans
un accident. Cela m’a marquée. Maman s’est accrochée
à moi, j’étais un médicament pour elle, c’était une mère
étouffante, autoritaire, alors que j’étais une petite fille normale.
– Et votre adolescence ?
– Maman ne supportait pas que je m’émancipe, jusqu’à
m’enfermer à la maison. Je vivais repliée sur moi. J’ai terminé
mes études d’institutrice et j’ai un peu enseigné. En
1981, j’ai rencontré Marc Dutroux à la patinoire de Forest.
– Comment était-il avec vous ?
– Au départ, c’était un bon garçon. Il draguait beaucoup
et je me suis retrouvée parmi les candidates. Il était mon
dieu comme mon père l’était. Il m’avait caché qu’il était
marié, mais j’étais amoureuse de lui. Il a prétendu qu’il
allait divorcer et que si ce n’était pas pour moi, c’était pour
une autre. Sa jeunesse malheureuse m’avait aussi émue.
– Et sa liaison avec Monique ?
– Je l’ai apprise quand il m’avoua : « Tu sais, j’ai encore
une autre ! » Il envisageait un ménage à trois ou à quatre et
racontait ce qu’il voulait à chacune d’elles.
– Vous fascinait-il ?
– Il m’obsédait même ! Nous avons vécu des amours passionnelles.
Il voulait un enfant, mais une fille, or j’étais
enceinte d’un garçon. « Tu peux le perdre et on recommencera
après ! » m’a-t-il dit en m’agressant physiquement
afin que je perde l’enfant.
– Quoi encore ?
– Il n’a pas voulu que l’on me fasse une péridurale au moment
de l’accouchement car « les femmes doivent accoucher
dans la douleur ». Au début, notre vie était presque
rose, même s’il agissait comme un patriarche. Il criait et
cognait si on n’adhérait pas à ses opinions.
– Il était donc très violent avec vous.
– Je me suis retrouvée à terre et battue alors que j’étais
enceinte. Quand on entre dans son monde, on entre dans
une secte. On est fasciné tant il est séducteur et sait parler.
Je pensais que j’allais vivre une belle vie, que c’était
un prince charmant venant me sauver d’une maman très
possessive et pas gentille. Je m’accrochais à lui par peur
d’être abandonnée ou, alors, je me disais que je ne méritais
pas plus. Je devais être à la fois son épouse, sa mère, sa
maîtresse et même la mère de ses autres enfants ! Puis, il
a commencé à voler, escroquer, attaquer une vieille dame,
même s’il le nie. Tous les week-ends il allait à la patinoire.
Il a même eu une maîtresse à Valenciennes, Christine T.
– Et puis, en 1985, vous avez été embarquée dans des enlèvements
de mineures.
– « Puisque tu es dans ma vie et que tu es demandeuse, eh
bien, je ne vais plus aller draguer les filles mais les kidnapper
», m’a-t-il dit. Je l’ai traité de fou, mais j’ai dû subir ces
enlèvements car je recevais des coups. Il me parlait d’aller
à la chasse en évoquant des repérages pour enlever des
filles. Il a fait deux enlèvements avec Van Petteghem et un
autre avec une autre personne. Il m’a entraînée à participer
à un kidnapping. Je n’avais pas le choix. J’ai été condamnée
pour ça. Marc Dutroux a refait la même chose avec
les présents faits. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de parler !
– C’est vrai que vous semblez plus à l’aise qu’au moment
de l’enquête.
– À l’époque, j’étais honteuse de ce que j’avais fait à une
jeune fille. En sortant de prison, en 1992, Marc Dutroux
m’a promis de réagir en bon père et qu’il allait changer. Je
l’ai cru parce que j’avais envie d’y croire... Pourtant, c’est
bien lui qui a imaginé mettre le feu à sa maison. C’était
tordu. Il voulait se venger de la justice, de la société, de sa
mère qu’il hait. Il a fait la connaissance de Claude Thirault,
qui est aussi un petit rigolo... Ils ont volé ensemble,
puis il a fait la connaissance de Bernard Weinstein, avec
qui il a aussi été voler. En 1994, il reparla d’enlèvements...
Pour moi, c’était inconcevable. Alors, il s’est tu.
– Julie et Mélissa ?
– En juin 1995, j’étais enceinte de ma petite fille. Marc
Dutroux m’a dit : « Julie et Mélissa, c’est Bernard Weinstein
et moi. » À vrai dire, ils voulaient enlever de jeunes
adolescentes (Michèle Martin se tourne vers Marc Dutroux,
éclate de rire : « Tiens, il écrit ! »). Les faits de 1985, c’est lui.
Ceux de 1995, c’est lui aussi !
– Quand avez-vous vu Julie et Mélissa ?
– Je n’ai vu aucune fille ! C’est lui qui, fin du mois d’août
1995, me parla d’An et Eefje, car Julie et Mélissa étaient
trop petites, disait-il. C’est en pleurant qu’il m’apprit :
« Bernard et moi avons dû supprimer An et Eefje, car on
n’en pouvait plus ». Il a même ajouté : « Une des filles s’est
rendu compte, alors qu’elle était au bord du trou et qu’elle
avait reçu des somnifères, qu’elle allait mourir car elle
n’était pas tout à fait endormie ».
– Bernard Weinstein ?
– Marc Dutroux avait appris qu’il avait hérité d’une
certaine fortune de sa mère. Il a mis des somnifères en
nombre, trente Rohypnol, dans le pain de Weinstein avant
de le torturer en lui serrant les testicules avec un collier de
serrage afin de lui faire dire où se trouvait l’argent.
– Et que savez-vous de la mort de Weinstein ?
– Le 25 novembre 1995, alors que je venais d’accoucher,
Marc Dutroux m’a déclaré : « J’ai deux nouvelles.
Une bonne et une mauvaise. Par laquelle veux-tu que je
débute ? Je t’ai acheté un mobile home et j’ai supprimé
Bernard ». Il tuait et supprimait comme on jette quelque
chose à la poubelle.
– Vous êtes-vous occupée de Julie et Mélissa ?
– Il m’avait demandé de m’en occuper alors qu’il était
en prison et me menaçait. J’étais complètement... c’était
irréel... je ne pouvais pas faire ça... j’étais paniquée de
manière invraisemblable.
– Vous avez été dans la cache ?
– J’ai été à Marcinelle, mais j’étais incapable de m’occuper
des petites.
– Pourquoi ne pas avoir alerté la police ?
– Je n’ai jamais osé le faire.
– Pourquoi ?
– Je revoyais tout ce que j’avais subi dix ans auparavant.
Quand j’ai été arrêtée, on m’arracha mon fils des mains.
Et puis, j’ai perdu mon bébé en prison, je me suis complètement
repliée sur moi afin de ne pas perdre mes enfants.
J’avais donc très peur. J’étais pétrifiée, paralysée, j’ai cru
que Marc Dutroux allait me tuer.
– Vous ne vous êtes jamais demandé si Julie et Mélissa
étaient mourantes ?
– C’était inconcevable qu’elles meurent. En quelques
jours, Dutroux m’a appris qu’elles étaient mortes. Il m’a
dit ça sur un ton calme et triste à la fois. Il m’a précisé que
Julie était dans le congélateur.
– Qu’avez-vous fait ?
– J’étais juste à côté du congélateur à ce moment-là...
J’étais tétanisée. Il a sorti les corps, les a mis dans des
sacs poubelle, les a placés dans le mobile home avant de
prendre la grue au fond du jardin... « J’ai l’intention de
refaire un trou car elles ne sont pas enterrées assez profondément
», m’a-t-il spécifié.
– Et les jeunes Slovaques ?
– J’ai mis des gouttes d’Haldol dans leur café, c’est tout.
– Pourquoi avez-vous fait ça ?
– Il fallait respecter son désir. En avril 1996, il m’a emmenée
en Slovaquie. Il voulait faire l’échange entre mon fils
et une petite fille, certainement pour la violer. L’échange
ne s’est pas réalisé.
– Sabine et Laetitia ?
– (Long silence) S’il n’avait pas enlevé Julie et Mélissa, on
n’en serait pas là, même si j’ai ma part de responsabilité.
82
Il me battait, me violait, battait notre fils, m’insultait, me
crachait au visage, exigeait la loi du silence. Il me disait de
ne pas réveiller le démon qui dormait en lui.
– Je répète : Sabine et Laetitia ?
– J’ai été au courant de ces affaires. Je ne vivais plus dans
la réalité. La violence de Marc Dutroux devenait extrême.
Je n’en pouvais plus.
– Autre chose à dire ?
– Je souhaite que les parents ainsi que Sabine et Laetitia
puissent entendre que je regrette infiniment ce qui s’est
passé.

Michel Lelièvre sous l’emprise de Dutroux ?

– Je suis dans une cage, c’est un préjugé. Je demande à être
entendu hors du box, déclare Michel Lelièvre.
– Vous restez en place, surtout que vous avez l’air en
forme. Parlez, à présent !
– J’ai été placé en famille d’accueil où il y avait une mauvaise
ambiance, alors j’ai préféré partir avant que des
coups ne s’échangent. J’étais matériellement bien entretenu,
mais il n’y avait aucun amour à mon encontre. Ce
fut un grand choc alors que je n’avais que 18 ans.
– Et la drogue ?
– J’ai fumé du haschich à l’école puis, en 1992, j’ai commencé
la drogue dure. Je n’ai jamais volé pour me droguer,
je dealais.
– Et votre vie affective ?
– Je n’ai eu que deux grands amours dans ma vie, je ne suis
donc pas un gars instable comme on le prétend.
83
– Et la boisson ?
– Je buvais régulièrement mais par période.... C’était
comme pour l’héroïne.
– Quand avez-vous rencontré Marc Dutroux ?
– En juillet 1995, j’étais à la recherche d’un logement et
j’ai habité une chambre dans l’une de ses maisons par
après. Il m’a proposé de vendre de l’héroïne quand il a
appris que j’étais toxicomane. Mais, au lieu de la vendre je
l’ai consommée. Il me relançait tous les jours : « Au lieu de
me rembourser, tu peux apurer ta dette en m’aidant à enlever
des jeunes filles ». Il insistait fort. Je ne prêtais guère
d’attention quand il me désignait une fille et me demandait
comment je la trouvais, car j’avais pris de l’héroïne
et j’étais dans mon trip. Un jour nous sommes partis à la
mer. Il a vu deux filles qui faisaient du stop. Il a sauté sur
elles et j’ai donné une tablette de médicaments à chaque
fille. J’ai pris le volant. Il leur serrait la gorge pour leur
faire avaler l’Haldol. An se taisait et pleurait, Eefje lui a
dit : « Si tu veux, on fait ça maintenant, nous ne dirons
rien et tu nous laisseras partir ». Il leur a répondu : « Plus
tard ». Le soir, il les a mises dans son lit. Il m’a demandé
si j’aimais les partouzes et je lui ai répondu que cela ne
m’intéressait pas. Ensuite, il m’a demandé de les garder,
je me suis endormi. Au retour de Dutroux, il m’a donné
de l’héroïne. Il avait déshabillé les filles. Je suis parti en
Slovaquie.
– Que s’est-il passé à votre retour ?
– Dutroux m’a dit que Weinstein avait violé An, mais il
s’est vanté qu’elles étaient encore vierges, car elles avaient
saigné toutes les deux... Enfin, il m’a précisé qu’elles étaient
parties dans un réseau.
– Et Julie et Mélissa ?
– Je ne sais strictement rien. J’en ai parlé à Durtoux qui
m’a dit : « Qui c’est qui t’a dit ça ? Je ne suis pas la seule
personne à faire ça en Belgique ».
– Et Sabine ? Et Laetitia ?
– Je ne voulais plus me retrouver dans la situation d’An et
Eefje, mais Dutroux a essayé de faire de moi son larbin et
j’ai tout fait pour l’éviter. Il est revenu à la charge, d’où les
enlèvements de Sabine et Laetitia.
– Comment avez-vous pratiqué ?
– Selon un processus de Dutroux.
– Lequel ?
– Je ne sais pas l’expliquer. Il avait une emprise sur moi
pour finir par m’étouffer. Il me réclamait de l’argent. Tout
est exact dans ce que Dutroux a raconté. Tant à Sabine
qu’à Laetitia, j’ai dû leur dire que l’on attendait la réponse
de leurs parents au sujet de la rançon.
– Pourquoi Laetitia ?
– Dutroux avait proposé de me reloger en réclamant le
loyer, mais pas de caution. Nous sommes allés ensemble
chez Nihoul. Ce dernier lui demanda de ramener des filles
majeures de l’Est qui présentaient bien.
– Nihoul est-il impliqué dans la présente affaire ?
– Il n’a strictement rien à voir avec les enlèvements. C’est
Dutroux qui avait repéré Sabine et il savait très bien ce
qu’il faisait. Laetitia, elle, c’est par hasard.
– Dutroux vous a-t-il donné la raison de ces enlèvements ?
– Pour un réseau. Toujours la même chose. Il m’a rapidement
montré la maison de Marcinelle et le fait qu’An et
Eefje n’y étaient plus.
– Et l’ecstasy ?
– C’est Nihoul qui m’a proposé d’en vendre. Je n’étais
pas très chaud, mais mon fils venait de naître. J’ai doublé
Dutroux en allant voir Nihoul et lui ai proposé le marché,
à condition de baisser les prix si j’en prenais par 100. À
savoir, 8 000 francs (200 euros) les 100 au lieu de 10 000
(250 euros). C’est comme ça qu’il m’a donné les pilules.
– Avez-vous peur de Nihoul ?
– Oui. Insidieusement, il me menaçait.
– Qui était le commanditaire du trafic de voitures avec le
Maroc ?
– Un certain Eric, un Hollandais.
– Concluez !
– Je ne me sens pas victime et si j’ai parlé c’est pour échapper
à l’emprise de Dutroux.

Michel Nihoul, vite fait, mal fait

– Quelle est votre réplique à tout cela ? demande le président
Goux à Michel Nihoul.
– Que les choses soient claires : je ne me suis jamais douté
de ce qui se passait avec les enfants. Je n’ai jamais fait de
mal à un enfant, puisque j’en ai moi-même.
– Et Marc Dutroux ?
– Je l’ai vu six fois dans ma vie.
– Détaillez !
– La première fois pour aller boire un verre à Sars-la-Buissière
alors qu’un de ses copains changeait les quatre pneus
de ma voiture. C’était en 1995. C’est la seule fois que j’ai
vu Michelle Martin. Il m’a dit qu’il voulait faire un club
de rencontres chez lui, je l’en ai dissuadé en désignant son
épouse. Il m’a répondu glacialement : « Ma femme fera ce
que je lui dis de faire ».
– Ensuite ?
– La deuxième fois c’est chez Annie Bouty pour une question
de papiers. La troisième fois, j’ai été faire une expertise
dans une de ses maisons à Jemeppe-sur-Sambre. La
quatrième fois, je l’ai vu avec Weinstein pour de faux papiers.
Comme je travaillais avec la BSR de Dinant, je me
suis dit que cela pourrait être intéressant. La cinquième
fois, je l’ai rencontré avec Lelièvre lors de la vente des premières
pilules d’ecstasy.
– Et la dernière fois ?
– C’est le 11 août 1996, quand Dutroux est venu chercher
mon véhicule et m’a déposé chez moi à Bruxelles. Après, il
est rentré à Marcinelle.
– Niez-vous toujours au sujet des enfants ?
– Lelièvre l’a dit, je n’ai pas fait de repérages. Je n’ai pas
mis les pieds à Bertrix depuis vingt-cinq ans.
– Et les milliers de pilules d’ecstasy ?
– Il n’y en a pas eu autant. Mon contact à la BSR de Dinant
voulait en savoir davantage sur le milieu de la drogue dans
sa région. Je ne sais pas quel était le but de la gendarmerie.
Voulaient-ils mettre de nouveaux vendeurs afin, ensuite,
de donner un gros coup de pied dans la fourmilière ?
– Avez-vous constaté certains faits ?
– Je rentre chez moi à l’heure où les braves gens vont à la
messe... Je confirme que je respecte la vie des gens, qu’ils
soient adultes ou enfants.

Une marée de mensonges !

À l’issue de cette journée poignante, la maman de Laetitia
s’exprime :
– Je suis ici pour ma fille, qui ne va pas bien. Je suis dégoûtée
par ce que j’ai entendu et ce qui a été fait aux autres
petites victimes.
Me Beauthier, surenchérit :
– Marc Dutroux a méprisé les victimes, leurs familles et
à présent les jurés. Il a tenté de renverser la situation en
enfonçant les autres.
Me Rivière, avocat de Sabine :
– Une marée de mensonges ! J’espère que ce sera aussi
insoutenable pour Dutroux quand Sabine viendra lui rappeler
ce qui s’est passé.
Me Attout, avocat de Michel Nihoul :
– On a assisté à une nouvelle page noire de ce dossier. Dutroux
n’a-t-il pas assez de victimes ? Voici qu’il s’en prend
à Nihoul...
La télévision s’est aussi déplacée dans la région de Charleroi
où habite Jeannine Lauwens, la mère du Dutroux, qui
est appelée à venir à la barre à la mi-avril :
– Votre fils l’est-il toujours pour vous ?
– Ses enfants sont mes petits-enfants, ça je peux vous le
dire.

Le petit juge craque

À la fin de la première semaine d’audiences, le juge d’instruction
Jean-Marc Connerotte vient à la barre. Durant
plus de trois heures, le juge chestrolais confirme, persiste
et signe ses accusations à l’égard de Dutroux, Martin, Lelièvre
et Nihoul. Au sujet de ce dernier, il précise :
– On a retrouvé chez lui les références de Dutroux et de
Lelièvre. Son emploi du temps lors de la période de l’enlèvement
de Laetitia n’est pas prouvé. Il a reconnu avoir
menti et aussi joué au chat et à la souris. Je ne veux pas
m’acharner sur lui, mais je tiens à préciser que l’audition
que j’ai personnellement faite de lui m’a fait apparaître des
incohérences mettant en cause la crédibilité de ses propos,
voire des faux. Il y avait des relations particulières entre
Dutroux, Lelièvre et lui. Ils se fréquentaient de manière
régulière, parfois chez lui, dans le cadre de services rendus.
Nihoul essaie de manipuler son interlocuteur, quitte
à avoir un double langage. Ainsi, il est intervenu auprès de
politiques pour divers services.
Il m’a même proposé ses services ! « Si vous me libérez,
je m’engage à vous tenir au courant des agissements de
Lelièvre et de Dutroux, car il est exact que Dutroux m’a
évoqué un réseau de filles. J’ai joué le jeu et j’ai prévenu la
BSR de Dinant ». On a vérifié, ce n’était pas exact. Et puis,
Laetitia a entendu une conversation téléphonique où il
était question de Michel et Jean-Michel (les deux prénoms
de Nihoul) en disant « Ça a marché ». Il fut aussi question
de faire venir des filles mineures de l’Est. Nihoul accepta
à condition qu’elles soient de classe. Mais cela ne s’est pas
arrangé. Michelle Martin m’a confirmé : « Ils allaient chercher
une fille pour Nihoul ».


Ensuite, le juge éclaire les jurés sur certains détails :
– Les effets pervers et « amnésiants » du Rohypnol utilisé
par Dutroux pour endormir ses victimes ? J’ai visionné une
vidéo montrant les deux jeunes Slovaques qu’il viole. Elles
ne se souviendront de rien ! L’enlèvement de Laetitia ? Pour
donner de la compagnie à Sabine, m’a affirmé Dutroux.
Julie et Mélissa ? Il comptait les laisser grandir pour en
profiter par la suite, m’a-t-il aussi dit. An et Eefie ? Michel
Lelièvre m’a raconté : « Il m’a répondu qu’il avait une commande
et que ces filles étaient destinées à certaines personnes
». La mère de Dutroux ? Cette dame avait écrit le
4 septembre 1995 aux autorités de Charleroi pour signaler
de nombreux va-et-vient dans une maison de son fils, dont
ceux de jeunes filles dont les chambres étaient occultées
par du plastique noir. Bernard Weinstein ? Selon Michelle
Martin, le mobile de son assassinat était son argent. Selon
Marc Dutroux, c’était pour protéger Julie et Mélissa, car
Weinstein voulait les liquider. Apparemment, Weinstein a
été enterré vivant.

Le juge évoque des dysfonctionnements aberrants de la
gendarmerie :
– Un major de la gendarmerie a entravé les décisions de
deux juges d’instruction, Madame Doutrewe et moi.
Ensuite, Jean-Marc Connerotte, visiblement éprouvé,
craque d’une pièce. En sanglotant, il explique :
– On a mis mon intégrité professionnelle en cause, ainsi
que celle de divers enquêteurs. Il y eut un climat de pression
exceptionnelle, on a voulu me déstabiliser au détriment
de l’enquête. On a essayé de m’avoir, mais l’enquête
sur l’enquête a prouvé que je n’avais pas fauté. Des pressions
ont été exercées, des manoeuvres ahurissantes ont été
entreprises, on a essayé de me dénigrer, j’ai même été attaqué
dans ma vie privée. Monsieur Bourlet et moi avons dû
être mis sous protection exceptionnelle car il y avait un
projet de contrat (assassinat)...

Chapitre 6

19.JPGLe juge Langlois, des centaines de témoins…

Il reste quarante médias sur deux cent cinquante (plus de
mille reporters et techniciens !) en cette deuxième semaine
de procès qui débute par un nouveau numéro de cirque de
Marc Dutroux :
– Depuis 1996, j’ai été vendu sur la place publique. Mais,
je cède à la pression pour que la sérénité des débats soit
présente et j’accepte donc d’être photographié et filmé.
Si les absents ont promis de revenir pour les auditions du
gendarme René Michaux et des victimes (Sabine, les trois
Slovaques, voire Laetitia), ils ont loupé certaines mises au
point, celles de l’enquêteur Marcel Guissard qui explique
les moyens mis en oeuvre pour protéger le juge Connerotte,
le procureur du roi, Michel Bourlet, mais aussi,
Me Julien Pierre, l’ancien conseil de Dutroux, et même
la mère de l’avocat, tout en reconnaissant que le dessaisissement
du « petit juge » a eu des incidences sur la Cellule
de Neufchâteau « car nous étions dans l’incertitude » et
que 99% des Belges seraient passés à côté de la cache de
Marcinelle ingénieusement construite par Marc Dutroux.
– En août 1996 (alors que le gendarme Michaux avait déjà
visité la cave quelques mois auparavant), j’ai dû insister une
heure pour que les enquêteurs me croient quand je disais
que j’allais leur montrer cette cache où étaient enfermées
Sabine et Laetitia. Ils croyaient que je mentais et que je
voulais les promener dans la nature..., explique en souriant
Dutroux.
Jusqu’au lundi 15 mars, soit une semaine complète d’audience,
le juge Langlois détaille son enquête, tellement
controversée par certaines familles :
– Si j’avais pu avoir d’autres acteurs de ce dossier, ils seraient
aujourd’hui dans cette cage en verre !
Voyons tout cela dans le détail, alors que l’on annonce
quelque cinq cents témoins appelés à la barre durant les
deux premiers mois du procès.

« Imbécile ou efficace ? »

Pour certaines familles de victimes et de nombreux observateurs,
le juge Langlois est l’incarnation même de
l’enquête qui s’est quasiment exclusivement orientée vers
la thèse de Dutroux, pervers isolé, au détriment d’une
enquête plus large. Comment admettre, disent-elles,
que ce magistrat de 41 ans, marié, père de deux enfants,
ancien politicien sous l’étiquette PSC (social-chrétien), ait
eu à traiter un dossier aussi important alors qu’il en était
aux balbutiements dans sa fonction de juge d’instruction ?
Comment admettre un certain entêtement à ne pas vouloir
réaliser des devoirs élémentaires (cheveux, micro-traces...)
qui auraient dû être effectués dès le début de l’enquête et
que le juge a catalogué de dossiers « périphériques » ? Têtu
le juge gaumais ?


Ses partisans le disent rigoureux, travailleur, nuancé. « Imbécile
ou efficace ? » se demandait « La Libre Belgique ». En
tout cas, Pol Marchal, le père d’An, ne mâche pas ses mots :
– Je le critique encore plus qu’auparavant !
Le tout sous le regard ébahi de Laetitia qui a eu le courage
d’affronter Dutroux, sept ans après avoir été son « jouet »
sexuel.
– Un mot de préambule, lance le juge Langlois au président
Goux.
– Je vous en prie, Monsieur le juge d’instruction.
– J’étais de garde le soir de la disparition de Laetitia, c’est
le hasard si c’est moi qui ai signé le premier acte d’instruction.
Ensuite, je suis parti en vacances et c’est Monsieur
Connerotte qui a repris le dossier. Le 14 octobre 1996, il
en a été dessaisi par la Cour de cassation et je lui ai donc
succédé.
– Autre chose ?
– Je voudrais rappeler mon rôle, puisque certains médias
ont critiqué mon travail.
– Allez-y !
– En tant que juge d’instruction, je dois rassembler des
preuves, statuer en connaissance de cause, être indépendant
et impartial, instruire à charge et à décharge. Je témoigne
sous le couvert du serment, c’est donc de manière
ferme et définitive que j’affirme n’avoir subi aucune pression
que ce soit de la part de la gendarmerie, du pouvoir
politique ou judiciaire. Il n’y a aucune raison d’État. J’ai
agi en toute indépendance !
– À présent, venez-en au dossier.
– Des victimes n’étant plus en vie, il me fallait instruire à
partir des inculpés.
– Qu’en est-il du volet Julie et Métissa ?
– C’est dans ce volet que j’ai entendu le plus de critiques
à mon égard. Pourtant, on essayait de comprendre les
conditions de détention des petites filles.
– Il se dit que vous n’avez entrepris l’enquête Julie et Mélissa
qu’à partir de 2000.
– C’est entièrement faux ! Il y a treize cartons la concernant
et cela ne pouvait se faire en une année.
– Quelles sont les grandes lignes de cette enquête ?
– On a effectué des études particulières concernant la téléphonie,
le volet relationnel des inculpés, le patrimoine de
chacun, les patinoires puisque Marc Durtoux se disait bon
patineur... On a même été au Luxembourg pour vérifier
certains comptes bancaires et on a enquêté dans l’entourage
de Michel Nihoul. On a analysé 50 000 documents
saisis et 17 000 pièces, sans parler de plusieurs milliers de
témoignages. Le mien sera long (une semaine !) et technique.
– Comment avez-vous mené votre instruction ?
– Sur base des deux principaux acteurs de ce dossier,
Marc Dutroux et Michelle Martin. Si j’avais pu en avoir
d’autres, il est bien évident qu’ils seraient aussi dans la
cage en verre !
– Et les pistes périphériques ?
– Ce sont des pistes qui ne correspondent pas aux déclarations
de Marc Dutroux et de Michelle Martin, mais elles
ont été vérifiées et n’ont pu infirmer l’enquête. Leur cohérence
et leur crédibilité doivent s’apprécier avec du recul.
– Comment Marc Dutroux a-t-il collaboré à l’enquête ?
– Les enquêteurs et moi avons été choqués par son attitude.
– À savoir ?
– Il refusa de se faire interroger, préférant m’envoyer du
courrier pour évoquer ses conditions de détention. Il préféra
donc un blocage de la situation. Le 3 août 1999, j’ai
averti ses trois avocats qu’il ne serait donc pas entendu sauf
s’il le réclamait expressément.
– Est-ce qu’il le fit ?
– Le 6 décembre 1999, il fut entendu au sujet du viol
d’une Slovaque et vint me dire : « Je ne souhaite pas déposer.
Je fais de la confusion. Faites-moi parvenir vos questions
» Ainsi, il n’accepta pas la confrontation d’homme à
homme.
– Quelle fut la suite du discours de Marc Dutroux ?
– Il continua à dénoncer les mesures prises à son encontre
à la prison et s’est présenté comme victime de déstabilisation
et me dit : « Je suis chef de rien, chef de rien du tout,
j’ai toujours été un solitaire. Il n’y a plus d’indépendance
de la justice et de vous-même».
– Pour comprendre la présente affaire, ne faut-il pas remonter
à celle de 1985 ?
– Pour moi, les faits de 1995 se calquent sur ceux de 1985
à deux nuances près.
– Quels sont ces faits de 1985 ?
– À Jean Van Petteghem, qui logeait dans une caravane
chez Dutroux et qui est décédé accidentellement à Liège
en 1991 et pas autrement comme on a pu le dire, Marc
Dutroux fit part de sa volonté d’enlever des jeunes filles
pour les violer.
– Qui était Van Petteghem ?
– Il devint le complice de Dutroux dans ces opérations qui
se déroulaient selon un même modus operandi.
– Quelle stratégie ?
– Dutroux repérait ses victimes, parmi elles il y avait des
filles de 11,18, 19 ans... Il leur plaçait du sparadrap sur
les yeux, les contraignait à se déshabiller dans un garage,
dans sa maison ou sur la banquette de la camionnette
qu’il utilisait. Ensuite, il les photographiait ou les filmait
au moment du viol. Dutroux et ses complices, à savoir Van
Petteghem et Michelle Martin parfois, les remettaient en
liberté.
– Marc Dutroux sera condamné à 10 et 3 ans pour ces
faits.
– Son rôle était prépondérant. Il impressionnait ses victimes
en créant un climat de frayeur et en leur faisant
craindre pour leur vie. C’était un traitement dégradant.
– A-t-il reconnu ces faits ?
– Marc Dutroux a avoué, puis s’est rétracté invoquant que
cette affaire lui avait été suggérée par les enquêteurs.
– Quel fut le rôle de Michelle Martin ?
– Elle fut condamnée à 5 ans, car elle n’ignorait rien des
activités délictueuses de Marc Dutroux. Elle était même
au volant du véhicule alors que son mari et Van Petteghem
kidnappaient les jeunes files. Un jour, elle assista aux
séances de photos et de films. Elle avoua puis se rétracta
aussi : « Mes aveux me furent extorqués et j’ai avoué pour
retrouver mes enfants. » Plus tard, elle revint sur ses rétractations
: « J’ai des regrets sur ce qui s’est passé. »
– La cour d’appel de Mons a donc été sévère avec eux.
– Si elle releva la pression de Marc Dutroux sur Michelle
Martin, elle trouva que celle-ci avait également eu un rôle
pervers : « Elle assista sans protester au viol sur Elisabeth,
âgée de 15 ans. »
– Votre conclusion face aux faits de 1985 ?
– Si on peut placer un calque sur ceux de 1995, il y a quand
même ces deux différences : la première est le sort réservé
aux victimes. En 1985, Dutroux les libérait. Ensuite, en
1985, il n’utilisait pas de médicaments mais occultait les
yeux de ses victimes avec du sparadrap. Hélas pour lui, ses
victimes le reconnurent à la voix ! Mais, tant en 1985 qu’en
1995, on retrouve les mêmes motivations.
– Et puis, le couple est libéré conditionnellement.
– Michelle Martin en août 1991 et Marc Dutroux en avril
1992. Néanmoins, le couple se rencontra et ils eurent des
gestes obscènes devant des visiteurs à la prison de Mons,
Michelle Martin exhibant même sa poitrine.
– Devaient-ils suivre une thérapie psychologique ?
– C’était l’une des conditions de leur libération anticipée.
C’est ainsi qu’ils consultèrent le psychiatre Dumont, et
on constata que ce praticien leur prescrivait du Rohypnol,
de l’Haldol et du Redonex une fois par semaine ! Ce psychiatre
n’était pas très rigoureux dans ses consultations
puisqu’il prescrivit des contraceptifs alors que Michelle
Martin était enceinte !
– Michelle Martin était-elle bien seule à Marcinelle ?

Le calvaire de Julie et de Mélissa

20.JPGLe juge Jacques Langlois a longuement évoqué le calvaire
de Julie et Mélissa, s’appuyant aussi sur des diapositives et
vidéos, dont des vues de l’ouverture de la cache de Marcinelle
par Michelle Martin.
On y voit la femme ouvrir la porte de la geôle, la faire
sortir de ses gonds et la replacer contre l’ouverture. On
entend Michelle Martin marmonner entre les dents :
« J’aurais dû rentrer et crier à Julie et Mélissa : « Venez ! »
– Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
– Marc Dutroux aurait été furieux si j’avais laissé les
petites s’enfuir. Alors, j’ai replacé la porte. Il le fallait, je
n’avais pas le choix. »

Intervention fulgurante de Me Magnée :
– Je demande de revoir cette vidéo de la reconstitution.
– Pour quelle raison ?
– Parce qu’elle démontre le contraire de ce que le juge Langlois
vient de nous affirmer !
– Expliquez-vous.
– Michelle Martin était incapable de manipuler seule la
porte de 200 kilos. D’ailleurs, on voit bien le juge d’instruction
Langlois retenir cette masse de béton afin qu’elle
ne l’écrase pas !
Revenons-en aux fillettes que Marc Dutroux se défend
d’avoir violées :
– C’est Weinstein qui a tenté de le faire, mais je suis intervenu
à temps, raconte Dutroux-le-bon-samaritain.
Pourtant, certains experts font état d’actes de sodomie répétés
et de pénétrations sexuelles complètes pour Mélissa :
– J’ai fait vérifier les moeurs sexuelles de Marc Dutroux, il
n’est pas adepte de la sodomie, explique le juge Langlois.
– Des rapports médicaux attestent pourtant de ces actes.
– J’ai demandé un avis étranger aux experts belges : le
rapport est encore plus prudent ! Rien ne permet donc de
conclure à des actes de sodomie.
– Comment Marc Dutroux a-t-il conditionné Julie et
Mélissa ?
– Julie était pour moi et Mélissa pour Bernard Weinstein,
admet Dutroux. On voulait les garder pour vivre une vie
commune en couple normal. Ainsi, Mélissa était devenue
Isabelle et Julie... je ne sais plus. Elles m’obéissaient en
pensant que j’étais le gentil par comparaison au chef qui
pouvait venir les prendre et leur faire du mal.

Choquante orthographe du juge Langlois

Même s’il n’y a pas de fautes dans l’orthographe des noms
propres (pour ma part, peu importe qu’ il s’agisse du prénom
« Michelle » ou « Michèle » Martin !), le juge Langlois aurait
pu faire un effort afin d’orthographier comme il se doit
les prénoms des victimes An (et non Ann, comme le lui
fit remarquer Paul – ou Pol – Marchal) et Eefje et non
Eef, repris lors de son exposé à l’aide de « slides », fut-il dit
à Arlon.
– Je sais que les pères des deux victimes sont dans la salle.
Ce qu’ils vont entendre est dur et pénible. Mon témoignage
ne reflète pas de l’inhumanité, mais c’est un témoignage
factuel, technique et impartial.
– Il ne sait même pas écrire convenablement le prénom de
ma fille ! rétorqua Pol Marchal à l’issue de l’audience.
Touché en plein ego par quelques articles de presse faisant
état de son détachement et de sa froideur à évoquer
les sévices vécus par les petites, le juge Langlois est donc
quelque peu sorti de sa tour d’ivoire en s’adressant aux
familles. Puis, ce fut un très long exposé des faits relatifs
aux deux jeunes Limbourgeoises.
– Marc Dutroux a soutenu être parti avec Michel Lelièvre
pour un voyage d’agrément au littoral.
– C’était pour enlever une fille ! rétorque Lelièvre.
– Leurs déclarations sont contradictoires, constate le
magistrat. Dutroux, selon Lelièvre, a contraint les deux
jeunes filles à prendre du Rohypnol
et de l’HaldoI. Elles se sont endormies...
– Lelièvre a commencé à faire des choses qu’il n’aurait pas
dû et cela a mal tourné, explique Dutroux. Par après, il en
a violée une dans un sous-bois près du parking de Wau100
thier-Braine.
– Pourquoi n’avez-vous pas effectué de reconstitution à
Ostende ? interroge le président Goux.
– Je n’ai pas jugé nécessaire de la faire, car il ne s’agissait
pas d’un acte infractionnel. Effectivement, An et Eefje
sont montées de leur plein gré dans le véhicule.
– Que s’est-il passé avec An et Eefje à Marcinelle ?
– Dutroux les a placées sur des lits superposés, puis les a
déshabillées.
– J’ai constaté du sang dans la petite culotte d’An et j’ai
engueulé Lelièvre, lance Dutroux.
– C’est lui qui m’a dit qu’elles étaient vierges toutes les
deux et qu’il les a violées, conteste Lelièvre.
– J’exprime des idées plutôt que des faits, répond Dutroux
en voulant se donner des airs d’intellectuel.

Quatre victimes à la fois !

Le juge Langlois poursuit son exposé :
– An et Eefje étaient séquestrées à l’étage, alors que Julie
et Mélissa étaient dans la cache.
– Elles ne devaient jamais se rencontrer, explique Marc
Dutroux. Je disais à Julie et Mélissa que le chef était en
haut et elles se tenaient tranquilles. Mais c’était une situation
d’équilibriste. Le surlendemain de l’enlèvement
des deux Limbourgeoises, Eefje tenta de s’enfuir par une
fenêtre. Elle a même tenté de s’évader une deuxième fois.
J’ai alors pris la décision de les enchaîner toutes les deux !

À son tour, Michèle Martin joue la bonne samaritaine :
– J’ai nettoyé les lits souillés par les règles des deux filles.
– Et les faits de moeurs à leur encontre ?
– Weinstein a abusé à plusieurs reprises d’An, moi j’ai
entretenu des relations consenties avec Eefje, explique
Dutroux.
– Je fais remarquer aux membres du jury, qu’elle était la
seule victime majeure, lance le juge Langlois.
– Il y eut défloration complète des deux filles et des manoeuvres
de sodomie pour chacune, constate un médecin
légiste.
– Que sait-on avec exactitude de leur assassinat ?
– Le 24 août 1996, Dutroux déclara « Je n’ai aucune idée
de ce qui est arrivé à An et Eefje. Weinstein est capable
de tout. » Deux jours plus tard, il me déclarait : « Weinstein
les a supprimées et il m’a dit qu’elles étaient dans une
cache dans un hangar. » Le 3 septembre 1996, il avouait :
« Je ne sais pas où les corps reposent. Néanmoins, j’essaie
de vous aider et je veux bien me rendre dans la propriété
de Weinstein à Jumet... » Arrivé à un certain endroit,
Dutroux désigna un endroit en disant : « Vous ne voulez
vraiment pas les trouver ou quoi ? » C’était bien l’endroit
où l’on découvrit les corps d’An et Eefje.

Sous le regard de Laetitia

Exorcisme dans le chef de la jeune Bertrigeoise qui, avec
courage, assiste à la déposition du juge Langlois et se
trouve donc à quelques pas de son bourreau ?
– C’est la première fois que j’assiste à une audience. C’est
dur ce que j’entends. Mais, je suis aussi venue par solida102
rité avec les autres familles.
Blottie contre sa mère et proche des familles Lambrecks et
Marchal, Laetitia est extrêmement stressée :
– J’écoute, je veux savoir et je ne supporte pas le regard de
celui qui a détruit ma vie. Quel était mon destin ? J’espère
recevoir une réponse lors de mon audition et de l’interrogatoire
de Dutroux. Pourquoi m’a-t-il enlevée et quel était
mon sort ? J’espère des réponses en direct, ici, à la Cour
d’assises.
Le président en revient au juge Langlois :
– Comment An et Eefje sont-elles arrivées de Marcinelle
à Jumet ?
– Michel Lelièvre connaissait un réseau qui était disposé à
acheter des filles, explique Dutroux.
– À défaut du grand absent Bernard Weinstein, on ne peut
qu’écouter, constate le magistrat.
– Cela m’arrangeait bien qu’elles soient parties dans un
réseau, surenchérit Dutroux. Gérard Pinon faisait le guet
pendant leur embarquement de Marcinelle. Mais je me
suis senti lâche de les avoir abandonnées à Weinstein.
– Un soir de septembre 1995, raconte Michèle Martin,
Marc Dutroux me confia qu’An et Eefje étaient mortes.
Il les avait tuées avec Weinstein car elles dérangeaient. Ils
les avaient endormies avec des médicaments mais, au bord
du trou, l’une d’elles constata : « On va mourir... » L’autre
était persuadée de rentrer chez elle et a même proposé à
Dutroux de se revoir...
– Dans quel état a-t-on retrouvé les corps ?
– Celui d’Eefje en chien de fusil. Un emballage de Rohypnol
est présent dans l’oesophage d’An... (je passe volontairement
sous silence les explications concernant les expertises
médicales : atroce !) An et Eefje ont été enterrées vivantes !
Me Quirynen, avocat des Marchal, demande que les photos
de la fosse où furent jetées les deux jeunes filles soient
projetées aux jurés et à huis clos « par respect pour elles et
leurs parents ».
Quand la porte se referme sur le prétoire, un frisson
d’effroi me secoue : Julie et Mélissa mortes de faim, An et
Eefje enterrées vivantes dans un état de cachexie extrême,
s’il n’y avait pas eu Connerotte et Bourlet quel aurait été le
sort de Sabine et Laetitia ? Dutroux va-t-il enfin parler à ce
sujet ? Pol Marchal est dépité :
– Le juge Langlois a choisi un chemin et tente de prouver
ensuite ce qu’il pense. Je le critique encore plus qu’auparavant.
Il n’écoute pas les victimes ni leur entourage. À vrai
dire, il ne prête attention qu’aux déclarations des accusés.
C’est une erreur !
D’autres sévères critiques fusent à l’adresse du magistrat :
– Nihoul n’a pas besoin d’avocat, le juge Langlois est son
meilleur défenseur !
Pourquoi cette réflexion au vitriol ? Parce que, au troisième
jour de sa déposition, le juge Langlois a maintenu son opinion
concernant Michel Nihoul :
– Il est étranger à cette affaire d’enfants !
Jamais, jusqu’à présent, il n’a fait état de manière approfondie
des mensonges de Nihoul concernant les fameuses
pilules d’ecstasy livrées par lui à Lelièvre au lendemain de
l’enlèvement de Laetitia. Étrange attitude, mais va-t-il la
modifier en fin d’audition ?

Quand le juge fatigue

Avant qu’il n’ouvre les dossiers Sabine et Laetitia, celle-ci
restant toute ouïe, le juge Langlois annonce au président
Goux :
– Je ne cache pas que ça commence à fatiguer !
Il aborde l’enlèvement de Sabine en entrant dans le vif du
sujet :
– À l’intérieur du mobile home de Marc Dutroux, la banquette
est en position « lit ».
– « Accélère, accélère », me criait Dutroux, raconte Michel
Lelièvre. En effet, Sabine n’était plus dans notre champ de
vision. Mais, on l’a rattrapée, coincée et Dutroux l’a prise
par le cou et attirée à l’intérieur du véhicule. À peine ai-je
eu le temps de rentrer le vélo de Sabine dans l’habitacle,
qu’elle se trouvait déjà sous une couverture ! Ensuite, en
vue du ring de Charleroi, il l’a placée dans la malle et l’a
fermée dans Marcinelle.
– En trois secondes, nous avons embarqué le vélo, explique
Dutroux. Sabine ne s’est pas débattue, je l’ai rassurée, elle
avait peur mais n’était pas paniquée. Je lui ai donné huit
cachets de Rohypnol.
– Elle était encore consciente quand on l’a rentrée dans
la maison de Marcinelle, cachée dans la malle, ajoute
Lelièvre.
– Je l’ai portée dans mes bras jusqu’au lit situé au premier
étage, un peu comme pour Laetitia. Je l’ai aussitôt
enchaînée au cou lui laissant un rayon d’action de deux
mètres, mais pas jusqu’à la fenêtre (« expérience « d’Eefje à
l’appui !) !
Le juge Langlois explique ensuite la manière dont Sabine,
du fond du trou qui lui servait de geôle, tenait au jour
le jour son agenda parsemé de signes et d’annotations :
quand Dutroux quittait les lieux, quand il revenait pour
la violer, des lettres qu’elle écrivait à ses proches et que
Dutroux cachait...

Des écrits poignants

La jeune fille a beaucoup écrit à ses parents, croyant fermement
qu’ils la lisaient. Maléfique jusqu’au bout, Dutroux
avait conditionné sa jeune victime en ce sens. Lui, cependant,
il lisait les lettres et en tenait compte pour encore
mieux la manipuler...
De ses nombreuses lettres, retrouvées cachées par Dutroux,
on peut lire :
« Je pleure souvent après vous... Il (Marc Dutroux) m’a dit
que maman lui avait dit que vous vous étiez fait une raison
de ne plus me voir... Quand j’entends une chanson que
nous aimions bien, me permettez-vous de danser ? Vous
donnerez la réponse au Monsieur... Pardonnez-moi pour
tout le mal que je vous ai fait... Je préfère vous écrire d’ici
qu’être à la maison et qu’on nous tue tous... Pensez-vous
à moi, même si je n’ai pas toujours été gentille ?... Je n’ai
rien fait au chef, mais pourquoi dois-je être ici ? Je suis
vraiment très malheureuse...Je ne veux pas grandir ici...
Je pleure après vous... Ne m’abandonnez pas, aidez-moi...
Pensez à votre petite Binou... Je suis violée par celui qui
me garde... Mon coeur cassé se reformera vite avec votre
amour... »
– Voilà le résultat du conditionnement exercé sur Sabine !
tonne le juge Langlois.
Et puis, il y a aussi les trois photos prises par Dutroux de
Sabine nue.
– Ces photos ont été réalisées pour faire des comparaisons
ultérieurement et non pour un catalogue, expliqua
Dutroux aux enquêteurs (mais on sait qu’ il a changé de scénario
en parlant du réseau de Nihoul et Cie).
– Cela permet de donner du crédit aux propos de Marc
Dutroux ! conclut le juge Langlois.
– Pourquoi Sabine et Laetitia ?
– En les séquestrant, je voulais surmonter l’obsession des
décès de Julie et Mélissa, dit – sans honte – Dutroux.

L’immense courage de Laetitia

23.JPGInstallée au premier rang du prétoire, assise entre ses
conseils, Mes Beauthier et Fermon, Laetitia (photo ci-contre : arrivée de Lætitia au palais de Justice d'Arlon) ne perd pas
un mot de tout ce qui est dit. On la sent beaucoup plus
tendue lorsque le juge Langlois aborde son dossier et que
défilent les souvenirs horribles de son enlèvement, le 9
août 1996, à la sortie de la piscine de Bertrix :
– Que se passe-t-il sous le chapiteau ? demanda Michel
Lelièvre à la jeune fille.
La diversion fut totale car, derrière elle, Dutroux fonça sur
sa proie. Il poussa Laetitia dans le mobile home, la coucha
sur la banquette du lit, lui administra des médicaments,
qu’elle recracha en partie, mais s’endormit...
– Je l’avais repérée à la sortie de la piscine, raconte encore
Dutroux. J’ai fait un signe convenu à Lelièvre. J’ai pressé le
pas, frôlé le mur, je l’ai empoignée et mise dans le véhicule,
tête vers l’avant... À Marcinelle, je l’ai placée dans le lit...
À 23 heures 15, Dutroux en informa Michèle Martin qui
se trouvait à Sars-la-Buissière. Puis, il poursuit l’évocation
de ce rapt :

– Je me suis mis au lit en m’enchaînant à Laetitia pour la
nuit.
– Je me suis réveillée et j’ai constaté que j’étais enchaînée
mais que je pouvais arriver à un seau hygiénique placé dans
la chambre. Dutroux m’a apporté de la nourriture et une
boisson, puis je me suis rendormie jusqu’au lendemain.
J’ai pris un bain, accompagnée par lui. Le 12 août, j’ai
fait la connaissance de Sabine car nous avions été réunies
dans la cache. J’ai été violée à trois reprises par Dutroux,
qui me donna aussi des pilules contraceptives (dans le box,
Dutroux baisse la tête pour écrire...). Dutroux m’a dit : « Il
y a une mauvaise nouvelle pour toi : tes parents ne veulent
pas payer la rançon. » Sabine m’a expliqué le fonctionnement
à l’intérieur de la cache : ne se montrer que quand
on entendait la voix de Dutroux, car ses copains étaient
méchants et qu’il y avait un chef, encore plus méchant.
La terrifiante déposition de Laetitia faite aux enquêteurs
se poursuit :
– Dutroux m’appelait « fifille » et m’a dit que le chef tuerait
tous ceux qui viendraient dans la maison. J’ai eu très peur.
– Que vous a-t-il dit d’autre ?
– « Tout le mal que je peux te faire, c’est te faire l’amour. »
Le juge Langlois ajoute :
– Sabine et Laetitia ont été libérées le 15 août 1996, et il
a fallu énormément de persuasion pour qu’elles acceptent
de sortir de la cache.
– Des déclarations de Lelièvre à ce sujet ?
– Lelièvre m’a dit : « Je ne connaissais pas l’existence de
cette cache. »
– Je savais qu’ils partaient à la recherche d’une fille, complète
Michèle Martin. Au retour de Bertrix, Marc Dutroux
m’a téléphoné pour m’annoncer la réussite de l’opération...
– Je voulais donner une compagne à Sabine, conclut cyniquement
Dutroux.
– Voilà ce que l’on peut dire de cette séquestration, dit le
juge Langlois.

Nihoul et ses alibis

Au quatrième jour de son audition, le juge Langlois aborde
la problématique « Nihoul ».
– Et le quatrième accusé ?
– Ni Dutroux, ni Martin, Lelièvre, Sabine et Laetitia ne
l’impliquent dans les faits de viols, enlèvements... J’ai vérifié
ses emplois du temps et ses alibis en ce sens.
Et pourtant...
– La remise des pilules d’ecstasy à Lelièvre s’inscrit dans
un contexte global étranger aux faits d’enlèvements.
– Et la téléphonie ?
– C’est vrai qu’il y a une activité téléphonique entre Nihoul,
Dutroux, Lelièvre et Martin. Je n’en tire aucune
conclusion mais je constate que c’était l’occasion de
contacts ponctuels : pour des problèmes de domiciliation
de Lelièvre, pour une démarche de faux passeport pour
Weinstein, des problèmes de chômage de Lelièvre, la réparation
de l’Audi 80 de Nihoul...
– Pourquoi aller jusqu’à Charleroi pour faire réparer sa
voiture (alors que Nihoul habitait Bruxelles à l’ époque) ?
– Michel Nihoul n’avait plus de ressources pour assumer
les frais d’un garage classique.
– À trop vouloir prouver les alibis de Nihoul, cela en devient
suspect, chuchote un journaliste français assis à mes
côtés.

Le juge Langlois termine ce volet de son exposé :
– Outre le relevé de cette téléphonie intense, Nihoul a été
placé sousécoute. Certains appels n’ont pas été enregistrés
car l’appareil nefonctionnait pas à divers moments trop
rapprochés. Ma conclusion estque, il apparaît que les principaux
échanges téléphoniques sont bien enrelation avec
la panne du véhicule de Nihoul... que tous soutiennent.

Flics sous pression

Entre son exposé et les réponses aux questions, le juge
Langlois reprend haleine et laisse quelque peu la place
à d’autres témoins. Me Beauthier, avocat de Laetitia,
s’adresse à trois enquêteurs, dont l’ex-major de la gendarmerie,
Marcel Guissard, qui viennent s’expliquer sur la
manière dont furent menés les débuts de l’enquête en août
1996 :
– Soyons bien d’accord, ces enquêteurs ont retrouvé Sabine
et Laetitia etil n’est pas question de les piéger. Mais...
Et ce « mais » n’est vraiment pas anodin ! En effet, Dutroux
est arrêté en août 1996 et il n’avait pas encore révélé
la cache de Marcinelle où croupissaient Sabine et Laetitia.
Il le fera deux jours plus tard. En attendant, les enquêteurs
ont effectué plusieurs perquisitions aux domiciles
de Dutroux. Et Me Beauthier de poser « la » question qui
dérange :
– Qui a décidé de renvoyer le gendarme René Michaux
perquisitionner dans le cadre de la disparition de Laetitia...
après la perquisition ratée à Marcinelle en 1995 ?
– Personne n’imaginait un dispositif aussi ingénieux.
– Mais on cherchait une jeune fille quand même !
– J’étais là quand nous sommes descendus dans la cave de
Marcinelle et c’est Marc Dutroux lui-même qui a dû nous
indiquer l’endroit de la cache. Je peux vous dire que 99,9%
des Belges seraient passés à côté ! (Faux ! si les enquêteurs
s’ étaient munis d’un vibraphone, ils auraient détecté la cache
et, de la sorte, sauvé Julie et Métissa. Voir, à ce propos, mon
ouvrage « La Saga Dutroux »).
Marc Dutroux se lève et enfonce un peu plus le clou :
– J’ai personnellement pris la décision de dire que je détenais
Sabine et Laetitia. L’enquêteur Demoulin ne me
croyait même pas. J’ai dû insister une heure, car ils pensaient
que je voulais aller les promener. Je peux poser une
question ?
– Faites-le, Marc Dutroux.
– Pourquoi n’ai-je jamais été présent durant les perquisitions,
alors que je l’étais dans le passé ?
– On a pris un témoin pour vous remplacer.
– On a choisi des indicateurs de la police, oui !

Chapitre 7

Débat 1

Croyants et incroyants à « Mise au Point » (14 mars 2004)

28.JPGÀ l’issue de la deuxième semaine du procès et plus particulièrement
de la déposition du juge d’instruction Langlois,
je fus invité (photo ci-contre) sur le plateau de « Mise au Point », l’émission
de « La Une » (RTBF-TV) animée par le journaliste Olivier
Maroy.

Le débat fut très chaud et a – d’emblée de procès – montré
qu’un important clivage régnait aussi bien dans la population
que dans la presse.
Déjà, à l’époque, j’étais considéré par certains confrères
comme un « incroyant » …
Voici quelques-unes de mes interventions en réponse à
d’autres propos suscités par Olivier Maroy (au demeurant,
excellent meneur de débats), après une mise au point, c’est
le cas de le dire, de Me Martine Van Praet, avocate de
Marc Dutroux, assise à mes côtés dans le studio du boulevard
Reyers : « Ce n’est pas parce que je suis l’avocate de
Marc Dutroux, que je suis insensible aux faits. Défendre
quelqu’un n’est pas défendre ses actes. Je suis claire à cet
égard. »
. René Haquin, journaliste au « Soir » :
– Le procès de l’instruction du juge Langlois a été fait
avant le procès dans les médias et dans la rue ! Son exposé
reste fatalement incomplet quand il
a dit : « Il reste des ADN inconnus dans la cage. » Son rapport
a cependant été remarquablement méthodique.
Roland Planchar (« La Libre Belgique ») et Marie-Cécile
Royen (« Le Vif-L’Express ») abondèrent dans son sens et
trouvèrent, aussi, que l’instruction était « convaincante »
ou, encore, une « démonstration méticuleuse », plus particulièrement
à l’encontre de Michel Nihoul, le juge Langlois
se posant (en sous-entendu) la raison de sa présence
dans le box, selon divers observateurs.

J’ai aussitôt réagi :
– Michel Nihoul ne pouvait pas ne pas avoir comme meilleur
avocat que le juge Langlois, selon moi.
La méthode du juge Langlois dans ce procès ? Pour toute
personne qui suit les assises, les juges, de Mons à Arlon,
présentent leur travail de cette façon-là, et le juge Langlois
n’a rien innové !
René Haquin parle de fatalité et que le dossier n’est pas
fermé, je voudrais faire remarquer une chose : c’est le juge
Langlois qui, pendant des années, a empêché l’analyse des
cheveux retrouvés dans la cache.
Pourtant, dès qu’une enquête débute, on trace un périmètre
de sécurité, on fait des analyses… et, ici, comme
par hasard, cela ne s’est pas fait. Il a fallu le combat du
procureur Bourlet pour que ces analyses puissent se réaliser.
C’est étrange.
. Olivier Maroy :
– Pour le juge Langlois, Dutroux est un pervers isolé et il
ne fait pas partie d’un réseau…

Ma (vive) réaction :
– Le juge Langlois a évité ou occulté une déclaration de
Laetitia qui disait : « J’étais dans ma cache et j’ai entendu
Dutroux dire : « Michel, Jean-Mich, ça a marché ». Le juge
Langlois, dans sa démonstration, paraît-il extraordinaire,
n’en a pas fait part !
– C’est vrai ce que Pierre Guelff dit, mais j’imagine que
le juge Langlois n’a pas de réponse, déclara René Haquin.
– Je crains qu’on n’obtienne jamais « la » vérité, selon Marie-
Cécile Royen.
– Comment voulez-vous que l’on trouve la vérité, ai-je lancé,
à partir du moment où l’on a le président Goux, tout à
fait respectable, qui a face à lui Marc Dutroux déclarant :
« Je n’étais pas seul, il y a le réseau Nihoul et Cie »… et que
c’était le moment propice de lui dire : « Et qui était derrière
cette compagnie ? » C’est passé… Rien… Pas la moindre
question !
Quand le même Dutroux a dit : « Il y avait deux policiers
avec moi pour le rapt d’Ann et Eefje… », c’est passé comme
une lettre à la poste ! Or, il fallait ferrailler à ce moment-là,
il fallait aller jusqu’au bout des choses.
D’un côté, on croit Dutroux quand il dit certaines choses,
d’un autre côté, on ne le croit pas… quand bien même je
sais que c’est un manipulateur !
– Ce sera pour plus tard et le président Goux réserve ces
questions à des moments opportuns, expliqua Roland
Planchar.
– Intelligemment, Monsieur Goux a laissé parler Dutroux,
même en le flattant, surenchérit René Haquin.
– Lors des deux dernières assises, une à Mons et l’autre
à Liège, c’est à l’interrogatoire des accusés qui niaient les
faits, qu’ils ont avoué à ces moments précis des procès !
ai-je argumenté.
– Il faut avoir un respect des institutions (judiciaires) et
ne plus jouer dans les médias entre « croyants » et « incroyants
»…, a conclu René Haquin.

Chapitre 8

Les ultimes arguments du juge Langlois

13.JPGAu dernier jour de son audition et, cette fois sous les yeux
de Louisa et Jean-Denis Lejeune (photo ci-contre, document de Ciné-Télé Revue), parents de Julie, assis
aux côtés de Laetitia, le juge Langlois expose ses ultimes
arguments :
– Il n’y a pas de lien entre les mouvements bancaires des
accusés et les enlèvements.
– Les dépôts importants, même dans une banque luxembourgeoise,
provenaient de vols, assure Michèle Martin.
– Il s’agissait de dons de ma grand-mère et de mes économies
d’un dur labeur, déclare Marc Dutroux.
Un Marc Dutroux qui avait touché 1,2 million FB (30 000
euros) d’indemnités de la mutuelle pour « incapacité de travail
», 1,4 million FB (35 000 euros) escroqué à l’assurance
pour l’incendie criminel de sa maison de Marchienne...
Un Marc Dutroux qui avait des activités boursières auprès
d’une société pour près de 11 millions FB (275 000 euros) !
– Concernant les cassettes vidéos et photographies, y compris
la disparition de cassettes de viols d’enfants devant
une cinquantaine de magistrats et de politiques, comme
le révéla « Ciné-Télé Revue » à l’époque sur base de déclarations
de la sénatrice Anne-Marie Lizin, j’ai entamé des
vérifications et, ici aussi, pas de lien avec les faits.
– Et le trafic d’êtres humains ?
– J’en déduis que les filles de l’Est étaient consentantes
pour venir dans des bars en Belgique.
– Et Michel Nihoul ?
– Il jouait le jeu afin de tenir la gendarmerie informée.
– Et les pistes dites périphériques ? (Abrasax, fouilles à
Jumet, réseau
de Mercedes blanches, dossiers X...)
– Toutes les investigations se sont avérées négatives. Il n’y
a aucun lien objectif avec le dossier au niveau de la pédophilie
et du trafic d’êtres humains.
Alors qu’en aparté, Me Magnée évoque « une certaine
hypocrisie » à propos du magistrat, ce dernier avoue au
président Goux :
– Je sais que je suis attendu !
Et, bien sûr, les questions fusent !
– Pourquoi n’avez-vous pas soumis les accusés au détecteur
de mensonges ?
– Je fais plus confiance aux enquêteurs qu’à une machine
dont la fiabilité est discutable.
– Pourquoi avoir refusé l’analyse de milliers de cheveux
retrouvés dans la cache à Marcinelle ?
– On aurait aussi pu trouver des cheveux de Monsieur
Dutroux à mon domicile après l’avoir interrogé dans mon
bureau ! C’est dire que je ne trouvais pas utile de faire l’expertise
de ces cheveux, dont on ne me parla qu’en 1999 !
Jean-Denis Lejeune prend la parole :
– Je suis ici en mémoire de ma fille et afin que les jurés
aient une autre version que celle du juge Langlois !
Le père de Julie pose alors une série de questions d’une
rare précision (qui mieux que les parents connaissent le dos117
sier ?) sur les recherches, le chien-pisteur, la reconstitution
de l’enlèvement de Julie et Mélissa, la nourriture dans la
cache, les conditions d’hygiène et mentales...
– Je n’ai fait qu’acter des propos et je me suis assuré de
vérifications, parfois scientifiques. Ne me faites pas de
procès d’intention ! lui lance le juge Langlois.
– Je connais aussi les procès-verbaux !
– Je reconnais que les déclarations de Marc Dutroux et de
Michelle Martin ne sont pas une science exacte...
Dans le box, l’ex-couple Dutroux-Martin se chamaille au
sujet de la quantité de nourriture laissée aux petites séquestrées.
Laetitia craque et sort de la salle, les Lejeune
et Pol Marchal se contiennent difficilement quand Marc
Dutroux dit :
– On n’abandonne pas des enfants sans leur donner de
nourriture, n’est-ce pas !
Le juge Langlois hoche la tête, alors que son interrogatoire
se poursuit et qu’il confirme :
– Michel Nihoul n’a jamais été en contact avec les victimes.
Louisa et Jean-Denis Lejeune quittent la salle à leur tour...
Le juge Langlois craque :
– J’ai l’impression qu’on fait le procès du principal accusé,
à savoir le juge d’instruction ! clame avec une rage difficilement
contenue le juge d’instruction Jacques Langlois,
alors qu’un quart des questions, seulement, lui ont été posées
sur sa manière – souvent controversée - d’avoir mené
l’enquête.

Et ce n’est qu’un début ! Il a même fallu rallonger de plusieurs
jours son audition – d’où modification complète du
timing et prolongation probable du procès – tant les de118
mandes d’éclaircissements, pour ne pas parler d’attaques
frontales, sont tombées sur les épaules du juge chestrolais.
Néanmoins, Me Attout, avocat de Michel Nihoul, déclare
que dans sa très longue carrière, il n’avait jamais assisté à
une telle qualité d’exposé (« Un monument remarquable ! »)
de la part d’un magistrat instructeur.
Si tel avait été le cas, pourquoi, dès lors, des centaines de
questions sur ce travail ?
Voici, dans le détail, le récit de la semaine infernale d’un
magistrat très régulièrement mis sur la sellette et, parfois
groggy (« Langlois finit son oral dans les cordes », titra « Le
Soir »). Un récit à charge et à décharge, comme se doit
d’être la direction d’une enquête menée par un juge d’instruction...
L’exposé « remarquable » (avis également formulé par le
président Goux, qui de la sorte sortit de sa réserve obligatoire)
du juge Langlois durant près de deux semaines, a été
commenté en sens divers. Il eut ses farouches partisans,
comme ses détracteurs. Ainsi, pour un journaliste venant
du nord de la France, une certaine sentence est tombée :
– Cet exposé d’une semaine est de la poudre aux yeux
pour mieux masquer les manques et erreurs flagrants de
l’instruction !

« Etes-vous manipulé, Monsieur le juge d’instruction ? »

Alors que Laetitia est réapparue après son malaise dû aux
déclarations odieuses et insoutenables de Marc Dutroux
et reçoit des encouragements du public « On est avec toi »,
le juge Langlois fait donc face à des dizaines de questions,
les premières émanant de Me Quirynen, avocat de la famille
Marchal :

– N’avez-vous pas le sentiment d’avoir été manipulé par
les accusés ?
– J’ai fait des vérifications ponctuelles de leurs déclarations.
J’ai travaillé en toute honnêteté et objectivité. Je n’ai
pas l’impression d’avoir été manipulé par Lelièvre.
– Et par Marc Dutroux ?
– Ce n’est que maintenant qu’il change de versions.
– Pourtant, les experts psychiatres disent qu’ils ont été
manipulés par lui, comme vous, comme tout le monde.
– Je doute que les experts aient écrit cela (c’est pourtant
écrit noir sur blanc dans leur rapport se trouvant dans le
dossier, dont un résumé a été prononcé lors de la lecture de
l’acte d’accusation !). On me dit que je ne cherche pas les
réseaux, mais les témoignages de Sabine et de Laetitia
nous éclairent à ce sujet.
– Pourtant, Leliève a dit que les enlèvements se faisaient
« sur commande » !
– Dutroux a manipulé Lelièvre.
– Pour moi, il n’y a aucun réseau car Marc Dutroux m’a
menti, spécifie Lelièvre.
– Pourquoi n’avez-vous pas organisé la reconstitution de
l’enlèvement d’An et Eefje, Monsieur Langlois ?
– Parce que c’est sur base des déclarations concordantes de
Lelièvre et de Dutroux que je n’ai pas jugé nécessaire de le
faire. J’apprends tout comme vous, Maître, que ce dernier
parle à présent de deux autres personnes supplémentaires.
– J’ai reconnu avoir menti à certaines occasions pour
protéger Madame Martin, interrompt Dutroux. Il serait
grand temps que les autres reconnaissent aussi leurs mensonges.
Où veut-on en venir ? Je commence à me poser des
questions...

Revenant au juge Langlois, Me Quirynen pose une question
essentielle :
– Et Michel Nihoul dans le dossier d’An et Eefje ?
– J’ai donné les éléments que je connaissais.
– Et les victimes, Monsieur Langlois ?
Pol Marchal, très ému, s’adresse au juge Langlois :
– J’ai constaté que vous ne connaissiez même pas l’existence
d’un expert et de certains témoignages !
– Je n’avais aucun élément pour accréditer ces témoignages.
Fallait-il aller rechercher le fond du détail ?
– Bien sûr !
– J’ai l’impression qu’on fait mon procès !
– Vous avez accepté certains témoignages, ceux des accusés
principalement, et pas d’autres, ceux de ma famille par
exemple. Pourquoi ?
– Je me suis expliqué à ce sujet.
– Répétez-le, si vous le voulez bien. Mais, je vous signale
encore que ma fille n’a jamais fait de stop et y était opposée
par peur d’être kidnappée. C’est la raison pour laquelle je
réclamais tant une reconstitution au littoral.
– J’ai fait le constat qu’An et Eefje se sont retrouvées à
Marcinelle. Point.
– Je ne veux pas vous attaquer, mais, alors que la presse en
a tenu compte, pourquoi avez-vous donné des détails en
séance publique sur la mort de ma fille ? Même mes enfants
ne connaissaient pas certains détails et je voulais les
préserver. Pourquoi avez-vous fait ça, Monsieur le juge ?
– J’avais prévenu qu’il y aurait des moments pénibles.
– Pourquoi n’avez-vous pas pensé aux victimes ?
– S’il y a un procès à faire, c’est celui de la presse, pas le
mien ! (air archi-connu et éclats de rire parmi de nombreux
journalistes !)

Laetitia non entendue par le juge Langlois

Mes Beauthier et Fermon ont également préparé des dizaines
et des dizaines de questions mais mettent directement
les choses au point :
– Ce n’est pas parce qu’on respecte un homme que nous
sommes d’accord avec lui ! Première question : vous êtesvous
demandé pourquoi à chaque fois, deux filles enlevées,
deux par deux, par tranches d’âge identiques ?
– Julie et Mélissa c’était fortuit ou sur une pulsion, An
et Eefje c’est un accident qui les a fait croiser la route de
Dutroux, mais cela correspondait à sa sexualité, Sabine et
Laetitia correspondaient aussi plus ou moins à ses besoins
sexuels mais étaient plus manipulables. C’est mon avis
personnel sur l’itinéraire de Dutroux.
– Mais pourquoi par deux, ce qui n’est pas habituel dans
ce type de criminalité ?
– Les accusés se sont expliqués sur ce point. Néanmoins,
c’est inhérent à la personnalité de Dutroux qui agit par
pulsion.
– Avez-vous entrepris votre instruction sur le principe
d’une organisation dont, on le reconnaît, les membres
changent de versions ?
– J’ai été saisi par rapport à des faits. D’où ma méthodologie
de travail. Il n’y avait aucun autre indice. Laetitia
n’a jamais impliqué d’autres personnes que Dutroux et
Lelièvre.
– Donc, vous n’avez jamais orienté votre instruction sur
la notion de réseau, et ne l’avez fait que sur une personne
isolée.
– Je ne travaille pas à partir des personnes, je ne pouvais
pas partir avec l’a priori du réseau et j’ai tenu compte des
propos de Lelièvre et Martin.
– Pourquoi n’avez-vous jamais posé la moindre question
à Laetitia ?
– Sabine et Laetitia ont été entendues par les enquêteurs et
je ne voulais plus les perturber psychologiquement. C’était
notre politique : celle de travailler de manière humaine.

Une méthodologie à géométrie variable

Le duo d’avocats de Laetitia se relaie pour poser les questions,
le juge Langlois s’irrite, les heures défilent...
– Quelle est donc cette méthodologie qui vous fait interroger
certains témoins et pas d’autres ?
– J’ai travaillé, avec les enquêteurs, sur des témoignages
bruts, mais je ne voulais pas revenir sur certains à cause
de la médiatisation excessive. Je maintiens et j’assume ma
méthodologie !
– Quelques heures après son arrestation Michel Nihoul a
dit : « Si vous me libérez, je m’engage à vous aider... » Pourquoi
ne pas avoir tenu compte de ce marché ?
– Cela s’est passé dans le bureau du juge Connerotte et
cela m’importait donc peu !
– Que Michel Nihoul s’explique ! lance le procureur Bourlet.
– En réalité, j’ai dit à Monsieur Connerotte que je travail123
lais avec la BSR de Dinant et que je pouvais m’infiltrer
parmi les amis de Lelièvre. Le juge Connerotte en a ri et
m’a dit que j’étais un indic de pacotille. Moi, je voulais
aider la justice, c’est tout.


Les avocats poursuivent « l’interrogatoire » du juge d’instruction
:
– Était-il possible, selon vous, que Marc Dutroux ait proposé
de grosses sommes d’argent, comme à Thirault par
exemple, pour une commande et que cela lui aurait rapporté
davantage ensuite ?
– Marc Dutroux a dit beaucoup de choses, dont ces propos
lancés en l’air. Mon instruction n’a pu établir qu’il y
eut réseau. C’est tout. Je n’étais quand même pas dans la
voiture avec Marc Dutroux, même si je sais qu’il reste des
zones d’ombre dans le dossier. Mon but n’est pas d’écrire
un roman !
– Dans le rapport d’un expert architecte, on atténue très
fortement l’aspect indétectable de la porte de la cache à
Marcinelle « sauf négligence, distraction ou problème de
vue dans l’espace. » Cela nuance fortement vos propos,
non ?
– C’est la vision d’un expert. Je ne veux pas protéger le
gendarme Michaux ou qui que ce soit ! On est passé à plusieurs
reprises à côté de la cache et c’est Marc Dutroux
lui-même qui a donné les renseignements pour qu’on la
découvre.
– Et quand la gendarmerie, en novembre 1993, a saisi un
talkie-walkie dans la citerne qui fut transformée en cache ?
– Ce n’était pas le même objectif.

Le juge Langlois se fâche

Exténué, le juge Langlois bénéficie d’une demi-journée de
« repos » et son audition reprend donc le lendemain :
– Nous voici remis face au feu des questions ! annonce le
président Goux au juge d’instruction.
– Une mise au point s’impose ! Mes Beauthier et Fermon
me critiquent. Je veux savoir en quoi ma méthodologie a
été défectueuse dans le dossier de Laetitia.
– Pas de polémique ! lance Me Fermon.
– Répondez aux questions, Monsieur le juge d’instruction,
intervient le président.
– Je ne veux plus dialoguer avec ces parties civiles-là !
clame le juge Langlois.
– Non, non et non, vous êtes responsable ! crie Me Beauthier.
– Commençons ! tranche le président Goux, sous l’oeil
ahuri de Laetitia et de Pol Marchal.

Et les nombreux pédophiles de Charleroi ?...

– Avez-vous consulté des experts pour analyser des traces
« inconnues » retrouvées dans la cache ?
– Oui, via l’INCC (Institut de criminologie belge) et un
dossier a été ouvert en ce sens. Mais aucun élément d’enquête
ou au niveau scientifique ne permet d’identifier ces
traces inconnues.
– Avez-vous fait réaliser un relevé des délinquants sexuels
sur mineurs d’âge de la région de Charleroi ?
– L’INCC a comparé avec sa banque de données couvrant
la Belgique et cela n’a rien donné.
– Est-ce que Lucien V., pédophile de Charleroi a été relevé
?
– Qualifier cet homme de pédophile est erroné, il s’intéresse
à de jeunes filles.
– Et Monsieur O. ?
– On a travaillé d’une manière logique avec les enquêteurs
et je n’avais pas le pouvoir de faire des prélèvements ADN
chez des gens non suspects. On a fait tout ce qu’on a pu.
– Et Roland C, condamné pour viols d’enfants que côtoyait
Michel Nihoul ? Et Monsieur P. qui pratique le
sado-masochisme où des mineurs d’âge apparaissent ? Et
Jean-Luc F., spécialiste de la pornographie enfantine ?
– Je n’ai établi aucun lien potentiel entre ces personnes et
Marc Dutroux. D’ailleurs, n’a-t-il pas dit qu’il dissimulait
la cache au regard de tout le monde ?

… « et Di Rupo ? »

À ce moment-là, très gros incident, Monsieur Gobelet,
assistant du juge Langlois sur le plan criminologique et
présent dans le prétoire, lance à l’adresse des avocats de
Laetitia :
– Vous avez oublié de citer Di Rupo (politique, ministre
d’État, président du PS, maire de Mons, Premier ministre…)
!
– C’est inexplicable ce genre de propos, clame Me Fermon.
– Je n’ai rien entendu, modère le président Goux. (« Un
président qui manque d’autorité et donne l’impression de
ne plus maîtriser les débats », constata « Le Soir »).
– Il faut acter cette parole, dit avec véhémence Me Beauthier.
Nous n’avons jamais voulu salir quiconque, même
du monde politique. Les noms que nous citons sont tous
dans le dossier !
– C’était un chuchotement... et que l’on s’abstienne dorénavant
de commentaires. Reprenons les questions ! conclut
le président.
– Monsieur Langlois, qu’en est-il des photos sous forme
de négatifs retrouvées chez Marc Dutroux et contraire aux
bonnes moeurs ?
– On en a tiré des photos.
– Et celles qui ont disparu ?
– Marc Dutroux a refusé d’être entendu. À six reprises, les
enquêteurs se sont rendus à la prison et il a refusé de parler.
Mais les photos n’avaient aucun caractère commercial.
– Même les photos polaroïds de Sabine nue ?
– Sabine les avaient trouvées et cachées et Marc Dutroux
ne les lui a jamais réclamées. Donc, pas de photos pour
un catalogue destiné à de tierces personnes, si c’est ce que
vous voulez prétendre.
– Il y avait d’autres photos polaroïds à caractère pornographique
quand même ! Où sont-elles ?
– Le responsable de cette enquête vous répondra.
– Dans le milieu des pédophiles, on montre une photo
de ce type. C’est la carte d’identité pour rentrer dans le
« club ».
– Je travaille à partir des faits, c’est tout. Je n’ai rien trouvé
d’autre.
– Pourquoi n’avoir pas enquêté dans ce sens ?
– Alors, il fallait me donner vingt ans pour faire cette instruction
!
– Pourquoi ne pas avoir posé la question à Madame Martin
qui, elle, au contraire de Marc Dutroux, parlait.
– Je ne lui ai pas posé la question.

« Et les indices impliquant Nihoul ? »

– Et les indices impliquant Michel Nihoul dans l’affaire
Laetitia ? Qu’en est-il de « Michel ET Jean-Michel, ça a
marché » prononcé par Dutroux et entendu par Laetitia ?
Pourquoi n’avez-vous pas fait état de cela dans votre exposé
(fait que j’avais souligné lors du débat télévisé à la RTBF,
le 14 mars 2004) ?
– Je ne tire aucune conclusion par rapport à cette déclaration,
car il n’y a pas d’association entre les prénoms et
« ça a marché » Michel peut être Michelle Martin, Michel
Lelièvre ou Michel Nihoul. Ni Laetitia ni Sabine ne désignent
Nihoul comme co-auteur de leur enlèvement ou
des sévices à leur égard.
– Et Jean-Michel ?
– Marc Dutroux et Nihoul étaient en contact pour l’Audi
80 et les filles de Slovaquie.
– Il s’agit d’une seule et même phrase dite d’un tenant et
pas de deux phrases.
– Vous ergotez !
– C’est un débat surréaliste, clame l’avocat général Andries.
– Marc Dutroux, vous rappelez-vous de cette conversation
? demande – enfin ! – le président Goux.
– Oui, je m’adressais à Michel Nihoul. (Dans le box, Nihoul
ne bronche pas).
– Qu’en pensez-vous Michelle Martin ?
– Je ne me souviens plus, mais chaque fois que Dutroux
commettait certains actes, il me prenait pour sa poubelle
en m’avertissant de ses faits.
Mes Beauthier et Fermon poursuivent inlassablement leur
travail de sape :
– Nihoul dit qu’il travailla durant deux jours chez l’exavocat
Vander Elst à Bruxelles au moment de l’affaire Laetitia.
Savez-vous, Monsieur Langlois, que cet ex-avocat a
été condamné pour grand banditisme aux assises du Brabant
dans le cadre de l’affaire Haemers ?
– D’autres personnes ont fourni à Monsieur Nihoul des
alibis, personnes parfois extérieures au noyau Nihoul.
16.JPG– Monsieur Vander Elst a été condamné pour la séquestration
du ministre Van den Boeynants... qui n’était pas
un mineur d’âge, lance Me Magnée (rires dans le prétoire).

(photo ci-contre : Me Magnée)

Une certaine omission

– Pourquoi les dossiers saisis en 1997 au domicile de
Monsieur Vander Elst, l’avocat radié, n’ont-ils jamais été
exploités ? Des dossiers scellés par le bâtonnier et qui ont
trait à des relations entre Michel Nihoul et Vander Elst ?
– Il s’agit d’une omission de ma part.
– Nous demandons à pouvoir desceller ces dossiers ! Et
que dire de Vander Elst qui a parlé d’un jour, puis de deux,
puis de cinq de la présence de Nihoul pour effectuer des
travaux chez lui ?
– Je ne nie pas qu’il y a eu des contradictions entre les
intéressés.
– Pourquoi n’avez-vous pas parlé de ces contradictions lors
de votre exposé ?
– C’était peut-être une lacune du juge Langlois, déclare le
président Goux pour venir en aide au juge, assez malmené.
– Quels étaient ces travaux chez Monsieur Vander Elst ?
– Du nettoyage de tapis, de la peinture, la réparation de
la chasse d’eau...
– Est-il exact que Nihoul n’expliqua son emploi du temps
que onze jours après son arrestation ?
– Je n’étais pas encore juge d’instruction à l’époque.
– Pourquoi n’avez-vous pas vérifié la crédibilité de Michel
Nihoul, surtout quand Monsieur Vander Elst s’est rétracté
en disant que l’alibi était faux ?
– J’ai déjà parlé de ces contradictions !
– La manipulation, c’est faire du vrai avec du faux, nous
on fait du vrai avec du vrai.
– Je manipule, selon vous ?
– Des personnes ont vu Nihoul près de la piscine de Bertrix
à des moments précis, or il n’a pas d’alibi à ces instants.
– Il s’est rendu en taxi chez Monsieur Vander Elst à
Bruxelles pour une réunion dans le cadre de la reprise
d’une brasserie. Je parle de mémoire et je commence à
fatiguer.
– Pourquoi, Marc Dutroux s’isolait-il pour téléphoner à
Michel Nihoul au sujet de l’Audi 80, selon Michelle Martin
?
– Pour parler du projet d’enlever des filles de l’Est.
– Je confirme qu’il s’isolait, mais je ne sais pas pourquoi,
précise l’accusée.
– C’est absolument faux ! lui rétorque son ex-mari.
– Qu’on ne nous manipule pas ! crie Me Beauthier.
– Et les 1 000 pilules d’ecstasy données par Nihoul à Lelièvre
? Que dire de cette extraordinaire proximité dans ce
trafic et l’enlèvement de Laetitia ?
– Je n’étais pas chargé de l’instruction d’un trafic de stupéfiants.
Néanmoins, je constate que les 1 000 pilules ont été
réparties : 400 vendues dans un dancing de Tournai, 137
à la copine de Lelièvre, 200 à D., garagiste, pour la réparation
de l’Audi 80. Alors, quid de Dutroux dans ce cas ? Le
reste, selon vous, suffisait-il à payer un enlèvement ?
– Et les milliers d’autres pilules qui ont disparu dans la
nature ?
– Je n’ai pas vérifié cet élément-là. Je suis désolé, je ne pouvais
pas faire une instruction à rallonge quand même !
– Et le faux passeport pour Bernard Weinstein, Monsieur
Nihoul ?, demande le président Goux.
– J’ai toujours agi dans le cadre d’indic de la gendarmerie
en dénonçant les trafics et les agissements de Dutroux, dès
novembre 1995.
– C’est un scoop ! lance Michel Bourlet.
– On ne peut rien affirmer à défaut d’être témoin direct,
dit le juge Langlois.

L’entrée secrète du « Carré blanc » et les cheveux

– Un témoin dit avoir aperçu Julie et Mélissa à proximité
du dancing le « Carré blanc » à Charleroi. Pourquoi avez131
vous refusé la perquisition dans cet établissement ?
– Je ne recherchais plus les petites filles à ce moment-là,
puisqu’elles avaient été retrouvées mortes à Sars-la-Buissière.
Il fallait évaluer un témoignage isolé et non pas
rechercher les enfants.
– Un magistrat a pourtant fait état d’un passage secret
dans cet établissement, passage bien connu des policiers
de Charleroi !
– Je n’ai pas fait de lien entre Julie et Mélissa et ces éléments-
là. Il y a peut-être plus d’un passage secret à Charleroi
!
– Le juge Langlois a dit qu’on ne lui avait parlé des milliers
de cheveux que fin 1999. Je signale que le juge Connerotte
en avait demandé une analyse avant d’être dessaisi. Alors,
que s’est-il passé entre ce dessaisissement et fin 1999 ?
questionne l’avocat général Andries.
– J’ai d’abord réalisé une approche globale du dossier, fait
après fait. J’ai aussi demandé d’autres réquisitions bien
précises à l’INCC.
– Et l’analyse des cheveux ?
– Le coût de leur analyse était exorbitant. Mais, j’ai demandé
le relevé de micro-traces sur des revues, par exemple.
– À quelle date avez-vous inculpé Marc Dutroux de l’enlèvement
de Julie et de Mélissa ? demande Me Magnée.
– C’est Monsieur Connerotte qui l’a fait.
– Je parle de l’enlèvement, Monsieur Langlois !
– Je ne sais plus dire.
– À propos de l’enlèvement d’An et Eefje, n’avez-vous pas
été frappé par les incohérences de Dutroux et Lelièvre ?

Peut-on expliquer que l’enlèvement ait pu se dérouler de la
sorte avec deux acteurs et une seule voiture ?
– Il s’agissait des versions de Dutroux et de Lelièvre. Elles
n’étaient pas impossibles et ils faisaient des déclarations
constantes.
– Pourtant, ils étaient en contradiction : l’un puis l’autre
disaient conduire, l’un puis l’autre disaient être passés à
l’arrière du véhicule près des deux jeunes filles...
– Tant pis si leurs déclarations sont contradictoires, donc !
réplique le juge Langlois.
– Qui a donc fréquenté la maison de Marcinelle entre le 6
décembre 1995 (date de l’entrée de Dutroux en prison) et le
20 mars 1996 (date de sa sortie) ?
– Michelle Martin, sa mère, deux connaissances du couple
Dutroux-Martin n’ont été qu’au grenier et au rez-dechaussée,
mais pas à la cave. De plus, un serrurier est venu
mettre une autre serrure.
– On a volé dans cette maison, même l’ordinateur de
Marc Dutroux. Il a été retrouvé et on avait effacé le disque
dur, paraît-il.
– L’expert vous en parlera.
– Question récurrente : lors de la perquisition du 13 décembre
1995, le gendarme Michaux est descendu dans la
cave. Comment a-t-il pu passer à côté de la citerne transformée
en cache, alors que le 8 novembre 1993, on y a vu
des transformations (dans une autre maison de Dutroux) ?
– Il faut demander cela aux verbalisants.
– Quel est votre programme concernant le dossier bis ? Ne
faudrait-il pas aller un peu plus vite ? Au train où vont les
choses, ce seront nos petits-enfants qui en auront connaissance
!
– Dès que je suis libéré de mon témoignage, nous allons
nous y atteler davantage en élargissant le spectre de personnes
de référence. Mais, il y a encore énormément de
cheveux à analyser en ADN.
– Vous auriez pu commencer ce travail il y a huit ans !
– On a quand même déjà trouvé quelque chose.
– Vous êtes vous intéressé aux trente personnes dans la
liste dressée par Madame Doutrèwe et dans laquelle Marc
Dutroux ne s’y trouvait pas ? Au sujet d’une certain Michel
F. par exemple ?
– J’ai vérifié.
– Oui, un sur des dizaines ! À Grâce-Hollogne, un témoin
dit avoir entendu des cris d’enfants dont « papa, maman,
au secours » Une suite a-t-elle été donnée à cette piste ?
– Pourquoi réserver une suite à cette piste-là ?
– Pouvez-vous confirmer que Madame Doutrèwe qui était
chargée du dossier Julie et Mélissa, n’a pas reçu d’informations
en provenance de la gendarmerie de Charleroi au
sujet de Marc Dutroux ?
– Hélas, Madame Doutrèwe n’est plus de ce monde.

Charleroi et le Tonkin

– La grande amertume de cette magistrate a été de constater
qu’elle avait été doublée ! Et qu’en est-il des 99 cassettes
contenant des scènes pédophiles et déposées au greffe
de Neufchâteau ? Je signale qu’un beau-frère de Bernard
Weinstein animait un vidéo club...
– Elles ont été visionnées.
– Pas toutes !
– Il n’y a pas eu d’exploitation judiciaire d’elles en tout cas.
– Que cherchiez-vous alors en les saisissant ?
– On a saisi des milliers de cassettes...
– À quoi ça sert si vous ne prêtez pas attention aux cassettes
à caractère pédophile ?
– Le dossier a été ouvert et mis à l’instruction à Charleroi,
précise Michel Bourlet.
– On parle de Charleroi comme si c’était du Tonkin !
Comment va-ton
trouver un réseau si on pratique de cette
manière ? Pourquoi n’avoir pas été plus loin avec les cassettes
?
– Il n’y avait pas de lien avec Dutroux, rétorque le juge
Langlois.
20.JPG– La route de Philippeville n’est-elle pas à Charleroi ? On
dit que dans une villa aux Bons-Villers, il y avait un trafic
d’êtres humains et des filles séquestrées. La gendarmerie
a été sur place et a constaté qu’il y avait un local dans
une cave muni d’une grille électrique. Les gendarmes en
ont déduit qu’il pouvait s’agir d’une cache ou d’une cellule
pouvant contenir des enfants. Il s’agissait aussi d’une
ancienne citerne. Qu’en dites-vous ?
– On n’a rien trouvé à l’intérieur.
– En n’investissant pas davantage, vous êtes donc resté sur
la thèse du Dutroux pervers isolé.
– Ce sera au jury de dire s’il y a association de malfaiteurs
ou de réseau, lance le président Goux.
– Et l’affaire Michel F. ? Ce monsieur assez proche de
mouvements de jeunes a été emprisonné pour le viol de
sa pupille, il donnait des cours de sexualité à des gosses,
prenait des photos de petites filles en tenue de bain... Chez
lui, on trouva des photos de Julie et Mélissa et leurs parents
y trouvèrent même un vêtement de leur enfant... Il
s’est vanté d’avoir abrité Julie et Mélissa durant trois jours,
puis de les avoir envoyées en Italie... A-t-on fait des prélèvements
chez ce personnage ? Comment est-il possible de
dire que c’est un farfelu ?
– Aucun lien entre Dutroux et Michel F.
– Ce personnage au passé sexuel spécifique, décrit comme
pervers et dangereux, qui ment sur son emploi du temps,
qui n’a pas d’alibi... je demande qu’il soit entendu !

Correct le témoignage du juge Langlois ?

Après Me Magnée, Me Baudwyn, autre avocat de Dutroux,
entre dans le vif du sujet :
– Pouvez-vous nous garantir que votre témoignage est
complet et correct ?
– Je maintiens ce que j’ai dit.
– Vous avez prêté serment, ne l’oubliez pas !
– Je maintiens !
– Qu’avez-vous fait concrètement dans le dossier An et
Eefje ?
– Il y a eu une enquête à partir de la découverte des corps
et certains aveux.
– Avez-vous une préférence pour la thèse du duo Martin-
Lelièvre ou celle de Dutroux ?
– Je n’ai fait aucun choix. Les thèses de Martin et de Lelièvre
n’étaient pas contradictoires.
– Je donne un exemple : Dutroux vous a donné plusieurs
versions concernant la mort de Bernard Weinstein, mais
vous avez oublié celle de Michelle Martin !
– Elle a été contredite par votre client ! Je n’ai pris parti
pour personne.
– Avez-vous constaté que Marc Dutroux essayait de protéger
Michelle Martin ?
– Je le confirme, Marc Dutroux a couvert Michelle Martin
durant un certain temps.
Me Slusny, avocat de Michel Lelièvre, intervient à l’issue
de cette longue journée (qui n’est pas terminée pour autant
!) :
– La défense de Michel Lelièvre se dissocie de tous ceux
qui ont reproché au juge Langlois de ne pas avoir fait l’audition
du chien-pisteur et de Marie Trintignant !
– Vos questions ! dit le président.
– Pensez-vous que Lelièvre se soit vraiment endormi dans
la pièce voisine lors de la séquestration d’An et Eefje ?
– Je n’ai pas d’appréciation à ce sujet.
– S’endormir est-ce un acte de violence ?
– C’est Monsieur Connerotte qui a inculpé votre client de
séquestration.
– Michel Lelièvre a-t-il vraiment pris la parole pour conditionner
Sabine et Laetitia ?
– Je ne m’en souviens pas.
– Tout au long des nombreuses auditions, Marc Dutroux
et Michelle Martin ont-ils dit que Michel Nihoul avait
participé aux enlèvements et séquestrations d’enfants ?
demande Me Clément de Cléty, avocat de Nihoul.
– Pas à ma connaissance.

Du sable mouvant

Le jour commence à tomber sur Arlon quand le président
à l’issue de près de deux semaines d’audition du juge Langlois,
demande à chaque partie de conclure.
. Me Quirynen, avocat de la famille Marchal :
– La thèse du juge Langlois était construite sur du sable
mouvant et essentiellement basée sur les manipulations
des accusés. Une remarque concernant Nihoul : rien ne
prouve qu’il était indic de la gendarmerie. J’en appelle aussi
à Marc Dutroux : il a les clefs en main et qu’il éclaircisse
donc ce dossier !
. Me Rivière, avocat de Sabine :
– Au nom de ma cliente, je remercie le juge Langlois pour
son travail et sa performance humaine, physique et morale.
Je me suis demandé si on ne voulait pas l’achever.
Les réactions de Dutroux ont choqué Sabine, mais elle a
compris qu’il était impossible pour le juge Langlois d’interroger
des morts.
. Me Fermon, avocat de Laetitia :
– Laetitia veut en savoir plus au sujet du rôle joué par les
accusés. Elle ne peut se contenter des réponses données
par le juge Langlois. Voir qu’il n’a pas été fait état de son
témoignage, a été inacceptable pour elle. Mais, ne l’oublions
pas, le témoignage du juge Langlois est un parmi
les 490 qui vont suivre !
. Me Beauthier, avocat de Laetitia :
– Monsieur Langlois a une idée, mais je ne l’accepte pas.
Quand on fonce tête baissée durant six ans, on fait des
dégâts. À présent, il va falloir refaire l’instruction ! C’est la
première fois qu’un juge d’instruction plaide contre l’acte
d’accusation. Il a plaidé pour sa thèse et ce sera inscrit
dans les annales judiciaires !
. M. Andries, avocat général :
– L’exposé du juge Langlois était remarquable, mais tout
n’a pas été dit. Néanmoins, un juge d’instruction n’a pas à
développer une thèse. Nous allons réserver nos questions
aux témoins eux-mêmes.
– Que l’on s’occupe, enfin, de tous les pédophiles du pays !
conclut Me Magnée à la sortie du palais de justice.
Le juge Langlois est susceptible d’être rappelé pour de
plus amples renseignements...

Ils ont dit

Dans mon reportage (plusieurs pages par semaine !), j’avais
une petite rubrique titrée « Ils ont dit ». Elle rassemblait
quelques déclarations éparses, mais non dénuées d’intérêt,
bien entendu :
. Marc Dutroux au juge Gérard :
– C’est Pinon qui a profité de mon épuisement pour trouver
une solution radicale à l’égard de Bernard Weinstein.
. Marc Dutroux au président Goux :
– Comme il n’y avait pas de perquisition la nuit, j’étais
souvent auprès de Sabine et lui donnais même mon propre
repas à ce moment-là !
. Dialogue (?) entre Michel Lelièvre et Marc Dutroux :
– Marc Dutroux ne repérait jamais, il enlevait quelqu’un
par hasard.
– Faux ! Je repérais.
. Marc Dutroux au président Goux, une heure après les
déclarations reprises ci-dessus :
– Je suis fort fatigué et j’ai dur à me concentrer, car je n’ai
pu dormir toute la nuit.
. Monsieur Andries, avocat général :
– Il y aura de 3 à 400 questions posées au jury à la fin du
procès, alors qu’il pourrait y en avoir 20 000 !
. Me Magnée, conseil de Dutroux :
– Tant qu’on n’aura pas analyser les cheveux, on ne pourra
dire si ce sont les miens ou ceux du Premier ministre.

Pas de quoi rire !

À l’heure où le juge Langlois répondait aux questions et
apportait ses arguments, on constatait à la prison d’Arlon
qu’une clef de menottes était dissimulée dans un sachet
de sel datant de 2001 posé dans une armoire où Dutroux
avait accès. Pour l’homme le plus surveillé de la planète,
et après l’incident de l’ouverture inopinée de la porte du
fourgon qui le reconduisait à la prison – sans parler de sa
rocambolesque évasion de Neufchâteau -, cela prêterait à
rire s’il n’y avait pas l’horreur qui se profile davantage de
jour en jour dans ce personnage.
La découverte de cette clef fit dire à Laurette Onkelinx,
ministre de la Justice, que c’était la preuve que ce type de
problème était géré…
Un Marc Dutoux qui croit parfois faire de l’humour,
alors qu’il est de plus en plus indécent et choquant. Ainsi,
malgré le huis clos demandé pour l’audition des experts
médecins, le comportement du ferrailleur carolorégien a
été décrié.
. Me Sarah Pollet, avocate de Michèle Martin :
– C’était terriblement choquant et extrêmement indécent
de l’entendre orienter les questions ! Sa tactique est de tout
faire exploser. Il aime la publicité et éprouve une certaine
jouissance profonde à se comporter de la sorte. On avait
même l’impression qu’il voulait donner des leçons aux
experts !
Néanmoins durant cette journée à huis clos, deux informations
essentielles ont été prononcées :
1. L’expert nutrionniste, Monsieur Kovanowslki, assura
que la nourriture amenée par Michèle Martin n’aurait
pas suffi à la survie de Julie et de Mélissa jusqu’en mars
1996. Quelqu’un d’autre les aurait alors nourries, à moins
qu’elles ne soient mortes dès novembre 1995 avec Bernard
Weinstein.

Réaction immédiate de Me Fermon, conseil de Laetitia :
– Si le témoignage du juge d’instruction Langlois a été
considéré comme un monument, c’est un monument qui
vient de s’écrouler comme un château de cartes.
2. L’avocat général, Monsieur Andries, signala une nouvelle
déclaration de l’ex-gendarme René Michaux. Celuici
affirmant avoir eu une conversation avec un ancien
compagnon de cellule du frère de Gérard Pinon, qui lui
aurait avoué que ce dernier avait enseveli, avec la complicité
de Marc Dutroux, les corps de Julie et de Mélissa le
25 novembre 1995. Un procès-verbal a été dressé... Bref,
l’embrouille la plus totale !
– Ce que René Michaux vient de dire est dans le droit fil
de ce que Marc Dutroux m’a dit à maintes reprises. C’est
une bénédiction du ciel. Bravo Michaux ! Cela prouve que
les petites sont mortes avant le retour de prison de mon
client. Ce qui prouve qu’il dit la vérité. Mais, le procès ne
fait que commencer et Marc Dutroux a encore beaucoup
d’autres choses à révéler ! lança Me Magnée.

 Chapitre 9

Qui est ce « quelqu’un d’autre » ?


Me Magnée y tient comme à la prunelle de ses yeux : il
veut absolument voir Michel Ferette à la barre « à titre
de témoin ». La demande repose sur un postulat limpide
(pour lui) malgré les multiples mensonges de son client :
Marc Dutroux ayant toujours nié sa participation à l’enlèvement
de Julie et de Mélissa (ça, c’est relativement
constant), ayant ensuite déclaré qu’il avait trouvé « malgré
lui » les petites à son domicile de Marcinelle et, nouvelle
version, qu’à son retour de prison en mars 1996 il les a retrouvées
mortes, « quelqu’un d’autre » est obligatoirement
impliqué dans le rapt des petites Liégeoises.
En d’autres termes, Michel Ferette est la cible numéro un
de Dutroux et, par corollaire, celle de son principal défenseur.
Mais, cette piste Ferette est-elle crédible ? Toutes les portes
ont-elles été fermées à l’encontre de ce Hutois, que d’aucuns
disent farfelu ? Voici la leçon de Me Magnée à ce
propos.


– En juillet 1994, Julie et Mélissa participent à un camp
de vacances près de Huy. Une monitrice, Myriam C, signale
que Michel Ferette y est omniprésent et envahissant.
Deux autres monitrices, Christine R. et Fabienne P., se
souviennent aussi de son attitude déplaisante alors qu’on
ne lui demande rien et qu’il s’est immiscé dans la vie du
camp.
– À savoir ?
– Il se fait remettre une liste des participants, nécessaire
selon lui, à l’assurance (ce qui est faux), il amène chez lui
des enfants, dont Julie et Mélissa.
– Quel rapport avec l’enlèvement des petites en juin 1995 ?
– Elles sont montées sans contrainte dans un break (Michel
Ferette en possédait un, muni de plaques radiées). Elles
pouvaient donc connaître et suivre le conducteur en toute
confiance. Et puis, les parents Russo ont trouvé une inscription
dans l’agenda de leur fille : « A 17 heures, on ni ra
au maneige ». S’agissait-il d’un rendez-vous en ce funeste
24 juin 1995 ? Or, Michel Ferette n’a pas d’alibi pour ce
jour-là !
– D’autres indices ?
– Une multitude pour lesquels je réclame l’audition de
cette personne ! Ainsi, un mois après l’enlèvement de Julie
et Mélissa, Ferette a montré le pont (près duquel elles disparurent)
à un petit garçon en lui disant : « C’est ici que
Julie et Mélissa ont été enlevées. » Et puis, les petites filles
ont dit à leurs parents qu’elles avaient rencontré (au camp
près de Huy) un homme « fort gentil », qu’il leur faisait des
cadeaux, qu’elles avaient été chez lui et qu’il les avaient
soignées. À ce propos, on sait que Michel Ferette garda des
vêtements et sous-vêtements appartenant à Julie et Mélissa
et devint même leur moniteur.

Des déclarations troublantes

Me Magnée, poursuit :
– Michel Ferette a également fait des déclarations troublantes,
reprises dans le dossier et d’ailleurs rappelées par
Dutroux lors de son passage devant la chambre du conseil
de Neufchâteau il y a plus d’un an.
Le 28 juin 1995, quelques jours après la disparition de
Julie et Mélissa, il confia à son patron, Me Dehousse : « Ce
n’est pas un enlèvement, les petites sont en Italie ». Me
Dehousse a, bien entendu, averti les autorités. On a perquisitionné
en vain chez Ferette qui, plus tard, avoua avoir
détruit un film où l’on voyait les petites filles gambader
en maillot de bain et avoir caché des photos. Le 10 juillet
1995, il confirma à Marianne X. que les petites étaient
bien en Italie après s’être fait passer pour membre de l’association
Marc et Corine (recherche d’enfants disparus), ce
qui était faux ! Plus tard, encore, il confia à un petit garçon
qu’il avait pris Julie et Mélissa en charge et lui a montré
deux petites culottes leur appartenant. En novembre
1995, au Rallye du Condroz, Michel Ferette confia aussi
à Patrice et Maude : « J’ai caché les petites filles chez moi. »
– Qu’en est-il de la découverte faite par un certain Samuel
R. ?
– En avril 1996, cet enfant de home fait du porte à porte
et Ferette l’accueille à son domicile. Samuel R. y voit des
photos de Julie et Mélissa et un tee-shirt de cette dernière :
« Elles ont fugué de chez leurs parents et sont venues chez
moi avant qu’elles ne partent pour l’Italie. » Le 4 mai
1996, Samuel R. avertit les parents Russo qui, de leur côté,
avaient déjà renseigné Ferette aux autorités.
– Et les Russo débarquent chez Ferette...
– En regardant par la fenêtre du domicile de cet homme,
Carine Russo reconnaît le tee-shirt de sa fille. La police est
avertie mais tarde à venir. Une bagarre éclate entre Ferette
et les Russo. Dans la nuit du 12 au 13 mai 1996, les Russo
et les Lejeune reviennent chez Ferette et y trouvent des
photos.
– Des photos compromettantes ?
– On y voit Julie sur les genoux de Ferette, puis une photo
où on le distingue occupé à donner un bain à un petit
garçon, une autre d’un bébé dont on aperçoit les parties
génitales...

Que fait la police ?

– Que font les autorités face à cette situation ?
– Le 27 mars 1997, Michel Ferette est entendu et dit que
le « vrai » père de Mélissa habite en Italie : « Je suis sérieux
et ce que je dis est réel. » Le 1er septembre 1997, des voisins
de Ferette l’enregistrent à son insu : « J’organise des
fugues pour des enfants mal chez leurs parents et je peux
en garder plusieurs. Julie et Mélissa se sont confiées à moi.
Je pouvais les sauver... »
– Quelle fut la réaction des autorités face à ces nouveaux
éléments troublants ?
– Elles n’ont pas été beaucoup plus loin !
– Pourquoi ?
– Si sur une photo de Michel Ferette on croit reconnaître
Marc Dutroux, si on croit avoir vu Michèle Martin près
d’une friterie à Huy, il s’agissait d’événements sortant du
dossier à charge de Dutroux. Pourtant, il n’est pas impossible
que de la disparition de Grâce-Hollogne au moment
où elles se sont retrouvées chez Dutroux à Marcinelle,
Julie et Mélissa aient été mises en possession d’autres personnes
! D’ailleurs, en 2000, Michel Ferette confirma les
avoir hébergées chez lui. Il avait même fait un agrandissement
de leur photo...
– Comment est décrit Michel Ferette ?
– Me Dehousse signala qu’il affectionnait les enfants et
d’autres témoins évoquèrent des discours malsains du Hutois,
ses fréquentations douteuses pourtant connues de la
police, qu’il s’infiltrait dans des dortoirs, qu’une petite fille
de 7 ans refusa catégoriquement de monter encore avec lui
en voiture, qu’il essuyait des petites filles dans la salle de
bain... N’y a-t-il donc pas de raisons pour l’entendre ?
– On le dit bizarre...
– On le dit même fêlé ! Peu importe, il a des antécédents
qui ne sont pas imaginaires, eux ! S’agit-il d’une fausse
piste ? Je ne veux pas que dans ce procès on l’écarte ou
qu’on oublie que l’on peut se tromper. Un déséquilibré ne
peut-il, effectivement, agir comme il le prétend ? Pourtant,
les enquêteurs ont déconnecté cette piste !
Les réactions à cette demande d’audition de Michel Ferette
ne se font pas attendre et Me Quirynen, avocat de la
famille Marchal, monte au créneau :
– Le défi est de ne pas être manipulé par le quatuor de
manipulateurs qui se trouve dans le box ! La piste Ferette ?
L’avantage pour Dutroux est de parler d’autres personnes
et pas de lui.
. Me Parisse, avocate de Sabine :
– J’ai la crainte que la demande de Me Magnée nous entraîne
dans le brouillard et la confusion.
. Me Pollet, avocate de Michèle Martin :
– Immédiatement après l’enlèvement de Julie et de Mélissa,
Marc Dutroux a dit à Michèle Martin qu’il en était
l’auteur. Revenons-en donc à Dutroux !
Dans la foulée, Me Magnée demande aussi l’audition de
Georges Frisque, l’ennemi juré de Nihoul et le « conseil »
de Dutroux. Vive réaction de Me Parisse :
– Frisque pollue de ses interventions les tribunaux et
Sabine se réserve le droit de venir à la barre à cause de
ce personnage farfelu. Ce serait faire injure à son calvaire
d’entendre Frisque, m’a-t-elle dit.
18.JPG– De grâce, épargnez-vous de tristes individus témoins de
rien, comme Frisque, qui parasitent les enquêtes ! lance le
procureur Michel Bourlet (photo ci-contre).
– Je suis surpris que, pour la première fois, je suis d’accord
avec le procureur, dit Me Slusny, avocat de Michel
Lelièvre. Frisque est un illuminé et un mythomane. Pour
Ferette, ça pourrait être intéressant de l’entendre.

L’acquittement de Dutroux !

Me Magnée réagit vigoureusement à ce flot de considérations
et menace même son auditoire ! Gageons que, dans
son box, Marc Dutroux jubile sous cape...
– Je ne fais pas du brouillard et je n’essaie pas de tromper
les victimes ! Ferette a dit devant six ou sept témoins que
c’était lui ! Il y a donc un doute et il ne faut pas que cela
reste un mystère... au risque que je plaide l’acquittement
de Marc Dutroux dans cette affaire de Julie et Mélissa !
Georges Frisque ? Il est dans le dossier quand même ! C’est
vrai qu’il a des tas de choses à dire, même s’il n’a encore
rien dit sur l’affaire Kennedy ! (rires dans le prétoire). Si les
Russo ne sont pas au procès, c’est parce qu’ils sont, aussi,
très dépités par le peu de cas donné à la piste Ferette.
– L’arrêt (la décision d’entendre ou non Michel Ferette
comme témoin, voire Frisque) sera rendu dans quelques
jours ! conclut le président Goux.

Chapitre 10

Un immense savoir-faire

Il faut faire la part des choses quand on évoque les enquêteurs.
Il y a ceux qui, nombreux à Charleroi et à Liège,
ont « cochonné » leur travail lors de la recherche des petites
disparues et puis, ceux qui, généralement à Neufchâteau,
ont oeuvré comme ils le pouvaient dès la disparition de
Laetitia en août 1996.
La quatrième semaine du procès fut consacrée à ces derniers,
plus particulièrement aux chefs d’enquête Michel
Demoulin (aujourd’ hui en service à Dinant, ai-je écrit à
l’ époque) et Lucien Masson (actuellement en poste à Arlon).
Malgré quelques virulentes critiques à l’égard de leur exposé
que certains trouvèrent trop conforme à la thèse de
Dutroux « pervers isolé » chère au juge Langlois, ils ont
quand même démontré tout leur immense savoir-faire
pour mettre Dutroux dans les cordes et le faire parler,
alors qu’il niait avec véhémence.
Voici le récit des premiers interrogatoires du trio dit maléfique
et de la terrifiante plongée en enfer :
– Vous avez une semaine pour témoigner ! annonce le président
Goux aux enquêteurs Demoulin et Masson.
– Qui, où, quoi, quand, comment et pourquoi ? tels étaient
nos objectifs pour déterminer le rôle de chacun et l’organisation
criminelle.
– J’ai beaucoup de choses à dire aussi à ce sujet ! lance
d’emblée le procureur Bourlet.

Le ton est donné et la longue semaine d’exposé (celui-ci
se poursuivra au fil du mois d’avril, parfois avec d’autres
enquêteurs – des dizaines ! – au cas par cas) débute par
cette mise au point de Michel Demoulin :
– Je vais entrer dans le vif du sujet avec le cheminement
de l’enquête nous ayant permis de mettre en lumière les
principaux faits.

Un désordre « organisé »

– Le lundi 12 août 1996, on a retrouvé des pistes un peu
partout sur le territoire belge suite à la disparition de Laetitia,
mais deux sortaient du lot : celle de sœur Etienne
ayant vu un certain manège à Bertrix et celle de Benoît
qui releva l’immatriculation (plaque FRR...) d’un mobile
home.
– Comment avez-vous réagi ?
– Après avoir récolté des renseignements supplémentaires,
dès le 13 août, on a effectué simultanément plusieurs perquisitions
: à Marcinelle (chez Dutroux), à Sars-la-Buissière
(chez Martin), à Jumet (chez Weinstein), à Marchienne
(chez Lelièvre), à Jemeppe-sur-Sambre, à Montignies-
sur-Sambre...
Sous mes yeux, et ceux de mes confrères, défilent les toutes
premières photos de la perquisition opérée dans la maison
de Dutroux à Marcinelle.
Reportons-nous, en compagnie des enquêteurs, au 13 août
1996 vers 13 heures : la pièce de séjour est dans un bricà-
brac incroyable, tout le rez-de-chaussée, cuisine y comprise,
est du même acabit.
– Un fameux désordre dans tout le bâtiment ! commente
Michel Demoulin. L’escalier menant à la cave, par
exemple, est dans le même état, ce qui empêchait toute
constatation utile comme celle du système amenant l’électricité
à la cache située dans la cave.
Et voici, donc, les photos de la cave. On y découvre un
désordre « particulier » avec un amoncellement de sacs, un
dépôt de bois...
– Un capharnaüm !
On distingue également un réduit ayant servi à stocker le
charbon.
– Je devais également le transformer en cache, admet Dutroux.
À l’étage, on visite les deux chambres. Celle en façade
contient un grand lit et une garde-robe, l’autre, celle dévolue
aux enfants du couple Dutroux-Martin, est pourvue
d’un lit pour enfant en bas âge et de lits superposés. L’accès
au grenier est également en désordre.
C’est dans ce désordre « organisé » que, rappelons-le si
besoin en est encore, que vécurent (?) dans des conditions
atroces Julie, Mélissa, An, Eefje, Sabine et Laetitia.
Mais, en ce 13 août 1996, on ne le savait pas encore...

Dutroux-le-manipulateur, manipulé astucieusement

Ce 13 août à 15 heures 15, Marc Dutroux habillé d’une
salopette, est amené, les yeux bandés, auprès de Michel
Demoulin :
– C’est comme ça qu’on me l’a présenté pour la première
fois.
– Comment a-t-il réagi ?
– D’emblée, il me parla de visites chez un psychologue et
m’a fait état de ses problèmes de mémoire. Il évoqua aussi
son mobile home en panne...
– Et Michèle Martin ?
– Assistant à la perquisition de Sars-la-Buissière, elle ne
fut entendue qu’à partir de 18 heures 30. Elle parla de son
excursion avec ses enfants à Dinant, ne dit rien concernant
Marc Dutroux, mais éclata en sanglots...
– Et Michel Lelièvre ?
– Interrogé à 16 heures 30, il prétendit n’avoir rien vu, rien
entendu, et a été libéré.
L’audition de Marc Dutroux dure jusque 4 heures du matin.
Le manipulateur finit par consentir :
– Cela a assez duré ! Je vais vous dire la vérité. Je connais
Laetitia...
– Pourquoi n’avez-vous pas poursuivi son audition ?
– Il devait être présenté au juge d’instruction.
– Et Michèle Martin ?
– Elle demanda à être entendue et nous parla de Michel
Lelièvre. Celui-ci fut entendu à son tour et évoqua ses
visites à Michel Nihoul.
Le 15 août 1996, Michel Lelièvre est encore entendu à
Namur. Il est 13 heures :
– Toxicomane, il fait une crise de manque et passe aux
aveux concernant Laetitia.
Trois heures plus tard, Dutroux est face à Michel Demoulin.
Le temps presse : Laetitia est-elle encore vivante ? Où
se trouve-t-elle ? Soulignons qu’à ce moment-là, il n’est
toujours pas question de Sabine et, bien entendu, des
autres disparues.

– Ce fut une audition particulière à laquelle je ne m’attendais
pas ! convient Michel Demoulin.
– Expliquez-vous davantage.
– Notre objectif était de retrouver Laetitia. Il fallait
convaincre Dutroux de nous donner ce renseignement. En
voyant une photo de Sabine, il finit par avouer l’avoir aussi
enlevée, tout comme Laetitia.
Dans ce contexte vraiment particulier, les enquêteurs font
preuve d’une dextérité hors du commun pour faire cracher
le morceau au ferrailleur carolo :
– Nous avons constaté que notre travail d’approche de
Dutroux basé sur les remords et les regrets n’accrochait
pas. On a alors établi un monologue de notre part pour le
convaincre, durant une bonne heure, de nous « donner »
Laetitia. Il fallut le mettre en avant, en évidence quoi !, lui
faire croire que sans lui rien ne se ferait.

Dutroux, un homme d’honneur !

– Comment avez-vous obtenu ses premiers aveux ?
– Comme il se disait un homme d’honneur, il nous fallait
le convaincre de son importance, jouer sur sa vanité. On a
fait un marché avec lui.
– Quel marché ?
– Je lui ai tendu la main, il me l’a tapée et m’a dit : « Ce
n’est pas une fille que je vais vous donner, mais deux ! »
Dans son attitude, c’était un cadeau qu’il nous faisait !
Ainsi, il nous « offrait » les deux filles et ne perdait pas la
face par rapport à nous.

« Prenez les clefs de Marcinelle et on y va, lança Dutroux
aux enquêteurs en ce 15 août 1996. Les filles sont encore
en vie et je suis d’accord de vous montrer où elles se
trouvent. »
Directement arrivés à Marcinelle, Marc Dutroux montre,
avec une certaine fierté, posant même pour le photographe
du labo de la police, la cache en manoeuvrant l’étagère qui
en dissimulait l’entrée.
– Vers 18 heures, nous libérions Laetitia et Sabine !
Avec émotion, Michel Demoulin se souvient :
– Sabine et Laetitia étaient terrées sur leur matelas, sans la
moindre réaction, paniquées. Marc Dutroux les rassura.
En quittant la cache et en passant devant lui, chacune lui
donna un baiser.
« – Je peux reprendre mon parfum ? lui demande Laetitia.
– Je peux reprendre mes crayons de couleur ? lui demande
Sabine. On s’excuse de n’avoir mangé que les boulettes et
laissé la sauce... »
Le conditionnement mis en oeuvre par Dutroux éclata
dans cette soumission totale de ses petites victimes.

Le règlement de la cache

Défilent encore les toutes premières photos de la cache
après la libération des deux jeunes filles. Michel Demoulin
les commentent :
– On y a découvert un système sophistiqué de roulettes,
des boîtes de conserves, du lait, un percolateur, un lit
composé de planches posées sur des chevrons, un matelas
en mousse, des oreillers, une tablette sur laquelle étaient
posées des pilules contraceptives périmées depuis cinq
ans. Cinq pilules manquaient. La cache était partagée
en deux par un grillage et de l’aggloméré. Il y avait aussi
un seau hygiénique rempli aux trois quarts, un dispositif
d’éclairage dans une armoire murale, une console Sega et
le règlement de la cache.
– Quel règlement ?
– Un document écrit par Sabine (probablement sous l’ influence
de Dutroux, mais elle nous le dira sans doute lors
de son témoignage) en plusieurs points : ne jamais sauter
un repas, réserver son appétit pour les trois repas, boire
beaucoup d’eau, manger lentement, gare aux caries avec
le chocolat, les glaces et les bonbons, manger plutôt une
pomme après les repas...
Dutroux, en ce jeudi 15 août 1996, donne ensuite le mobile
de ses actes barbares :
– J’ai enlevé Sabine pour me créer mon monde à moi, tant
j’étais révolté par la faute des autres.

Une cascade d’aveux et de manipulations

Le vendredi 16 août 1996, Michel Lelièvre passe aux aveux
concernant Sabine et sa version est quasi similaire à celle
de Dutroux, il évoque à nouveau Michel Nihoul. Durant
ce temps, Marc Dutroux passe aux aveux au sujet d’An et
Eefje tout en disant qu’il faut être crétin pour n’avoir rien
trouvé à Jumet :
– Je suis impliqué dans cette affaire avec Michel Lelièvre
qui me parla d’un réseau et de filles achetées pour faire le
tapin.
Puis, le samedi 17 août, Marc Dutroux est entendu à
Neufchâteau où il accuse Bernard Weinstein et parle,
enfin, de Julie et de Mélissa :

– C’est vrai qu’à Michel Lelièvre j’avais dit vouloir une
fille pour moi, mais ma surprise fut énorme de voir Julie
et Mélissa chez moi à Marcinelle !
Soudain, Michel Demoulin s’interrompt, boit un verre
d’eau et poursuit sur un ton particulièrement las :
– Quand j’ai eu fini de taper cette déposition, je n’ai plus
été capable de poursuivre mon travail. Je n’en pouvais
plus, j’étais coincé psychologiquement !
Et pour cause quand on l’entend évoquer « l’audition primordiale
» de 12 heures 05 :
– Nous allions recevoir le maximum d’informations qui
donnaient le départ à l’enquête.
– Quelles informations ?
– Nous ne voulions pas rompre le climat de confiance avec
Marc Dutroux (on peut aisément deviner combien cela dut
être pénible pour les enquêteurs) afin d’obtenir des informations
supplémentaires. La vanité de Dutroux a été son
point faible quand il nous dit : « J’ai été utile en donnant
des soins à Julie et Mélissa. » Nous avons ressenti ces informations
de la même manière que celles reçues pour Laetitia.
Il corrigea lui-même le procès-verbal, vérifia à la lumière
si le double correspondait exactement à l’original...

D’insoutenables découvertes à Sars-la-Buissière

Les enquêteurs se rendent à Sars-la-Buissière le 17 août
à 13 heures 45, suite aux précisions de Dutroux. Il y est
emmené en hélicoptère par mesure de sécurité, car la population
gronde...
– Il a immédiatement indiqué l’endroit où reposaient Bernard
Weinstein et les petites, explique Michel Demoulin
au bord des larmes. On a creusé et dans le bac on a remonté
de la terre... et on a aperçu les corps des petites.
La vue d’une diapositive est insoutenable...
– Passez ! lance le président Goux.
– Mélissa est celle qui portait des boucles d’oreille, reconnaît
Dutroux.
Un Dutroux de plus en plus arrogant quand on évoque
les fouilles de Jumet et qui s’autorise même à poser une
dizaine de questions de « détails » aux enquêteurs.
– Où voulez-vous en venir ? lui demande le président.
– J’y viens, je ne suis pas un intellectuel et je prépare mes
questions, lui répond-il au deuxième jour de l’exposé de
Michel Demoulin et Lucien Masson.
– On y viendra plus tard ! coupe le magistrat, clouant de la
sorte la parole à Dutroux.
Alors que les deux enquêteurs évoquent avec minutie le
travail des cinquante perquisitions effectuées par dix services
différents de police (17 000 pièces saisies, dont des
dizaines de véhicules, des centaines de photos et de vidéos...),
ils font aussi état de déclarations de Dutroux qui,
odieux jusqu’au bout, se plaignait aussi de ses conditions
de détention.
Avec aplomb, Marc Dutroux confirme :
– Mes conditions de détention étaient plus inhumaines
que celles de Julie et de Mélissa ! Ma nourriture de cochon
me faisait gonfler et je manquais d’oligo-éléments !
Dans le box, Nihoul reste impassible, Lelièvre continue de
sourire béatement (un rictus, paraît-il) et Martin, séparée
par une chaise de son ex-époux tortionnaire, se fait toute
petite. « Mais, leur tour arrive ! » disent certains avocats
des parties civiles.


Chapitre 11

Un triste exposé

S’ils ont fait preuve d’une approche remarquable de Dutroux
au point d’en arriver à le faire parler, en revanche le
travail des policiers dans l’enquête fut beaucoup plus pénible,
pour ne pas dire franchement contesté par diverses
parties. Jean-Denis Lejeune parle de « triste exposé » de la
part de Michel Demoulin et Me Magnée de « lavage de
cerveau », alors que devant le palais de justice les badauds
évoquent la « nouvelle histoire belge » : une lame de rasoir
trouvée dans le fourgon cellulaire transportant Dutroux,
Martin et Lelièvre. Une enquête est ouverte. Une de plus.
Louisa Lejeune pose une question en brandissant un vêtement
de sa fille, à tout jamais disparue :
– Comment et pourquoi le polo semblable à celui-ci que
portait Julie s’est retrouvé à Sars-la-Buissière et pas dans la
cache de Marcinelle ?
– Il a été transporté par Dutroux et Martin.
Ensuite Jean-Denis Lejeune remonte au créneau. Il est
excédé et le clame :
– Le juge Langlois a dit que ses enquêteurs présenteraient
un produit fini, on est loin du compte !
– Je suis un enquêteur parmi d’autres, réplique Michel
Demoulin.
– Pourquoi n’avez-vous pas jugé nécessaire de réentendre le
maître-chien avant la reconstitution de Grâce-Hollogne ?
– Cette décision revenait à Monsieur Langlois.
– C’est une situation agaçante ! On ne va jamais s’en sortir,
c’est une véritable partie de ping-pong. Je ne suis pas satisfait
de ce qui se passe dans ce procès. Cela confirme ma
crainte : on n’arrête pas d’ouvrir des parapluies ! L’enquête ?
C’est comme pour la confiture, moins on en a, plus on
l’étale !
– Une autre question ? lance le président Goux.
– Vous avez dit à Marc Dutroux que Michel Lelièvre était
à l’étranger le 24 juin 1995, jour de l’enlèvement de Julie
et Mélissa, or c’est faux ! Des éléments objectifs (retrait
bancaire, achat d’essence...) prouvent le contraire. Alors ?
– Je ne sais rien répondre à cela.
– J’étais bien en Belgique ! précise Michel Lelièvre.
– Monsieur Demoulin, pouvez-vous décrire le congélateur
de Marcinelle ? Pouvait-il contenir deux corps ?
– Je ne l’ai jamais vu, mais selon Marc Dutroux il n’y aurait
placé qu’un corps.
– J’ai mis les deux corps, car le congélateur faisait un
mètre cube et s’ouvrait vers le haut, spécifie Dutroux.
– Tiens ! lance le procureur Bourlet, c’est une nouvelle version.
– On doit faire avec ce que l’on a, constate le président
Goux.
– Comment, dans de pareilles conditions, accéder à la vérité
tant réclamée par les victimes rescapées et les familles ?
Un président qui commence à être excédé par Dutroux :
– Si l’enquête a été si longue, c’est que vous avez menti à de
multiples reprises. À présent, je vous invite à vous taire et à
ne pas critiquer les contradictions des autres !

Un président qui annonce, après trois jours de réflexion,
que Michel Ferette et six autres personnes (mais pas
Georges Frisque), seront entendues.
– Et les vidéos pornographiques et pédophiles ? demande
Me Magnée à l’enquêteur Demoulin.
– Il fallait utiliser un matériel spécial de lecture car certaines
cassettes étaient en mauvais état. Nous en avons
exploité d’autres en fonction des titres et il s’agissait de
pornographie commerciale (sic).
– Si on avait noté sur une cassette « Pèlerinage à Lourdes »,
on ne la regardait donc pas ! (rires dans la salle). Trouvezvous
normal que l’on ne s’y intéresse pas parce que les victimes
et les auteurs ne sont pas ceux que l’on connaît ?
Marc Dutroux ne se lève même plus quand il pose ses
questions et explique, sans la moindre gêne :
– L’essentiel est d’avoir une bonne réponse !
Suit une kyrielle d’interrogations et de commentaires de
Dutroux du genre :
– Quels sont vos critères de sélection pour entendre des
témoins ?
– Considérez-vous que Madame Martin soit plus crédible
que moi ?
Etc. Etc.
– Ce sera aux jurés d’en décider ! lui répond le président
Goux.
Dutroux poursuit inlassablement son discours nauséabond.
Laetitia et le couple Lejeune quittent la salle...

Un magistrat honoraire sort de sa réserve

En marge des audiences, j’effectue différentes interviews
afin d’illustrer davantage le compte-rendu des audiences.
Guy Poncelet, procureur du roi honoraire, assiste à de
nombreuses audiences du procès et m’accorde un entretien.
Après un mois de débats, son analyse est particulièrement
éloquente : « Tout l’édifice du juge d’instruction et
des enquêteurs s’écroule ! »


Voici, en dix points bien précis, l’avis hautement autorisé
de cet ancien magistrat, actuellement membre de l’Observatoire
citoyen.
1. Bilan d’un mois de procès
– La mise en route du procès fut extrêmement lente, mais
actuellement on est dans le vif du sujet depuis que des
questions sont posées. On constate ce que nous pensons
depuis très longtemps : les lacunes de l’enquête apparaissent
les unes après les autres. Tout l’édifice du juge
Langlois qui a construit sa thèse à partir du volet « Julie
et Mélissa » et du seul témoignage de Madame Henrotte,
s’effondre. C’est un bilan très important.
2. Le juge d’instruction Jean-Marc Connerotte
– Je regrette beaucoup que, quand on découvre un peu
d’humanité chez un magistrat, on le trouve ipso facto trop
émotif ! Le juge Connerotte avait tout trouvé sur le terrain,
lui, et le juge Langlois a travaillé à partir de papiers... Il
ne faut surtout pas discréditer le juge Connerotte, que du
contraire !
3. Le juge d’instruction Jacques Langlois
– Ce juge a fait une superbe démonstration technique,
très bien préparée, mais sa construction s’articule autour
d’un Dutroux « pervers isolé », et dès qu’ on lui a posé des
questions un peu précises, son édifice a présenté beaucoup
de failles. Et puis, un juge d’instruction ne peut pas avoir
une thèse, car il doit envisager toutes les possibilités qui
s’offrent à lui. Il a cru avoir tout en main, mais comme il
n’avait pas beaucoup de métier, il n’a basé son travail, donc
sa thèse, que sur les propos des accusés et il n’a pas été
plus loin. C’est le propre d’un magistrat inexpérimenté. Sa
conviction personnelle a prévalu sur d’autres voies dont il
n’était pas certain, ce fut une erreur.
4. Le chef d’enquête Michel Demoulin
– Michel Demoulin, c’est la copie conforme du juge d’instruction
Langlois. Langlois et Demoulin sont les champion
et vice-champion de Belgique de tennis de table !
5. Le président Stéphane Goux
– Ce président a manqué de fermeté en laissant un peu
tout le monde aller trop loin dans des démonstrations et
en permettant des commentaires. Certes, il veut se mettre
à l’abri des critiques... Est-ce une tactique ? En attendant,
on a pris quinze jours de retard ! Ainsi, Michel Demoulin
a pris une demi-heure pour démontrer que Julie et Mélissa
n’avaient pas été enlevées à 17 heures 30, or tout le monde
le sait et personne ne le conteste. Je bouillais face à ça et
par rapport à d’autres points du même genre. On a un peu
le sentiment qu’il ne faut choquer personne. Ceci dit, je
trouve aussi que le président Goux vient fort au secours
des témoins qui ont déjà défilé à la barre (juges d’instruction
et enquêteurs) !
6. Le procureur du roi Michel Bourlet
– J’ai le sentiment profond qu’il se tient en réserve et qu’il
y va doucement...
7. Les accusés
. Marc Dutroux :
– Il continue à mentir comme il l’a toujours fait. C’est
aussi un manipulateur au point de perdre tout crédit, mais
s’en rend-il compte ?
. Michèle Martin :
– Elle joue la femme sous influence. Je ne suis pas certain
que l’amour conjugal conduit jusqu’à ne pas alerter les policiers
afin de délivrer les petites. Elle avait donc toutes les
possibilités pour sauver Julie et Mélissa, mais elle a couvert
des horreurs innommables !
. Michel Lelièvre :
– Pauvre toxico menacé par Dutroux ? Je voudrais bien
décoder ce tir de barrage vers Dutroux : n’y a-t-il pas une
alliance entre eux (Martin, Lelièvre et Nihoul) pour isoler
Marc Dutroux et, de la sorte, amoindrir leurs propres
responsabilités ?
. Michel Nihoul :
– Il n’a rien fait, il a donc le beau rôle pour le moment.
Étrangement, on constate que les dires initiaux de Michèle
Martin impliquant Nihoul ne font plus partie des
débats... Elle, aussi, met la pédale douce, d’où l’alliance
que j’évoque !
8. L’avenir du procès
– Je n’attends pas grand chose, à vrai dire plus rien. On
ne recevra pas de réponses aux questions fondamentales.
9. Michel Ferette, enfin appelé à la barre
– C’est, effectivement, une bonne chose. Cela me paraissait
même indispensable, ne fut-ce que pour enlever un
doute.
10. Le dossier bis, clef de l’affaire ?
– J’ai toujours clamé que ce dossier bis est le meilleur
moyen de ne pas donner réponse à certaines interrogations.
Le saucissonnage du dossier est la chose la plus grave
dans cette affaire. Cette manière de faire est rarissime en
matière judiciaire. Pour moi, le dossier bis est une voie de
garage sans issue !

Ils ont dit

. Me Magnée :
– Michèle Martin reste la femme de la vie de Marc Dutroux.
. Marc Dutroux à Michèle Martin :
– Si tu parles, je vais régler ton compte durant le procès !


Chapitre 12

Des policiers encore sur la sellette

Relativement discrète par rapport à Jean-Denis Lejeune,
Louisa, la maman de Julie, est à présent, bien malgré elle,
placée sous les feux de l’actualité cruelle et impitoyable.
Placée, aussi, sous le regard – fuyant – de Marc Dutroux
et de ses acolytes potentiels. Elle prend la parole, dans un
grand moment d’émotion :
– Je suis très déterminée et je ressens une force en moi qui
me pousse à venir exprimer les questions qui me restent
sur le coeur. Je me doute que, là-haut, Julie est avec moi...
Comme on le sait (voir un chapitre précédent), la maman
de Julie exhiba un vêtement de sa fille en posant une question
de détail (« Pourquoi ce vêtement s’est-il retrouvé au
domicile de Michèle Martin à Sars-la-Buissière alors que
les petites étaient enfermées à Marcinelle ? », sous-entendant
qu’elles auraient pu avoir été transportées durant leur
séquestration) et à ce moment, un silence de plomb s’abattit
sur le prétoire et dans les salles d’écoute.
Carine Russo, elle, devait se présenter le lundi 29 mars
au procès en tant que témoin puisqu’elle est parmi les
dernières personnes à avoir vu les petites filles le 24 juin
1995. Elle avait dû préparer cette épreuve et se remémorer
les centaines d’interviews qu’elle a données ces huit-neuf
dernières années dont, celle prémonitoire, qu’elle m’avait
accordée (Voir « La Saga Dutroux ») à la veille du premier
anniversaire (?) de la disparition des petites – que l’on
cherchait encore - :

– La justice est beaucoup trop lente à réagir dans le type de
situation que nous vivons. Elle évoque une fugue, traîne,
mais ne prend pas les mesures d’urgence. J’avais toujours
espéré qu’on puisse collaborer avec les autorités judiciaires,
mais ce n’est pas dans leurs habitudes paraît-il...
– En revanche, pour renvoyer mon épouse devant le tribunal
correctionnel parce qu’elle aurait malmené par écrit
l’enquêteur Demoulin, la justice a été fort rapide ! m’avait
aussi dit Gino Russo.
Et, comme si le mauvais sort s’acharnait sur cette maman
déjà marquée par un malheur irréversible, Carine Russo
a perdu sa mère quelques heures à peine avant de se présenter
au palais de justice à Arlon. Son audition a été,
logiquement, reportée probablement après les importantes
dépositions de certaines personnes qui ont aussi beaucoup
de choses à dire : les policiers Michaux, Lesage, Peters, Lamorque,
mais aussi les Diakostavrianos, Roochow, Divers,
Jadot, Pinon...
Audition attendue, mais les Russo ont souvent clamé
qu’ils ne viendraient pas aux assises…

Un tournant important dans le procès

C’est à une cinquième semaine de procès particulièrement
« intéressante » que le public – de plus en plus nombreux
et qui fait la file dès 6 heures du matin pour assister aux
audiences – a assisté, en compagnie de certains parents et
Laetitia complètement abasourdis, à diverses révélations
ou confirmations honteuses !
En effet, à maintes reprises, la preuve a été faite que le
juge Langlois et divers enquêteurs, plus particulièrement
Michel Demoulin, ont eu une interprétation totalement
divergente avec certains faits et témoignages.

Ainsi, Paul Jacquet, est le maître-chien (à vrai dire une
chienne) pisteur de la brigade de Bastogne qui, le 24 juin
1995, fut appelé à Grâce-Hollogne en début de soirée dans
le cadre de l’inquiétante – et pour cause ! – disparition de
Julie et de Mélissa.
Il se souvient avec précision des faits, qu’il avait d’ailleurs
consignés dans son procès-verbal :
– Afin de faire sentir au chien un objet appartenant aux
petites, c’est avec l’aide de pinces que j’ai prélevé la taie
d’oreiller de Julie et lui ai présentée, celle de Mélissa
n’était pas retenue car le lit avait été refait, donc touché
par une autre personne au moins. Dans ce cas, Carine, la
maman de la petite.
– Comment avez-vous ensuite opéré ? demande le président
Goux.
– Je n’ai pas travaillé directement avec le chien au lieu supposé
de l’enlèvement, car le site était pollué.
– Pollué ?
– Je veux dire qu’il y avait trop de monde. J’ai donc été
un peu plus loin et le chien a démarré sans la moindre
hésitation vers le pont de l’autoroute. Il n’a pas marqué
d’arrêt et s’est dirigé vers l’aéroport. Ensuite, il a été attiré
de l’autre côté de la chaussée, il était très énervé car plusieurs
personnes s’étaient retrouvées à cet endroit. Enfin,
il s’est dirigé vers des taillis et est arrivé à la bande d’arrêt
de l’autoroute dans le sens Liège-Namur, puis les traces se
perdent. Je n’ai jamais été interrogé au sujet de ce travail et
je n’ai jamais été invité à la reconstitution des faits !
– Qu’avez-vous pensé au moment de votre travail ?
– J’ai pensé à un enlèvement avec violence, mais ceci n’engage
que moi.
– On a dit que la maman de Julie avait quand même touché
au lit !
– C’est faux ! Je suis formel : le lit était défait quand je
suis venu le soir de l’enlèvement et puis, le chien a suivi
une autre voie que celle empruntée par la maman dans ses
recherches.
– Le juge Langlois a parlé de doute quant au travail du
maître-chien pisteur. Avec le témoignage que nous venons
d’entendre, je prends une grande distance avec le magistrat
! lance Me Magnée.
Autre témoignage peu amène à l’encontre des enquêteurs,
celui de Jean-Marie Blach qui, le 24 juin 1995 rendait
visite, en compagnie de son épouse, à Madame Henrotte,
leur parent, voisine du lieu de disparition des petites :
– Nous avons été bousculés par l’inspecteur Lamoque
parce que mon épouse et moi on ne se rappelait pas avec
précision certains détails. Nous étions presque considérés
comme des coupables ! Ils ont même été demander à mes
beaux-enfants si je ne les avais pas violés !
Madame Henrotte avait fait des déclarations en spécifiant
avoir vu les petites monter dans une voiture sans être
l’objet de violences, selon les enquêteurs. Aujourd’hui, atteinte
par une maladie grave, elle ne peut plus se déplacer :
– N’empêche ! lance le procureur Bourlet qui, petit à petit,
monte à l’assaut, il est important de visionner ce que ce
témoin a dit sous vidéo et pas ce qu’« on » est venu nous
raconter la semaine dernière (déposition de l’enquêteur
Demoulin).

Autre mise au point « intéressante » dans ce procès, pour
ne pas dire tournant « délicat » face à la thèse du juge Langlois
et d’enquêteurs, le témoignage de Raphaël Massin,
qui se rendait chez son grand-père habitant la même rue
que les Russo en ce funeste samedi de juin 1995 :
– J’ai aperçu les petites filles dans la rue peu avant 17
heures. J’ai reconnu Julie car elle portait un bermuda avec
des motifs bleus.
– Vous étiez bien accompagné de votre compagne Nancy ?
– Elle est toujours avec moi !
– C’est bien, félicitations !
– Pourtant, l’inspecteur Demoulin a dit que vous les avez
vues après 17 heures ! lance le procureur Bourlet.
– Je n’ai jamais dit ça ! s’exclame le témoin.

Pathétique et inquiétant

Mains derrière le dos, visiblement amaigri par la maladie,
René Michaux préfère rester debout durant les nombreuses
heures de son audition.
– Vous avez été chargé de procéder à plusieurs perquisitions
à Marcinelle, veuillez nous les expliquer.
– Dans un premier temps, j’ai appris par mon collègue
Pettens, que Monsieur Dutroux avait été arrêté et j’en ai
profité pour aller obtenir des mandats de perquisition en
lieu et place de la police de Charleroi.
– Pourquoi cette manière d’agir ?
– Parce qu’à la gendarmerie on avait davantage d’hommes
qu’à la police de Charleroi. Et puis, nous connaissions plus
d’adresses de maisons de Dutroux que nos collègues policiers
(à vrai dire, on était en pleine guerre des polices : qui
allait remporter la course dans la découverte des petites disparues
?). Le juge Lorent (Charleroi) a marqué son accord.
– Comment cela s’est-il déroulé ?
– On a mis le processus en extrême vitesse. J’ai effectué
la perquisition de Marcinelle. La porte fut ouverte par un
serrurier et ce fut la vision d’un bric-à-brac incroyable.
– À quelle heure débuta cette perquisition ?
– Vers 9 heures 15 – 9 heures 30.
– Naguère, vous avez dit 9 heures 50 !
– Environ... Nous étions là pour rechercher des indices de
séquestration, dont des caches pour y mettre des enfants.
– Julie et Mélissa ?
– Nous ne les avons jamais perdues de vue dans cette opération.
Malheureusement, nous n’avons pas découvert la
cache.
Néanmoins, Monique Novis, l’experte-architecte vient
quelque peu au secours de l’ex-gendarme en affirmant :
– L’ouverture par la porte-étagère était pratiquement indécelable
pour quelqu’un qui n’a pas été formé pour voir en
trois dimensions. Je comprends que le gendarme Michaux
ne l’ait pas vue. Les responsables, ce sont ceux qui ne décident
pas de faire appel à des professionnels pour rechercher
de tels éléments.
Soit, mais, justement, René Michaux, en tant que responsable
de l’enquête n’avait-il pas l’occasion de requérir un
professionnel pour cette recherche ? Mais, c’était peut-être
trop lui demander sachant que, quand même, cela aurait
pu lui être refusé.
Il en alla de même pour le matériel de recherche. Il aurait
fallu un appareil à infrarouge, voire un vibraphone, pour
« sonder » les murs.

– À l’époque, il fallait aller en Hollande pour disposer de
ce genre d’appareil, nous confie un policier fédéral (ex-gendarme)
de Charleroi.
En revanche, l’appareillage pour flasher les automobilistes,
lui, était du dernier cri et très sophistiqué...
– Nous étions limités en hommes et en temps, explique
René Michaux. J’ai fait un compte-rendu au juge Lorent
en lui expliquant le capharnaüm que nous avions découvert,
dont de nombreux objets volés. Avec son accord,
nous avons placé des scellés pour revenir ultérieurement
car je devais me rendre à La Louvière où un policier disait
avoir des informations à nous communiquer. J’avais un
emploi du temps très chargé à l’époque...

Rétention d’informations

Dans l’immense dossier (plus de 400 000 pages !), j’ai
retrouvé ces informations et les commentaires de la Commission
d’enquête parlementaire qui en découlèrent :
« Le 13 décembre 1995, René Michaux reçoit du commissaire
adjoint Dubois de La Louvière des informations pertinentes
pouvant être utiles pour son enquête sur Dutroux. Le texte est
libellé comme suit :
« 13 décembre 1995 : un informateur (un autre que l’ informateur
de M. Pettens) contacte spontanément M. Dubois
pour lui communiquer des informations précises :
* réseau pédophile;
* dispose de 6 ou 7 Mercedes + une camionnette beige basée
à Schaerbeek (Asco);
* photographient des fillettes, constituent un catalogue en vue
de leur enlèvement – rapport 300 000 francs.
Les fillettes seraient détenues pendant un certain temps en
Belgique et exportées ensuite en groupe vers la Thaïlande et
l’Europe de l’Est. »
M. Dubois remet à M. Michaux un certain nombre de PV
qu’ il a rédigés concernant des faits qui se sont produits pendant
la période de septembre à novembre 1995 dans la région
de Mons, La Louvière, Charleroi à proximité d’ écoles (notamment
le fait de photographier et d’ importuner des jeunes
filles).
(...) Il ressort d’un rapport d’ information d’une assistante
de police de la police de Charleroi, daté du 9 octobre 1995,
que M. Michaux était fort bien au courant des actes suspects
commis dans la région. Ce rapport mentionne une quinzaine
de faits semblables commis dans la région de Couvin, Thuin,
Chimay, Beaumont, qui sont traités par la BSR de Charleroi,
plus spécifiquement par M. Michaux. Les données de M.
Dubois n’ étaient, selon M. Michaux, pas du tout pertinentes;
pire, selon lui, elles provenaient soit du BCR (Bureau central
de recherches) soit d’une fuite – selon le rapport d’ information
à l’officier de la BSR que M. Michaux a rédigé le 21
décembre 1995, les informations de M. Dubois présentaient
une ressemblance très frappante avec les données du dossier
Othello.
M. Michaux n’a, pour la même raison, envisagé à aucun
moment de transmettre les informations de M. Dubois à la
cellule de Grâce-Hollogne. Or, les informations de M. Dubois
et les informations relatives aux actes suspects concernant
des enfants auraient dû inciter M. Michaux à mener une
enquête approfondie. »
Étrangement (?), alors que c’était certainement le moment
d’aborder le sujet, il n’a pas été fait allusion à cette affaire
aux assises...

Chuchotis et chuchotements

– Je n’ai pas fait la description complète de la cave, spécifie
René Michaux devant la Cour d’assises, mais j’ai fait
réaliser des photos. La cache était totalement indécelable.
À vrai dire, je l’avais prise pour une citerne en cours de
réaffectation à cause d’un tuyau en PVC, d’une pompe
vide-cave... Durant cette perquisition, je me suis retrouvé
dans la cave avec le serrurier et nous avons entendu des
chuchotis inaudibles et non des murmures. Nous avons
tenté de localiser l’endroit de ces chuchotis.
– De quelle manière ?
43.JPG– Je suis sorti à l’extérieur de la maison et j’ai vu des linges
d’enfants sécher sur des fils. Grâce à la presse, je me suis
souvenu que j’avais engagé la conversation avec une dame
et des enfants dans la rue et j’en ai déduit que les chuchotis
provenaient donc de la rue.
– Avez-vous saisi des objets ?
– J’ai procédé à la saisie de chaînes, cadenas, d’une boîte
en carton ayant contenu des menottes, de fioles ressemblant
à des produits pharmaceutiques, de cassettes vidéo,
de somnifères...
– Pourquoi avez-vous interrompu cette perquisition ?
– Pour me rendre auprès de Monsieur Dubois à La Louvière.
– À combien avez-vous fait ce genre de perquisition ?
– À quatre.
– Qu’avez-vous saisi lors de la deuxième perquisition ?
– Des chaînes et cadenas. Le dossier a été clôturé. Je n’ai
pas pu visionner les vidéos par manque de temps et de
moyens.
– Et les informations concernant des caches réalisées dans
une maison de Dutroux à Marchienne-Docherie qui vous
étaient parvenues ?
– Je les ai reçues le 5 juillet 1995 et j’ai conseillé d’avertir
la cellule de Grâce-Hollogne.
– Pourquoi avez-vous attendu le 15 août 1996 pour faire
allusion aux chuchotis ?
– Parce que, à tort, j’avais cru qu’il s’agissait des enfants
de la voisine dont j’avais vu des vêtements pendre à l’extérieur.
Ici aussi, l’experte-architecte Monique Novis vient littéralement
au secours de l’ex-gendarme :
– L’isolation acoustique de la cache était identique à celle
d’un mur mitoyen. Il y avait donc possibilité d’entendre,
mais faiblement.
Une cache qu’elle décrit comme « invivable » :
– On n’aurait pas mis un chien dans pareil endroit, tant
c’était insalubre.
– Cela pouvait donc être une cache de transit ! suggère Me
Beauthier.
– Surtout, ne dites pas cela devant Sabine, ce serait difficilement
supportable ! supplie Me Rivière.

Et les déclarations du « moustachu » ?

– Qu’avez-vous fait des informations anonymes reçues
concernant le chalet de Weinstein ? demande encore le
président Goux à René Michaux.
– Je les ai transmises au chef d’enquête responsable de
Jumet.
– Avez-vous souvenance d’avoir vu un congélateur à Marcinelle
? questionne un juré.
– Oui, sur le côté gauche en me dirigeant vers la salle de
bain.
– Avez-vous regardé son contenu ?
– J’ai vu qu’il y avait des vivres, mais je n’ai pas vérifié
davantage. J’ai vu des paquets de viande et de légumes
vendus dans le commerce...
– Pouvez-vous nous parler de l’inspecteur Zicot qui, le 12
décembre 1996, aurait reçu une information de Pinon qui
vous aurait dit que Julie et Mélissa étaient mortes avant
ma séquestration ? intervient Marc Dutroux.
(…)
– Expliquez-vous à ce sujet, demande le président Goux.
– Dans le cadre d’une sortie d’agrément avec des amis
à Charleroi, nous nous sommes retrouvés à la « Villa de
Pinocchio ». Un moustachu s’est assis près de nous et m’a
dit : « Je vous reconnais ». Il m’a suivi quand mes amis sont
partis et m’a déclaré : « J’ai quelque chose à vous dire ».
Nous avons été boire un verre et il m’a dit : « Je m’appelle
Donato M. Je viens de sortir de prison pour vols de GSM
et des problèmes avec la TVA. J’étais incarcéré avec Daniel
Pinon, le frère de Gérard. Ce Daniel m’a affirmé que
Gérard avait enterré les petites avec Dutroux le même jour
que l’ensevelissement de Bernard Weinstein, soit le 25 novembre
1995. » Ce moustachu m’a donné des détails précis
concernant la grue utilisée par Dutroux pour creuser les
fosses. Il m’a laissé son numéro de portable pour que je
puisse le recontacter, j’ai fait de même, mais je n’ai plus
jamais réussi à le joindre.

Et puis, mine de rien, on passe à autre chose...
– Vous avez prétendu que le compteur d’eau de la maison
de Marcinelle était inaccessible lors de votre perquisition
du 19 décembre 1995, or dans votre procès-verbal vous
dites l’avoir débranché !
– Je me suis trompé.
– Y avait-il beaucoup de vivres dans le congélateur ?
– Je ne sais plus le dire.

Un membre du jury s’énerve

– Vous rentrez dans cette maison pour perquisitionner,
lance un juré qui s’énerve quelque peu, c’était pour chercher
quoi au juste ? Pourquoi ne pas avoir vidé le congélateur
?
– J’allais chercher des chaînes...
– Mais vous cherchiez des enfants quand même ! Pourquoi
n’avez-vous pas crié après eux ?
– J’ai même dit de se taire, car ayant travaillé dans le bâtiment
avant d’entrer à la gendarmerie, je sais qu’on isole
les pièces...
– Y avait-il un soupirail par lequel vous pouviez entendre
des voix venant de l’extérieur ?
– Oui, mais il était bouché avec quatre blocs.
– Et le deuxième soupirail ?
– Il m’était impossible de l’atteindre à cause d’une pile de
bois.
– Pourquoi parlez-vous à présent de chuchotis alors que,
naguère, vous évoquiez des voix d’enfants ?
– Il s’agissait bien de chuchotis...

René Michaux « spécialiste »

– Pour quelle raison avez-vous été appelé dans cette affaire
?
– Je faisais partie de la section moeurs-stupéfiants de
Charleroi et j’avais diverses missions. Ce genre de criminalité
était ma spécialité.
– Le 5 juillet 1995, vous avez reçu une information évoquant
Dutroux et des caches d’enfants...
– C’était la période des congés et nous n’étions que deux
gradés, Pettens et moi, mais nous avons simultanément
pensé à Julie et Mélissa et avons transmis cette information
à Grâce-Hollogne.
– Etiez-vous suffisamment informé sur Marc Dutroux par
vos supérieurs ?
– Non. Mais lors de conversations informelles entre collègues,
j’étais au courant de l’existence de Dutroux.
– Et lors de la deuxième perquisition ? insiste un juré.
– Les deux fillettes étaient toujours dans ma tête. Mon but
depuis le début était de les retrouver.
40.JPG– Et An et Eefje? (photo ci-contre : le père d'Eefje au procès d'Arlon)
– Là, je n’étais pas au courant, si ce n’est par un entrefilet
dans la presse concernant l’enlèvement de ces deux
enfants.

Jean-Denis Lejeune choqué

Le papa de Julie pose quelques questions à René Michaux.
Celui-ci se tourne vers Jean-Denis Lejeune, le fixe droit
dans les yeux et lui dit :

– Si c’était à refaire, je passerais encore à côté, je ne trouverais
pas la cache !
– C’est inquiétant !
– Le 13 août 1996, nous étions huit avec un chien et nous
n’avons pas plus retrouvé Sabine et Laetitia, malgré nos
fouilles et refouilles. Je vous assure, Monsieur Lejeune, en
mon âme et conscience, c’est mon avis.
– Nous ne sommes pas du même avis ! Je reste inquiet.
Vous aviez pourtant l’habitude des perquisitions ! Et le
spéculum saisi chez Dutroux, cela ne vous a pas interpellé ?
– Je peux vous donner une adresse où l’on peut se fournir
en équipement de chirurgien... Et puis, le juge Lorent m’a
dit de restituer ce spéculum car cela ne rentrait pas dans
le cadre du dossier.
– Vous dites avoir travaillé dans le bâtiment or, pourquoi
n’avez-vous pas réagi face à un mur blanc plafonné sans
joint dans une cave ?
– Je ne me suis pas posé la question sur le sujet, mais il y
avait des travaux partout dans cette maison !
– Mais vous cherchiez des caches quand même ! Donc, ces
travaux ne vous interpellaient pas ?
– Non, c’était tout frais.
– Vous saviez quand même bien que Marc Dutroux faisait
des travaux ailleurs et qu’il aménageait des caches !
– Ce n’est pas vrai ! C’était dit au conditionnel et pas pour
Marcinelle (depuis 1993, on savait que Dutroux faisait effectivement
des caches en d’autres lieux).
– Vous vous dites bricoleur. Votre attention n’a pas été
attirée par l’épaisseur et la largeur des cornières de l’étagère
servant à dissimuler l’entrée de la cache ?
– Marc Dutroux avait poussé la plaisanterie plus loin en
mettant un point de soudure sur les tire-fonds.
– Ce qui était normal, Monsieur Michaux ! C’était pour
éviter que les vibrations de trains les fassent se dévisser,
comme pour les avions à Bruxelles.
– J’étais à Charleroi, pas à Bruxelles !
– Je n’ai plus de question à poser, Monsieur le président,
signale alors Jean-Denis Lejeune, complètement choqué
et dépité.

Où sont donc passées les vidéos ?

Me Beauthier interroge ensuite René Michaux sur un pan
de cette affaire qui reste un mystère plus que troublant.
– Qu’en est-il des cassettes vidéo découvertes le 13 décembre
1995 ?
– Nous savions qu’il y avait des scènes pornographiques
sur des vidéos de Marc Dutroux datant de 1985 et nous
avons embarqué 92 cassettes (on évoqua aussi 93, puis
97...). Mais mon procès-verbal a été annulé par le juge
Lorent. Mes supérieurs ont aussi jugé de ne pas aller plus
loin... Or, effectivement, un gendarme avait visionné une
vidéo et avait trouvé des scènes pornographiques avec des
personnes identifiables à identifier. Mais c’était un bordel
très grand dans cette affaire...
– On ne s’y retrouve pas, Monsieur Michaux !
– Même en 2001 on recherchait encore des cassettes saisies
et emportées en 1996 ! C’était un vrai bordel, je vous
le répète. Tout a été tapé dans des sacs...
– Qu’a-t-on fait de ces cassettes, Monsieur Michaux ?
– J’essaie de vous donner la vérité.
– À ce sujet, vous êtes justement la seule personne qui peut
la fournir. Avouez, qu’il y a un problème majeur avec ces
cassettes !
– Si cela n’avait tenu qu’à moi...
C’est le moment que choisit le président Goux pour interrompre
l’audience..., mais à la reprise, l’avocat Beauthier
revient à la charge :
– On sait que sur des cassettes on pouvait reconnaître
certaines gens, non ? N’a-t-on pas caviardé certaines séquences
?
– Je n’en sais rien !
– L’enquêteur Barthélémy a visionné une cassette en 1999
et vous a téléphoné à ce sujet. On a même donné un exemplaire
de cette cassette à l’avocat de Marc Dutroux de
l’époque. Il s’agit de cette fameuse cassette intitulée « Jurassicpark
» où apparaissent les travaux de la cache, puis
un peu plus loin le viol dans des conditions effrayantes de
la slovaque Palusova...
– Tout le monde savait la manière de procéder de Marc
Dutroux avec ces vidéos, mais j’ignorais totalement ce viol
sur vidéo. On ne m’a jamais expliqué cette scène.
– Et la cassette « Blanche neige », qu’y a-t-il après le film ?
– Je l’ignore.
– Je demande que Monsieur Michaux reste à la disposition
de la Cour ! lance le procureur Michel Bourlet.
– J’étais un exécutant, ne l’oubliez pas ! réplique René
Michaux.

Me Magnée monte au créneau et s’adresse directement à
René Michaux à qui il annonce « une heure de questions ».
À vrai dire, il y aura cinq minutes à peine. Jugez-en :
– Vous n’êtes pas fatigué ?
– Je m’attendais à pire.
– Avez-vous le souvenir de coups de fil de Nihoul durant
vos perquisitions au domicile de Marc Dutroux ?
– Non.
– Y a-t-il eu un blocage de la hiérarchie de la gendarmerie
par rapport à l’enquête ?
– Je ne peux le dire. Mais si tout le monde avait mis du
sien à la gendarmerie, il y aurait eu moins de victimes.
– Qui à la gendarmerie ?
– La hiérarchie, jusqu’au grand patron du BCR !
L’avocat général Andries coupe littéralement le dialogue
entre l’avocat et l’ex-gendarme :
– Quel rapport y a-t-il avec les faits dont les assises sont
saisies, Maître ?
– J’acte la question, j’en ai donc terminé et je m’expliquerai
en plaidoirie ! Il y a des vérités qu’on ne veut pas entendre
et je profiterai donc de l’immunité de ma plaidoirie pour
les dire !

Félicitations et questionnements

Au moment des conclusions, Me Attout, conseil de Michel
Nihoul, se lève et adresse ses plus vives félicitations à René
Michaux pour le courage dont il a fait preuve, en revanche
Me Beauthier, avocat de Laetitia, s’interroge tout haut :
– Je me demande si en perquisitionnant chez Marc Dutroux,
certaines personnes n’avaient pas intérêt à mettre
la main sur des cassettes vidéo qui pouvaient révéler certaines
choses, voire des éléments qu’on ne veut pas exploiter.
L’instruction a été délibérément polluée et je persiste à
clamer que Marc Dutroux n’est pas le prédateur isolé que
certains nous présentent !
Michel Bourlet monte en pression au fil des audiences.
Souvenez-vous de sa phrase dès le début de l’affaire, en
1996, phrase pour laquelle il eut maints démêlés avec sa
hiérarchie (plus particulièrement avec Madame Thily,
procureur général) et fit l’objet de railleries de la part de
certains journalistes :
« Toutes les personnes qui auront été identifiées sur les cassettes
pédophiles saisies chez Marc Dutroux, seront poursuivies...
si on me laisse faire. »
Eh bien, huit ans plus tard, le magistrat chestrolais remet
le couvert :
– L’enquête de Neufchâteau (celle du juge Langlois, bien
sûr) ne s’est pas intéressée aux responsabilités. Pourtant,
il y avait intérêt à connaître le contenu de ces cassettes. Je
tiens à savoir ce qu’elles contenaient ! J’irai jusqu’au bout !

En quittant le prétoire (gageons qu’ il y sera rappelé !), René
Michaux salue l’assemblée :
– Je vous souhaite une bonne fin de journée !

Jean-Denis Lejeune se prend la tête entre les mains :
– Cet homme est-il limité ? En tout cas, il n’a pas fait correctement
son travail en ne sondant même pas les murs de
la cave et, quand il dit qu’il avait Julie et Mélissa en tête, ce
n’est quand même pas dans un tiroir qu’il allait les retrouver,
non ? Pourquoi donc n’a-t-on pas envoyé quelqu’un
d’autre à Marcinelle ?

À ce moment, me sont revenus à la mémoire les propos
tenus par Patrick Moriau, alors membre à la Commission
d’enquête parlementaire :
– Pourquoi a-t-on confié l’enquête à René Michaux ? Des
gens m’ont parlé, même des gendarmes, et sont venus me
dire que si Michaux avait été désigné pour cette enquête,
ce n’était pas un hasard. C’était peut-être pour pouvoir la
faire échouer ou, tout simplement, parce que l’on savait
qu’elle échouerait (René Michaux était parmi les gendarmes
de Charleroi les moins bien cotés, professionnellement
parlant, par la hiérarchie) et qu’il fallait bien trouver
un bouc émissaire.

Quelques heures après l’audition de René Michaux, son
ancien collègue gendarme, Yvon Demarcq, ayant participé
aussi à la perquisition loupée de Marcinelle, remet
certaines choses au point :
– Jamais Michaux ne m’a dit que l’on cherchait une cache
et des enfants. À Marchienne-Docherie, c’est pourtant
moi qui avais trouvé les caches réalisées par Marc Dutroux...
Et dire que j’ai regardé cette étagère à Marcinelle.
Je n’en dors plus la nuit...
À ce moment de la déposition, le témoin s’effondre en
larmes. Il poursuit :
– Quand je pense que si René Michaux nous avait donné
la raison de notre perquisition, j’aurais pu trouver cette
cache ! J’ai été entendu par le juge Langlois. Il m’a uniquement
interrogé sur l’état de la cave et pas du tout sur l’état
d’esprit de cette perquisition...
Le grand déballage ne fait peut-être que commencer à
Arlon, en attendant la visite de la cache, probablement le
vendredi 23 avril... Déjà, Me Pollet, avocate de Michèle
Martin, a prévenu :
– Il ne sera pas question que ma cliente manie la porte de
200 kilos.
De quoi, ou de qui, donc, a peur l’ex-Madame Dutroux ?

Ils ont dit

. René Michaux, chef d’enquête :
– Une date marquante est le jour de la Fête de la Bière.
. Me Attout, avocat de Nihoul :
– Je n’apprécie pas toujours les informateurs qui jouent les
délateurs.
. Dialogue (?) entre René Michaux et Jean-Denis Lejeune :
– Je rêve de cette perquisition toutes les nuits !
– Cela ne m’arrange pas.
– Je le conçois.
. Me Clément de Cléty, avocat de Nihoul :
– La dernière chose que j’ai à vous dire... eh bien, il n’y en
a pas, je vous ai tout dit !

. Dialogue entre René Michaux et le procureur Bourlet :
– La perquisition en août 1996 s’est déroulée durant deux
jours.
– Faux ! Dans votre PV il est exactement question de 15
heures 20 à 17 heures 20. Soit deux heures et pas deux
jours !
. Daniel Lamoque, commissaire :
– Si j’avais reçu les informations de la gendarmerie, on
aurait sans doute agi différemment (et les petites auraient
été sauvées !), mais je ne saurais pas réécrire l’histoire.
. Dialogue entre Me Magnée et l’avocat général Andries :
– Je ne supporterai pas que l’on fasse de l’obscurantisme.
Ni du poujadisme !
– Employez les gros mots que vous voulez ! conclut le bâtonnier
au magistrat.
. Une ex de Marc Dutroux :
– Michelle Martin était consentante pour nos batifolages
à trois.

Dégagez ! Il n’y a rien à voir...

La formule est bien connue et fait souvent rire, mais dans
ce procès elle n’amuse personne. Certainement pas les victimes.
Ainsi, le juge Langlois et divers enquêteurs ont carrément
balayé d’un revers de la main des témoignages qui, au fil
du procès, se révèlent particulièrement importants, ne fût-ce
que parce que des portes n’ont pas été fermées et que des
doutes majeurs subsistent. Ils sont, parfois aussi, la résurgence
de dysfonctionnements intolérables. Voici quatre
exemples bien précis :


1. Alain Lejeune, le serrurier qui était présent lors de la
première perquisition ratée de Marcinelle en décembre
1995 :
– J’ai entendu des voix de petites filles différentes et bien
distinctes. Cela avait l’air de venir près de nous. Elles
parlaient normalement durant trois à quatre secondes. Je
peux dire qu’il ne s’agissait pas de chuchotements !
– Êtes-vous certain ?
– Je confirme que j’ai bien identifié les voix de deux petites
filles. Une a dit trois ou quatre mots et l’autre lui répondit
par une monosyllabe.
– Combien de temps Monsieur Michaux est-il resté dans
la cave ?
– Il en est sorti relativement vite afin de chercher l’origine
de ces voix à l’extérieur.
2. Françoise Grégoire, aide familiale :
– J’ai aidé la famille de Michèle Martin, et j’ai reçu des
confidences qui me bouleversèrent. L’épouse de Marc Dutroux
s’occupait beaucoup plus d’elle que de leurs enfants,
en tout cas.
– Quelles confidences ?
– La mère de Michèle Martin me confia que sa fille et son
beau-fils filmaient des viols de jeunes filles. Le nom de Nihoul
m’a été cité par Michèle Martin et elle me dit qu’ils
189
étaient très intimes et se voyaient régulièrement. Elle m’a
aussi révélé que Marc Dutroux était protégé et aidé par
des personnes importantes. Le 13 avril 1996 (donc quatre
mois avant le déclenchement de l’affaire Dutroux), j’ai été
à la police déclarer tout cela, y compris les enlèvements
d’enfants...
– Que vous y a-t-on dit ?
– On ne m’a pas cru et on m’a conseillé d’aller voir un
psychiatre !
– C’est la quatrième fois que j’entends dire que Marc Dutroux
était protégé par des personnes importantes ! lance
Me Quirynen, avocat de la famille Marchal.
– Pour quelqu’un de si bien protégé, je constate quand
même que Marc Dutroux a écopé de treize années de prison,
réplique Me Rivière, avocat de Sabine.
– Ce qui a été dit par Madame Grégoire n’est rien à côté
de ce que vous allez entendre ! clame le procureur Bourlet.
3. Hélène Filée, rendant visite à sa fille à Charleroi :
– Ma fille travaillait à côté du « Carré blanc » (établissement
situé non loin de la maison de Dutroux à Marcinelle)
et en lui rendant visite, j’ai cru voir Julie et Mélissa accompagnées
d’un jeune homme bien habillé. J’ai été frappée
par le regard des petites. Un regard gentil. Elles se donnaient
la main, portaient une robe, elles étaient très sages,
comme si elles étaient droguées. Puis, elles ont disparu de
mon champ de vision.
– Ne l’oubliez pas ! tonne Me Fermon, avocat de Laetitia,
le juge Langlois a refusé de perquisitionner au « Carré
blanc ». Or, outre les informations données par Madame
Filée, un substitut du procureur du roi avait parlé d’une
entrée secrète dans cet établissement. Les jurés peuvent
donc mesurer que des mesures n’ont pas été prises dans ce
cas- ci... aussi !
4. Michaël Diakostavrianos, inculpé dans la présente affaire
Dutroux,
détenu durant onze mois, puis libéré en 1997, non repris
dans l’acte d’accusation.
Me Beauthier l’interroge :
– Que faisiez-vous en 1991 avec Marjorie, 13 ans ?
– Je ne connaissais pas son âge. Elle portait une mini-jupe
en plastique et ça s’est terminé.
– Au moment de l’aborder, vous lui auriez dit : « Je suis
un ami de tes parents, ils ont eu un grave accident de voiture...
»
– Tout ça c’est pas juste ! J’ai dit ça sous la pression parce
que je voulais frimer.
– Et la jeune Angélique qui a dit avoir été abordée par un
inconnu, ami de ses parents, victimes d’un accident grave
de la route... Est-ce une manière d’aborder les jeunes filles ?
– Il n’y a rien de vrai, c’est la police qui a inventé tout ça !
– Et l’annonce que vous avez passée dans un toutes-boîtes
(hebdomadaire gratuit) : « Cherche jeune fille habillée avec
des vêtements en plastique » ?
– C’est vrai ça.
– Et votre voyage en Slovaquie qui a été l’objet d’une vidéo
?
– J’étais dans les bras de ma copine et Marc Dutroux nous
filmait.
– Pourquoi avez-vous dit à ce moment-là : « C’est trop
grave, ne filme pas ça » ?
– Je ne sais plus.
– Est-il vrai que vous avez servi d’interprète à Marc Dutroux
en Slovaquie auprès de jeunes filles ?
– C’était en Tchéquie et pas avec Dutroux.
– Vous en avez terminé et vous pouvez vous retirer, conclut
le président Goux.
Mais, Me Beuthier ne s’en laisse pas conter !
– On a l’impression que l’on plonge d’horreur en horreur.
Il y a 118 pages de procès-verbaux relatant l’appétit de cet
homme !
– II a bénéficié d’un non-lieu, réplique le président Goux.
– Et dire que le juge Langlois s’est basé sur les rencontres
entre Michel Lelièvre, Marc Dutroux et Michaël Diakostavrianos
pour, seulement, des travaux dans des maisons...,
constate Me Fermon.
– Quel malaise dès qu’on élargit le débat et qu’on évoque
des ramifications dans cette affaire ! ajoute Me Magnée.
– Le cas de Diakostavrianos m’est indifférent ! conclut Me
Clément de Cléty, avocat de Michel Nihoul. Si on s’en
tient aux quatre accusés dans le box, on a peut-être une
chance d’être libres (terminer le procès) au mois de septembre
!
Et la Crime ?

Lors de mes nombreux reportages, il m’est arrivé de faire
une parenthèse pour éclairer davantage les lecteurs ou
« élargir » les informations.

Je me suis souvenu avoir rencontré Jean Dooms et je l’ai
contacté en plein procès d’Arlon…
Enquêteur de terrain à la « Crime » et à la section Jeunesse
de la police judiciaire de Bruxelles, Jean Dooms était
considéré comme un « superflic ». Il était même parvenu
à résoudre de nombreuses affaires délicates et périlleuses,
notamment celle de débusquer aux États-Unis trois enfants
kidnappés en Belgique et séquestrés dans un milieu
plus que fermé, s’apparentant à une secte. En huit mois
d’enquête de recherche (« et non de procédure » !) il avait
résolu la célèbre affaire Patsy Heymans. Dans l’affaire
Dutroux, son intime conviction ne change pas d’un iota
depuis des années :
– Si on avait donné l’enquête à la Crime, les choses auraient
été différentes.

Sous-entendez : on aurait retrouvé Julie et Mélissa vivantes
!
– Jamais je ne me suis laissé influencer par quiconque
durant toute ma carrière. Ni par un magistrat, ni par un
avocat, ni par un détenu ! N’empêche, un flic est avant
tout un être humain...
– Malgré votre demande, les enquêtes concernant les disparitions
de Julie et Mélissa, d’An et Eefje, de la petite
Loubna, de Sabine et Laetitia, voire de la jeune Élisabeth
Brichet, ne vous ont jamais été accordées.
– Mettons les choses au point : ce n’est pas moi qui ai demandé
à enquêter, ce n’était pas mon rôle ! À vrai dire, je
connaissais les familles Lejeune et Russo dès le début de
l’affaire et elles sont venues me trouver pour demander
mon aide.
– Et vous avez dû refuser !
– Évidemment que je ne pouvais rien faire pour elles,
puisque j’appartenais à un arrondissement judiciaire différent.
Au ministère de la
Justice on avait envoyé les parents Lejeune et Russo chez
moi, or c’était une méconnaissance totale de la loi : un policier
bruxellois ne peut pas s’occuper d’une affaire à Liège.
– Ces parents ont néanmoins insisté !
– Ils m’ont proposé de lire le dossier, ce que j’avais accepté,
mais cette intervention a été refusée par le parquet général
de Liège.
– Compte tenu de votre immense expérience dans ce type
d’affaire, vous auriez donc pu vous y immiscer avec un
succès probable ?
– On ne peut jamais rien préjuger, mais j’affirme encore
aujourd’hui que si l’on avait fait faire cette enquête par des
gens de la Crime, tout eut été différent...
– Pourquoi ?
– À chacun sa spécialité ! Ainsi, si un jour on m’avait demandé
d’enquêter dans le milieu des cols blancs, il m’aurait
fallu décliner parce que ce n’était vraiment pas mon
domaine.
– Comment avez-vous réagi face à la décision du parquet
de Liège ?
– À plusieurs reprises, j’ai soutenu les parents en assistant
à des réunions du Comité Julie et Mélissa. Les victimes,
plus particulièrement les parents, sont trop souvent injustement
soupçonnées. Naguère, les Lejeune et les Russo
étaient aussi négligés. À l’époque, je me suis rangé à leurs
côtés. Mon nom a ensuite été suggéré au Centre européen
pour enfants disparus et exploités (Child Focus) par le cabinet
du Premier ministre.
– Une manière pour celui-ci de se donner bonne
conscience ?
– C’était une sorte de reconnaissance de mon travail. J’ai
obtenu un congé de deux ans d’utilité publique et d’intérêt
national, étant alors détaché de la police judiciaire.
Ensuite, j’ai terminé ma carrière et suis parti à la retraite
après plusieurs décennies de travail d’enquête sur le terrain.
– Avec le goût amer en bouche que Julie et Mélissa auraient
pu être sauvées...
– Les gens de la Crime auraient été peut-être plus efficaces
de par la manière d’enquêter transmise depuis des
générations par des policiers spécialisés en matière de criminalité.
– À savoir ?
– Il faut avoir du talent, de la volonté et être formé. Ces
trois conditions sont essentielles et certains y ajoutent
avoir la vocation. Dans une section « Crime » il faut réunir
ces qualités. À la Crime tout doit être méthodique et il
faut travailler en équipe.
– Ce qui fut loin du compte dans l’affaire Dutroux !
– Méthode, rapidité et coordination sont les ingrédients
d’une bonne enquête, ce qui ne fut effectivement pas le
cas dans cette affaire Dutroux. Il est clair et manifeste que
si, dès le départ, il y avait eu une enquête coordonnée et
menée avec des personnes compétentes, on l’aurait probablement
dirigée vers une série de suspects potentiels.
– Les petites auraient donc pu être sauvées ?
– Puisqu’il n’y avait rien au départ, un bon chef d’enquête
aurait demandé de sortir les dossiers de toutes les
personnes connues dans le monde de la pédophilie et les
agressions sur des enfants.
– Était-ce matériellement possible ?
– À l’époque, il existait un programme en ce sens et Marc
Dutroux y était repris !
– Aux assises, René Michaux s’est présenté comme un spécialiste
des dossiers de moeurs et trafics...
– Quand on voit l’amateurisme intégral pour la perquisition
de la cave à Marcinelle... Les chefs d’enquêtes que j’ai
connus à la police judiciaire avaient du répondant, eux !
– Ce qui veut dire qu’à la gendarmerie on fonctionnait
autrement ?
– Sans doute ! Lorsque l’on fait une perquisition, on se fait
accompagner de gens compétents. Voyez donc comment
cela s’est déroulé dans l’affaire Pandy. Mais à Liège, il y
avait aussi une excellente section Crime de la police judiciaire...
Dans l’affaire Dutroux, ce n’est pas seulement des
policiers qui ont fauté, c’est tout un système qui n’a pas
fonctionné avec un état d’esprit ne tenant pas compte ou
ne prenant pas au sérieux ce type d’affaire.
– Votre regard sur le procès ?
– Je suis mitigé. D’un côté, je suis satisfait parce que tout
le monde y donne son avis, c’est rassurant, d’un autre côté,
le « secret » reste, mais le procès est loin d’être terminé.
– Secret ?
– Je n’ai jamais eu connaissance de l’existence ou non d’un
réseau, mais je voudrais en avoir la preuve et la certitude...

 

Chapitre 13

Le suspense perdure

Alors que le principe de la descente à Marcinelle de la
Cour d’assises au grand complet (accusés, avocats, jurés,
magistrats), des journalistes…, est accepté par le président
Goux et ses deux assesseurs, Me Beauthier, avocat de Laetitia,
débute très fort la sixième semaine de procès :
– Michel Nihoul aurait tenu des propos à des journalistes
d’ARTE et de Canal + que je vous cite : « Je peux vous
fournir une photo montrant une personnalité belge commettant
des faits de moeurs sur une mineure d’âge. » Nous
demandons que ces journalistes soient entendus puisque
Monsieur Nihoul a alimenté lui-même la notion de réseau
et qu’il faut la vérifier.
Réplique de Me Clément de Cléty, avocat de Nihoul :
– L’interview de Monsieur Nihoul a été truquée par Canal
+ et la RTBF, qui est une chaîne plus sérieuse, a même
refusé de la diffuser !

Ferette à la barre : un témoin, pas un accusé

Fort attendu par maintes parties, le quinquagénaire répond
aux multiples questions qui lui sont posées durant
plusieurs heures.
. Les photos de Julie et Mélissa retrouvées chez lui ?
– J’ai découpé une photo dans le magazine « Marc et Corine
», les autres sont celles que j’ai faites lors d’un camp du
patro. Une photo a été truquée à ma demande pour mettre
Julie et Mélissa côte à côte. J’ai caché leurs photos par peur
qu’on se serve de mes clichés pour les revendre.
. Les vêtements des enfants également retrouvés chez lui
(il est célibataire) :
– Je ne savais pas à qui ils appartenaient et je les ai trouvés
dans le camp.
. Pourquoi des enfants lui rendaient-ils visite ?
– C’était pour aider des parents, mais c’était une charge
pour moi. J’ai ressenti qu’il y avait un malaise chez les
petites Julie et Mélissa, c’est pourquoi je leur ai donné
mon numéro de téléphone, mais je n’ai plus eu de contact
avec elles après le camp. Les petites m’avaient abordé par
curiosité.
. Concernant certains de ses propos :
– Je ne me souviens pas avoir dit à des gens que Julie et
Mélissa étaient venues chez moi.
. Un ouvrage pédophile et une vidéo « bizarre » :
– Un ouvrage mettant en scène de jeunes enfants à qui on
fait prendre des poses ? C’était de la documentation. Vous
savez, j’ai été technicien en radiologie et je considérais les
corps comme de gros tas de viande sur une table. Au sujet
de la vidéo où l’on voit le pénis d’un bébé, je ne l’ai pas
regardée puisque je n’avais pas de téléviseur.
. Son emploi du temps le jour de l’enlèvement des petites
Julie et Mélissa :
– Je ne sais plus ce que je faisais le 24 juin 1995.
. Des gestes déplacés de sa part ?
– Ce n’est pas mon style d’aller mettre mon doigt sur le
sein d’une gamine. Ceux qui disent le contraire sont des
fantaisistes. Tout comme il est faux de prétendre que le
petit Tino, âgé de 8-9 ans, dormait tout nu dans mon lit.
On dit que j’ai commis des attentats à la pudeur sur des
enfants, c’est tout aussi faux ! D’ailleurs, cela a été classé
sans suite par la justice.
Les réactions fusent :

25.JPG– N’a-t-on pas balancé la piste Ferette pour occulter autre
chose ? clame Me Beauthier. (Photo ci-contre : Lætitia - précédée de l'un de ses avocats - à son arrivée au procès à Arlon)
– Comment un homme comme Ferette, avec tous ces
éléments, est-il passé au travers ? N’était-il pas un relais
organisé ou accidentel pour que les fillettes disparaissent ?
s’interroge Me Magnée.
– Vous étiez ici comme témoin et non comme accusé.
Vous pouvez disposer. Déposez vos documents et allezvous
en ! conclut le président Goux en s’adressant à Michel
Ferette.
Une conclusion momentanée car la page Ferette n’est
peut-être pas définitivement tournée. En effet, l’expertise
de l’écriture d’un rendez-vous fixé à Mélissa et écrit (par
un adulte, semblerait-il) dans son agenda n’a pas été réalisée
par le juge Langlois et devrait être faite. S’agit-il de
l’écriture de Michel Ferette ? Le suspense perdure donc. Si
réponse il y aura, bien entendu.


Chapitre 14

Trente occasions de savoir enfin…

« Des milliers d’occasions de savoir enfin ont été scandaleusement
négligées depuis le début du procès », constate
Marc Metdepenningen dans « Le Soir ».
Pour ma part, j’ai déjà relevé trente réelles occasions d’approcher
la vérité, ou du moins, de fermer des portes au
doute et à la suspicion, qui ont été galvaudées, délibérément
occultées pour ne pas dire « omises » par le juge Langlois
et différents enquêteurs.


Alors, pour paraphraser l’écrivain Louis Charpentier, je
n’hésite pas à écrire : « La seule preuve est l’absence de
possibilités contraires » et j’expose ci-après, très succinctement,
ces occasions, ces manques, ces erreurs, ces contrevérités,
cette volonté manifeste de ne pas vouloir investiguer
(mot à la mode à Arlon !) davantage, reflet majeur
de six semaines de procès. Une sorte de récapitulatif, en
somme.


1. Michel Lelièvre était à l’étranger le 24 juin 1995, jour
de l’enlèvement de Julie et Mélissa. Faux ! Des éléments
objectifs (retrait bancaire, achat d’essence...) prouvaient
le contraire. Aux assises, Michel Lelièvre le confirma :
« J’étais bien en Belgique à cette époque. » Pourquoi avoir
dit le contraire ?
2. Dans le congélateur de Marcinelle, Marc Dutroux a
placé un corps. Également faux ! Marc Dutroux lui-même
déclara : « J’ai mis les deux corps dans le congélateur. »
3. Où sont passées les vidéos saisies lors de la perquisition
de décembre 1995 à Marcinelle ? Des vidéos où apparaî202
traient certains personnages (personnalités ?). L’instruction
ne peut toujours pas répondre à cette question fondamentale.
4. Michèle Martin aurait été la seule à manipuler la porte
de 200 kilos de la cache. Or, à la reconstitution elle en fut
incapable, le juge Langlois retenant même cette masse de
béton afin qu’elle ne l’écrase pas ! Elle refuse de refaire ce
geste pour la descente de la Cour d’assises sur les lieux ce
27 avril. Cela n’interpelle personne ?
5. Aucune reconstitution de la disparition d’An et Eefje au
littoral, alors que Paul Marchal ne cessa de clamer que plus
de deux personnes (Dutroux et Lelièvre) les enlevèrent. Ce
que confirma d’ailleurs Dutroux au procès en évoquant
deux personnes supplémentaires (deux policiers). Une
reconstitution aurait peut-être éclairci cette interrogation.
6. Qu’a fait le juge Langlois du témoignage de René Michaux
qui, le 13 décembre 1996, lui fit part d’une information
faisant état de l’ensevelissement de Julie et Mélissa
le même jour que Bernard Weinstein, soit le 25 novembre
1995 ? Rien ! L’hypothèse que les petites étaient décédées
à une « autre date » n’a jamais été étudiée à fond, alors que
Dutroux confirma aussi au procès qu’elles étaient déjà
mortes à son retour de prison en mars 1996.
7. Aux assises, le juge Langlois déclara : « Michel Nihoul
est étranger à cette affaire d’enfants. » Or, il n’a pas tenu
compte des appels téléphoniques entendus par Laetitia
entre Marc Dutroux et Jean-Michel et Michel disant « Ça
a marché », Dutroux expliquant bien qu’il s’adressait à
Michel Nihoul.
8. Le juge Langlois soutint que les appels téléphoniques
entre Nihoul, Dutroux et consorts ont été donnés dans le
cadre de la réparation du véhicule (Audi 80) de Nihoul à
Charleroi. C’était faire fi, par exemple, du dernier coup de
fil (en août 1996) de Nihoul à son ex-maîtresse Maximilienne,
assez explicite sur « l’influence réelle de Nihoul sur
les autres accusés. »
9. Le juge Langlois refusa durant des années de faire effectuer
l’analyse de milliers de cheveux retrouvés dans la
cache parce qu’il ne trouvait pas « utile » de faire cette expertise.
Pourquoi cette obstination et cette perte de temps
dans l’instruction ?
10. Un policier, à la demande de Nihoul, laisse Michel
Lelièvre en liberté sous prétexte d’infiltrer son trafic de
drogue mais, entre-temps, Lelièvre enlève Laetitia avec
Dutroux ! Pourquoi n’a-t-on pas investigué vers cette situation
quand même assez surprenante ?
11. Les pilules d’XTC auraient pu servir au financement
de l’enlèvement de Laetitia. Pourquoi n’avoir pas vérifié
davantage cette hypothèse plutôt qu’admettre ex cathedra
les dénégations de Nihoul en ce domaine ?
12. Pourquoi ne pas avoir enquêté davantage sur la version
de Nihoul prétextant être un indicateur de la gendarmerie
? Où sont les preuves de cette « collaboration » que
Nihoul révéla plusieurs années après le début de l’affaire ?
13. Lorsque le juge Langlois affirma que les témoins ayant
vu Nihoul à Bertrix n’étaient pas cohérents (« Ils l’ont vu à
plusieurs endroits en même temps et dans des tenues différentes
et ces témoignages ne concordent pas avec l’emploi
du temps de Nihoul »), c’est travestir la réalité : les témoins
n’ont pas toujours signalé la présence de Nihoul à des endroits
différents au même moment.
14. Concernant l’emploi du temps de Nihoul, son alibi
citant l’ex-avocat Vander Elst s’est avéré faux et un mensonge.
Le juge Langlois était au courant de ce mensonge.
Pourquoi n’a-t-il pas réagi ?
15. Le juge Langlois déclara aux assises qu’il doutait que
les experts psychiatres aient déclaré que Dutroux manipulait
tout le monde. C’est pourtant écrit noir sur blanc
dans leur rapport qui se trouve au dossier et dans l’acte
d’accusation !
16. Le juge Langlois n’a pas jugé utile d’entendre Laetitia
et Sabine « pour ne pas les perturber. » Cela paraît aberrant
dans le cadre d’un dossier de cette envergure.
17. Pourquoi ne pas avoir mené l’enquête dans le milieu de
la pédophilie, plus particulièrement à Charleroi, où sévissaient
des gens comme Lucien V., Monsieur O., Monsieur
P., Jean-Luc F., afin de vérifier s’ils n’étaient pas en contact
avec Dutroux et consorts ?
18. Pourquoi ne pas avoir investigué davantage parmi les
membres de clubs échangistes où furent repérées des mineures
d’âge fréquentés par Nihoul ? Une liste très explicite
comprenant des pédophiles, mais aussi des politiques,
magistrats, cadres, notables...existe à ce sujet.
19. Des milliers de pilules d’XTC ont disparu dans cette
affaire. Que sont-elles devenues ?
20. Pourquoi ne pas avoir effectué de perquisition à l’établissement
« Le Carré blanc » à Charleroi comportant un
« passage secret », selon un magistrat local, et près duquel
auraient été vues Julie et Mélissa ?
21. Pourquoi n’avoir pas investigué davantage dans une
villa des Bons-Villers (près de Charleroi) où la gendarmerie
avait constaté certains travaux transformant une cave
en cache ou cellule pour enfants ?
22. Pourquoi n’avoir pas investigué davantage le cas de
Michel Ferette, celui-ci ayant déclaré avoir abrité Julie et
Mélissa et qui, visiblement, a travesti la vérité dans maints
domaines, comme cela s’est vérifié aux assises ?
23. Pourquoi n’avoir pas fait faire l’expertise d’une note
écrite dans l’agenda de Mélissa (rendez-vous à un manège)
: s’agit-il ou non de l’écriture de Ferette ?
24. Pourquoi ne pas avoir pris en considération l’expertise
du nutritionniste Monsieur Kovanowslki assurant que la
nourriture amenée par Michèle Martin n’aurait pas suffi
à la survie de Julie et Mélissa jusqu’en mars 1996, date
du retour de Dutroux à Marcinelle après son emprisonnement
?
25. Pourquoi le juge Langlois n’a-t-il jamais interrogé
Paul Jacquet, le maître-chien pisteur appelé aux premières
heures de la disparition de Julie et Mélissa ?
26. Pourquoi le juge Langlois n’a-t-il pas invité ce même
Paul Jacquet à la reconstitution des faits, alors que son
travail fut prépondérant dans cette partie du dossier ? A
fortiori, quand le magistrat évoqua un doute au sujet de
ce travail !
27. Le témoin Raphaël Massin confirma aux assises avoir
dit aux enquêteurs « J’ai vu Julie et Mélissa le 24 juin 1995
peu AVANT 17 heures. » Pourquoi est-ce devenu APRES
17 heures dans le dossier ?
28. Chuchotis/chuchotements (version de René Michaux)
et voix (version d’Alain Lejeune, le serrurier qui l’accompagnait)
dans la cave lors de la perquisition loupée du 13
décembre 1995. Un test acoustique a-t-il été effectué pour
les « départager » ?
29. Pourquoi s’être seulement basé sur les rencontres entre
Lelièvre, Dutroux et Diakostavrianos concernant des travaux
dans des maisons et pas des affaires de moeurs particulièrement
« bizarres » citées pour les deux derniers ?
30. Pourquoi ne pas avoir investigué davantage sur des
prises de vue effectuées par Dutroux de Diakostavria206
nos et d’une jeune fille de l’Est, visiblement en situation
« embarrassante », pour ne pas dire dangereuse pour cette
dernière ?
Face à ce nombre impressionnant de questions, malgré les
propos de Me Attout, avocat de Michel Nihoul, qui trouve
« que la justice se maintient bien et que je félicite », alors
que Dutroux porte une minerve suite à des simagrées dans
la cellule, que Michel Nihoul est emporté à l’hôpital suite
à un malaise ressenti quelques temps après que le procureur
Bourlet ait lancé « J’attends avec impatience d’interroger
Monsieur Nihoul suite à certaines contradictions ! »,
le défilé de plus en plus dérangeant pour l’instruction et
certains pans de l’enquête, se poursuit sans relâche. Il en
ira de la sorte jusqu’à la mi-mai, selon le nouveau programme
établi.

Ainsi, au fil des audiences, on se rend compte que la justice
tant félicitée par d’aucuns, est sérieusement malmenée par
certains, y compris par différents magistrats et policiers
qui, à présent, délient la langue et osent clamer tout haut
ce que les parents et des victimes ne cessent de dire depuis
des années !

Le volet An et Eefje relance le procès !

C’est Me Quirynen, avocat de la famille Marchal (document Ciné-Télé Revue du père d'An ci-contre), qui
ouvre le feu :
31.JPG– Même si Monsieur Demoulin est gentil avec la famille
Marchal, il ne peut pas expliquer le trou d’une heure qui
existe entre le moment où An et Eefje ont quitté le casino
de Blankenberge et celui où elles se retrouvent dans le
tram. On parle de la présence de Marc Dutroux dans les
environs à ce moment-là, puis de quatre personnes auteurs
de leur enlèvement... Alors, qu’en est-il exactement ?

Son confrère, Me Vercraeye, avocat de Jan (ou Jean)
Lambrecks, le papa d’Eefje, sort d’une très longue attente
pour poser la question essentielle concernant son client :
– Il veut savoir ce qui est arrivé à sa fille !
Hélas, trois fois hélas, les enquêteurs ne sont pas capables
de leur apporter une réponse valable. Michel Bourlet surenchérit
:
– Il existe des contradictions entre les accusés et des témoins
fiables. Je compte bien faire apparaître un peu de
vérité, ici aussi !
Me Magnée pose une question fondamentale :
– Qu’en est-il des deux hypothèses dans ce double enlèvement
? Celle du juge Langlois s’appuyant sur les propos de
Michel Lelièvre consistant à dire que c’est Dutroux et lui
qui ont agi, et celle de Dutroux qui, depuis ses premières
déclarations en la matière, évoque quatre personnes !
L’avocat de Dutroux évoque ensuite sept contradictions
entre les deux accusés. Contradictions qui méritaient, à
tout le moins, des investigations approfondies... qui n’ont
pas été faites ou, alors, si peu !

Ainsi, Dutroux et Lelièvre sont en totale contradiction
sur :
1. L’endroit du rapt.
2. Celui qui conduisait, qui passa à l’arrière, qui pratiqua
des attouchements.
3. Le viol d’An dans le sous-bois à Wauthier-Braine ou à
Marcinelle.
4. La personne qui replaça les filles (droguées et endormies)
dans la voiture à Wauthier-Braine.
5. L’emplacement d’Eefje dans le véhicule.
6. Le transfert des filles à Marcinelle.
7. La chambre à coucher (devant ou à l’arrière) où elles
furent déposées.
Ces « détails » peuvent apparaître anodins face à l’horreur
des faits qui s’en suivirent, mais ils sont le reflet d’un
constat, selon Me Magnée :
– Le récit de Lelièvre est une invention et j’ai plus le sentiment
que nous sommes sur la piste de quatre acteurs dans
cet enlèvement.
Me Baudewyn, autre défenseur de Dutroux, choque la
famille Marchal par sa démonstration :
– Marc Dutroux a toujours nié être l’auteur de la mort des
deux filles. C’est cruel à dire, mais quand notre client avait
des morts à enterrer il le faisait à Sars-la-Buissière !
Me Slusny, avocat de Lelièvre, prend la parole :
– Il faut saisir la chance d’aller au littoral pour faire une
reconstitution !
Luc Van Tieghem, était le chef d’enquête brugeois du dossier
An et Eefje, et jette l’effroi dans le prétoire en clamant :
– À la cellule de disparition, on m’a dit qu’il n’y avait aucun
lien établi entre les disparitions de Julie et Mélissa
et An et Eefje ! Nous n’avons reçu aucune information de
Liège ou de Charleroi non plus. Je n’ai entendu parler de
Dutroux qu’à la mi-août 1996 !
– Et qu’en pense Monsieur Dutroux ?
– Ce sont les deux policiers qui m’accompagnaient ainsi
que Lelièvre, qui décidaient de tout. J’étais obligé de leur
obéir.
– Connaissiez-vous cette organisation ?
– Non, ce sont Pinon et Nihoul qui peuvent vous répondre
!
– Pourtant, vous avez évoqué un réseau !
– La partie qui se trouve à Charleroi est la bande de Courcelles.
Lelièvre en a peur et moi-même je suis en danger
de mort.
– Qu’en pense Monsieur Lelièvre ?
– C’est totalement faux !
– Qui étaient ces deux policiers, Monsieur Dutroux ?
– Je ne connais par leurs noms ni leurs prénoms.
– Que dites-vous de tout cela, Monsieur Nihoul ?
– J’ai vu Marc Dutroux après le 13 septembre 1995. Ce
qu’il avance est ridicule et mensonger.
– Marc Dutroux a-t-il une raison de vous accuser de la
sorte ?
– Il avait promis à mon avocat de se venger. C’est sa méthode
de revanche.
Michel Bourlet monte au créneau :
– J’ai toujours eu un problème avec ça. Les versions de
Dutroux et Lelièvre sont fausses, cela fait huit ans que
cela dure. Michel Nihoul, quant à lui, a dit avoir rencontré
Marc Dutroux en août, puis en octobre, puis en
septembre... J’attends avec impatience d’interroger cet
accusé !

Le juge Langlois et la mafia carolo

Chaque audience apporte son lot de révélations. Plus tellement
face aux mensonges des uns et des autres, plus particulièrement
de la part de Dutroux qui, après son simulacre
d’agression par des policiers lors d’une fouille matinale,
puisque la vidéo démontra qu’il s’était lui-même frappé
la tête contre un mur de sa cellule pour attirer l’attention
sur sa personne, dès lors c’est par d’autres témoignages que
l’on découvre l’ampleur de dysfonctionnements et autres
« protections » dont auraient pu bénéficier l’un ou l’autre
accusé.

Ainsi, Jean-Pierre Adam qui était chargé de plusieurs volets
de l’enquête, a vidé son sac devant des jurés éberlués :
– À mon grand dam, on m’a retiré de l’enquête. Manifestement,
certains volets de celle-ci gênaient !
– Avez-vous été muselé ?
– Ce n’est pas à moi à interpréter, j’ai constaté. (...) Manifestement,
oui, j’ai été muselé mais je suis quand même
resté membre de la cellule de Neufchâteau, où je n’avais
plus aucune responsabilité particulière.
– Quel élément aviez-vous soulevé ?
– Celui de la présence d’une voiture Fiesta ou d’un petit
véhicule rouge aux abords de Grâce-Hollogne le 24 juin
1995, jour de l’enlèvement de Julie et de Mélissa. J’ai établi
un rapport et ce fut le début de mes ennuis…
– Pourquoi ?
– Je sais qu’après diverses tergiversations au sujet de la
retranscription d’une audition, qui a fini par s’avérer correcte,
j’avais établi un lien entre Lelièvre qui a utilisé une
telle voiture. Si on m’avait laissé faire, on aurait pu avoir
un autre point de vue sur l’enlèvement.
– Il y a aussi le volet du «Carré blanc».
– J’avais appris qu’un magistrat avait évoqué un passage
secret dans cet
établissement et des témoins avaient parlé d’une sorte de
cache. J’ai demandé à perquisitionner mais le juge Langlois
a refusé.
– Quelle raison vous a-t-il donnée ?
– Il m’a dit qu’il devait recentrer l’enquête et que c’était
contraire à son hypothèse. Il savait que ce patron (du «
Carré blanc ») faisait partie d’une organisation mafieuse
mais il m’a dit que ce n’était pas à lui de s’attaquer à ce
gros morceau.
« Langlois a-t-il peur de la mafia carolo ? » s’interrogea le
Groupe Sud Presse suite à l’audition de Jean-Pierre Adam,
aujourd’hui membre de la police fédérale où il occupe un
poste important.
L’avocat général Andries, fait ensuite sensation en évoquant
« des coïncidences étranges qui pouvaient être établies
entre les volets dits périphériques – mais, une coïncidence
n’est pas une preuve – » : la présence de la voiture
rouge le 24 juin 1995 à Grâce-Hollogne, une plaque d’une
voiture de ce type appartenant à une connaissance de
Dutroux qui travailla à l’hôtel Brazil non loin du casino
de Blankenberge et dont le numéro de téléphone de cet
établissement se trouvait chez Dutroux, le gérant dudit
établissement étant impliqué dans un trafic d’êtres humains...
Toutes des pistes écartées par le juge Langlois,
mais que le procureur Bourlet a décidé de réactiver ultérieurement.

Et puis, au dernier jour de cette sixième semaine de procès,
avant le week-end pascal, c’est au tour de Jean-Pierre
Verduyckt, enquêteur, de lâcher un fameux pavé dans la
mare :

– Marc Dutroux n’a pas encore tout avoué ! Certes, nous
n’avons pas fait tout ce qu’il fallait, car c’était trop conséquent,
mais je peux affirmer que le monde des ferrailleurs
de Charleroi, dont faisait partie Marc Dutroux, était polycriminel.
Avec de larges ramifications…

Ils ont dit

. Marc Dutroux :
– Je savais qu’on allait emmener An et Eefje dans un réseau
et je regrette de les avoir laissées partir. Mais, je le
devais car j’avais déjà spolié la bande de Courcelles avec
Julie et Mélissa et je voulais protéger mes proches.
. Michèle Martin :
– C’est Dutroux qui a tué An et Eefje. Il me l’a dit et n’a
jamais parlé de Pinon, Lelièvre ou de la bande de Courcelles.
Personne n’aurait pu influencer Dutroux ! (...) Une
des deux filles (An et Eejje) s’est réveillée et savait qu’elle
allait mourir. Je me sens aussi responsable...
. Erik Vandamme, voisin du « Brazil » à Blankenberge :
– Souvent, il y avait de nouvelles filles dans cet établissement.
Des Africaines, des Russes... Elles ont disparu de
la circulation. Je me demande si elles ne sont pas toutes
mortes ! Un soir, je me trouvais devant l’hôtel et j’y ai vu
deux filles, accompagnées du gérant – à qui il voue une
haine féroce – et je me suis dit que cela ne pouvait pas être
des prostituées. Peu après, j’ai vu leur photo dans le journal.
Il s’agissait d’An et Eefje !
. Pierre Lambrechts, architecte, était en vacances au littoral
en août 1995 :
DSCF4648.JPGDSCF4649.JPG– De mon balcon, j’ai vu passer An et Eefje suivies par
Dutroux, Martin et Nihoul. D’ailleurs, je les reconnais
bien dans le box ! (photos ci-contre : lieu à Jumet où furent découverts les corps d'An et Eefje chez Weinstein, "lieutenant" de Dutroux)

C’était ma première petite-fille...

Assise près du banc réservé à la presse dans le prétoire,
Madame Kolb, la mère de Betty Marchal-Kolb, me confie
lors d’une interruption d’audience :
– An était ma première petite-fille...
– Quel souvenir gardez-vous d’elle ?
– Quinze jours avant sa disparition, elle était encore chez
moi. Je constatais qu’elle devenait une petite femme.
– Comment vivez-vous ce procès ?
– (Les larmes aux yeux) Contente quand ce procès sera fini,
comme ça on pourra peut-être faire son deuil. Ce n’est pas
qu’on ne pense pas à elle mais...
Par respect pour cette douleur immense, je n’en demande
pas plus, mais Madame Kolb me souffle encore :
– Depuis qu’An a disparu, je suis incapable de retourner
au littoral. Vous savez, mettre An et Eefje dans un trou...
c’est trop !


Chapitre 15

Monsieur Nihoul

Rien vu, rien entendu, rien à dire. Telle se résume la position
de Michel Nihoul pourtant accusé de faits graves
bien précis par le procureur Michel Bourlet. Mais, comme
le signale Me Beauthier, conseil de Laetitia, l’analyse du
volet sur l’association de malfaiteurs devrait être capitale.
Voici, déjà, dans le détail quelques éléments débattus alors
que, coïncidence fâcheuse, Michel Nihoul faisait défaut
aux audiences (« Mais, j’attends son retour ! » lança le procureur)
étant en observation à l’hôpital d’Arlon pour des
problèmes cardio-vasculaires, tout en regagnant son domicile
au littoral lors des interruptions à la Cour d’assises.
Me Beauthier est l’un des avocats qui prend le plus la
parole lors des audiences et est très proche des médias.
Depuis l’entame du procès, il ne cesse d’évoquer l’hypothèse
d’un réseau polycriminel, mettant Nihoul dans le
même panier que les trois autres accusés.
– La cache de Marcinelle ?
– C’était peut-être un lieu de transit avant que Julie et
Mélissa n’y reviennent pour mourir.
– Un réseau ?
– Autant je ne crois pas à la thèse du prédateur isolé présentée
par le juge Langlois, ni à celle d’un grand complot,
en revanche je crois que d’autres personnes citées dans le
dossier auraient pu se retrouver dans le box.
– Michel Nihoul membre de ce réseau ?
– Il avait des relations mafieuses, était en perte de vitesse
et a peut-être trouvé dans la bande à Dutroux une occasion
de se relancer financièrement.
– Des indices ?
– Michel Nihoul évoqua avec Marc Dutroux l’arrivée de
filles de l’Est pour les placer dans certains établissements.
Il n’est pas exclu de penser à l’existence d’un trafic de petites
filles très chèrement vendues vers ces mêmes pays de
l’Est.
– Un réseau impliquant des personnalités ?
– Des choses figurant sur certaines vidéos ont disparu et je
suis intimement convaincu qu’elles ne devaient pas « apparaître
». Ces images compromettantes relèvent peut-être de
la raison d’État ou de la présence de trafiquants, policiers
ou mafiosis carolorégiens.
– Etonnante cette affaire de vidéos !
– Cette affaire relève soit d’une incompétence crasse soit
de la volonté délibérée de hauts placés à la gendarmerie
pour que ces documents disparaissent. Dans quelques
jours, on va évoquer l’association de malfaiteurs dont, je
vous rappelle, Michel Nihoul est accusé d’appartenir.

Nihoul chez Weinstein

S’il faut rappeler qu’un accusé n’est pas obligatoirement
coupable et la fragilité de certains témoignages, certaines
audiences ont mis en évidence des éléments troublants à
l’encontre de l’ex-homme d’affaires. Ainsi, le procureur
Bourlet pose à l’enquêteur Arthur Barthélémy des questions
qui, avec le recul, pourraient peser lourd dans la suite
des débats :

– Est-il vrai que Michelle Martin rendait beaucoup de
visites à Bernard Weinstien dans son chalet de Jumet ?
– Oui, entre juillet et novembre 1995.
– Pourquoi ces visites ? demande le président Goux à l’accusée.
– Je n’ai jamais été rendre visite à Bernard Weinstein !
s’offusque l’ex-épouse de Dutroux.
– D’autres visites à Weinstein ? demande le procureur
Bourlet à l’enquêteur Barthélémy.
– Oui, celles de Michel Nihoul, selon un voisin du chalet.
– Je compte bien interroger Michel Nihoul sur cette situation
quand il sera revenu parmi nous.

Pourquoi cette échappatoire ?

Tout accusé subit une expertise mentale et psychologique
par des spécialistes (je marque parfois mon scepticisme face à
la « crédibilité » de ces experts). Dutroux, Martin et Lelièvre
ont donc été examinés en ce sens. Pas Michel Nihoul ! La
raison a été exposée dans l’acte d’accusation établi par
Michel Bourlet :
– Les experts ont rendu un rapport de carence par lequel
ils informent le magistrat que Michel Nihoul leur a fait
savoir, par téléphone, qu’il s’estimait incapable, en raison
de problèmes de mobilité physique et de manque d’argent,
de se rendre à Bruxelles. Les experts ajoutaient qu’il avait
été demandé à Michel Nihoul de confirmer par écrit ses
propos, ce qu’il n’a pas fait, même après qu’un rappel écrit
lui ait été adressé.
Quand on n’a rien à cacher, pourquoi se retrancher der218
rière la raison d’un problème de mobilité, par exemple,
pour échapper à pareille expertise ? A fortiori quand, peu
après, on vit Michel Nihoul gambader – certes avec une
canne – pour se rendre aux audiences des tribunaux de
Neufchâteau et de Liège, tout en donnant, souvent le sourire
aux lèvres, de multiples interviews aux médias (voir
« La Saga Dutroux »).

Que des coïncidences ?

Mes Quirynen (avocat de la famille Marchai) et Fermon
(conseil de Laetitia) sont sur la même longueur d’ondes :
– Dès 1994, il y avait déjà la reconnaissance par des témoins
d’une mouvance de personnes de Bruxelles – Nihoul
-, de Charleroi – Dutroux et Cie -, d’Anthée – Casper
Flier propritéaire d’une station-service tenue par Lelièvre,
ce Hollandais ayant à répondre d’un trafic de cocaïne et
qui connut Lelièvre en prison et eut de nombreux contacts
avec Nihoul - impliqués dans des trafics de voitures et
d’êtres humains. Tout se relie donc !
Alors ? Nihoul vu à Anthée. Nihoul rencontrant Dutroux
à Bruxelles à diverses reprises. Nihoul ayant menti ou
s’étant trompé sur divers alibis. Nihoul vu à Bertrix peu
avant le rapt de Laetitia. Nihoul vu à la côte en compagnie
de Dutroux suivant An et Eefje. Nihoul vu près de la
cache de Marcinelle (témoignage à RTL-TVI d’un habitant
du coin). Nihoul vu entrant chez Weinstein à Jumet.
Nihoul faisant réparer son véhicule près de chez Dutroux.
Nihoul ayant été à Sars-la-Buissière. Etc.
Des coïncidences ? Ce qui ne l’est pas, c’est que Nihoul a
menti concernant les pilules d’XTC, arguant, fort tard,
être un indic de la gendarmerie. Les prochains jours
devraient être cruciaux pour faire toute la lumière sur ce
nombre impressionnant de coïncidences...

Des déclarations contradictoires

. Marc Dutroux :
– Je n’ai jamais acheté ni utilisé de chloroforme. Celui que
l’on a trouvé chez moi appartenait à mes grands-parents
pour tuer des chatons.
. Michèle Martin :
– Marc Dutroux m’obligeait à la loi du silence, d’où mes
propos contradictoires.
. Gérard Pinon :
– Je n’ai rien de grave à me reprocher. Dutroux ne devait
avoir que des faibles comme amis. Bernard Weinstein ? Il
était incapable de faire du mal à un enfant, il ressemblait
davantage à une tapette.
. Me Quirynen, conseil de la famille Marchal :
– Je vous rappelle que Pinon est le chef des ferrailleurs de
Charleroi. Je crois qu’il a joué un rôle prépondérant dans
ce dossier !
. Me Rivière, avocat de Sabine :
– Pour qui se prend Marc Dutroux, à la fin ? Les quatre
accusés ont la belle vie dans leur box et il est grand temps
que l’on s’intéresse davantage à eux !
. Marie-Claire, ex-épouse de Gérard Pinon :
– Ma fille Virginie – décédée à l’âge de 16 ans de mucoviscidose
– m’a dit qu’un homme l’avait suivie. Elle reconnut
Dutroux sur photo, non pas un cliché datant de l’affaire,
mais sur un le représentant en 1992. On signala le fait à la
police de Gosselies.
. Me Beauthier, avocat de Laetitia, à Dutroux :
– Vous posez des questions indécentes, ça suffit !
. Me Baudwijn, avocat de Dutroux :
– Quand les grands canons (Mes Magnée et Beauthier)
parlent, les petits fusils comme moi doivent se taire ! (Ambiance...)
. Dialogue (?) entre Dutroux et Martin :
– C’est Pinon qui m’a dit que Weinstein, qui était mon
seul ami, était enterré au fond du jardin et que cela avait
été fait avec mon ex-épouse.
– Ce sont des mensonges !
– Elle m’a aussi dit que Julie et Mélissa n’étaient pas restées
tout le temps dans la cache durant mon incarcération.
– C’est aberrant ! Je ne sais pas quoi répondre à pareils
mensonges...

Chapitre 16

Sabine Dardenne : un courage digne d’une « grande dame »

Sabine est l’une des rescapées de l’enfer Dutroux et son
témoignage est crucial sur la manière dont il agissait avec
ses victimes. Elle l’avait dit :
– Je veux venir témoigner au procès et dire ce que j’ai réellement
vécu.
Non seulement elle est venue, mais elle a aussi affronté
avec courage la presse à plusieurs reprises. Voici, dans un
premier temps, de très longs extraits de ses lettres écrites
dans la cache et que Dutroux n’a jamais fait parvenir à
leurs destinataires. Et pour cause...

Les lettres de Sabine

Intense émotion quand Lucien Masson, enquêteur, lit
dans un silence impressionnant quatre lettres écrites par
Sabine du fond de sa cache de Marcinelle. Lettres dissimulées
par le tortionnaire et retrouvées lors de la libération
de ses deux jeunes otages sous un tapis de la funeste
maison des environs de Charleroi.
« Chers maman, papa, bonne-maman, Nanny, Sophie,
Sébastien, Sam (son chien)... » ou « Chère maman, »…

Être parmi vous...

« Être parmi vous c’est mon voeu le plus cher. Ce n’est malheureusement
pas possible. Si je reviens, ce serait pour que
nous nous fassions tous tuer et de ça je ne veux pas ! Je
préfère écrire et être ici plutôt que d’être à la maison et
être morte.
Je vous ai envoyé une lettre par l’intermédiaire du copain
de celui qui me garde. Il m’a dit qu’il t’avait donné la lettre
et que tu avais dit de bien me laver, que vous alliez tous
bien, que vous vous étiez fait une raison, que je devais aussi
aimer le sexe, que je devais être gentille avec le monsieur
qui me garde parce que si je l’énerve il pourrait me donner
à un de la bande.
Au fait, avez-vous mangé les radis ? Si vous voulez en replanter
des rouges et blancs, il en reste un sachet dans ma
boîte à chaussures Dockers. »

Je crevais de mal...

« À chaque fois que le lit bougeait, je crevais de mal. J’étais
tellement mal, j’étais comme droguée ! Le seul avantage
que j’ai eu, c’est 3 Fruitella, 1 Danette et quelques petits
trucs. Presque toutes les choses qu’il me donne sont périmées.
Mais il me dit que la date qui est sur l’emballage
est la date de vente. Ainsi, quand il a dû partir en mission
cinq jours, il m’a donné du chocolat qui datait de 1993 !
Ce chocolat avait un petit goût de vieux, mais je l’ai quand
même mangé. Mais comment fera-t-il si j’ai des problèmes
avec mes dents ou si j’ai une carie ou si j’ai des problèmes
d’yeux ou au ventre ou autre part ? Comment fera-t-il, je
me le demande ? »

Pensez à moi...

« Il va peut-être encore repartir en mission durant au
moins une dizaine de jours. Je vais donc être toute seule
dans ce trou. Pensez à moi... Je me demande si quand vous
mangez quelque chose que j’aimais et que vous entendez
une chanson sur laquelle je faisais la folle ou que je dansais
dessus, je me demande si vous avez une pensée pour moi.
Quand j’entends une chanson que nous aimions bien, me
permettez-vous de danser ? Vous donnerez la réponse au
Monsieur... »

Pardonnez-moi... Ne m’abandonnez pas...

« Pardonnez-moi pour tout le mal que je vous ai fait. Pensez-
vous à moi, même si je n’ai pas toujours été gentille ? Je
n’ai rien fait au chef, mais pourquoi dois-je être ici ? Je suis
vraiment très malheureuse et je ne veux pas grandir ici. Je
pleure après vous, ne m’abandonnez pas, aidez-moi, pensez
à votre petite Binou... Je suis violée par celui qui me
garde... » (dans le prétoire, dans les salles d’ écoute, parmi des
policiers, des journalistes, moi-même…, des larmes coulent)

La chambre calvaire...

« Quand il m’a dit « à gauche », c’était la chambre « calvaire
». Je pleurais déjà d’avance car je savais ce qu’il allait
me faire. Quand j’ai demandé, il a dit comme ça : « Ben
on recommence ». Si tu savais ce qu’il me dit et ce que
j’endure ! Tu sais, j’ai beaucoup pensé à tout ça et quand
j’étais dans le lit avec une chaîne, je pensais que dans un
jour, ou je ne sais pas, j’allais vous revoir. Tout le temps
il m’ennuie et je dois faire ce qu’il veut (description insoutenable
d’attouchements et de viols techniques et complets).
Quand il amène des friandises, c’est que j’ai fait ce qu’il
voulait, si vous voyez ce que je veux dire. »

Prendre notre bain...

« Je suis obligée de nettoyer une toilette dégueulasse et de
prendre mon bain toutes les semaines. Ou, plutôt, notre
bain dans une salle de bain crado, sans carpette où il n’y a
même pas de porte mais un rideau déchiré. Je rêve à notre
salle de bain bien chauffée, à mon bon lit avec des oreillers
confortables. Je prie tous les jours le Seigneur pour vous
retrouver... »

Je ne vous reverrai jamais...

« Je pleure souvent après vous mais hélas, je pense bien
que je ne vous reverrai jamais... Je ne reviendrai sûrement
jamais, à moins d’un miracle... Je me demande quel temps
il fait dehors parce que d’ici je ne vois que d’une fenêtre...
et encore, quand je suis en bas avec lui et, en plus, c’est
une fenêtre dans le plafond. Toutes les autres fenêtres ont
les volets ou tentures fermés. Je ne peux malheureusement
pas aller dehors, aller courir, m’amuser, jouer... »

Mille bisous, mille bonheurs...

« J’espère beaucoup que vous vous amusez, que vous mangez
bien, en tout cas, que c’est meilleur qu’ici, que vous
pensez à moi sans vous rendre malades ! Je vous envoie
mille bisous, je vous souhaite mille bonheurs. Il m’a dit
que vous alliez tous bien et que vous vous étiez fait la raison
de ne plus me voir... »

Gagnez au Lotto...

« Je souhaite que vous gagniez au Lotto ou bien déjouer au
Télé-Kwinto, ou bien demandez de l’argent à bonne-maman
ou aux voisins car quand il aura l’argent, le monsieur
en parlera à son chef. »

Mon cœur cassé...

« Surtout, plusieurs grandes choses que je vous promets,
c’est d’être moins égoïste, prêter mes affaires, être plus serviable,
plus aimable et plein d’autres choses encore. Je suis
sûre que vous me trouverez changée, c’est normal, après
tout ce que j’aurais enduré, mon coeur cassé se reformera
vite avec votre aide et votre amour... Je t’aime, Sabine »
À l’issue de cette lecture, Marc Dutroux n’a plus osé dire
un mot. Pour ma part, je n’ose pas écrire les phrases de
Sabine relatant les sévices sexuels dont elle fit l’objet... Par
respect pour elle, pas pour Dutroux, bien entendu.

Avec courage et dignité

Les journalistes étrangers sont revenus en masse pour
écouter le témoignage de Sabine Dardenne. Sous les yeux
de Michel Nihoul, visiblement remis de son malaise, la
jeune fille regarde directement vers Marc Dutroux en
entrant dans le prétoire. Vêtue d’un pull beige, d’un pantalon
et de chaussures noirs, elle pose ensuite le regard sur
les pièces à conviction et s’attarde quelque peu sur une
malle métallique de couleur verdâtre...
Dutroux baisse la tête et gribouille sur une feuille. J’ai pu
constater qu’à toutes les audiences, il consulte sa montre
puis note l’heure de début et de fin de chaque intervention.
Compte-t-il, comme ce fut dit, écrire ses mémoires
(cette éventualité récurente est à nouveau apparue en 2012,
en 2013…) ?
– Jurez-vous de parler sans haine et sans crainte ? demande
le président Goux à Sabine.
– Je le jure.
– Expliquez-nous la manière dont vous avez été enlevée...

La voix tremble un peu au début, puis, gestes précis à l’appui,
elle explique...
– Dès les premiers jours, il a commencé à m’embêter...
– Je suppose que vous ne désirez pas vous étendre sur le
sujet.
– Oui. J’étais toujours attachée et il venait me chercher
pour aller dans son lit.
– Il se présentait comme votre protecteur.
– J’étais contente car il me cachait du chef : « On ne va
jamais me trouver », me suis-je dit. C’était bien organisé
de sa part ! Je tenais mon carnet, je me plaignais tout le
temps, mais je ne faisais pas le poids...
– Et l’arrivée de Laetitia ?
– Je m’ennuyais... J’avais nettoyé toute la maison, j’avais
tout lu, je voulais quelqu’un mais je ne savais pas qu’il allait
arracher une enfant à sa famille. Laetitia a dû me trouver
bizarre en me voyant me promener toute nue. Après
trois jours, elle est descendue dans la cache. Elle avait déjà
subi la même chose que moi.
– Votre vie dans la cache ?
– On avait du mal. Elle et le mur, moi et le mur. Elle m’a
rassurée en me disant que mes parents me cherchaient,
mais je ne l’ai pas crue tout de suite.
– Pourquoi n’avez-vous pas essayé de fuir toutes les deux ?
– J’avais trop peur de la réaction de Dutroux suite à une
première tentative.
– Et votre libération ?
– Il y avait tellement de bruit que je croyais qu’on venait
nous tuer. Mais, c’est lui qui a appelé. J’ai été assez folle
de croire qu’il avait fait le nécessaire pour nous libérer...
– Comment êtes-vous psychologiquement ?
– C’était dur au début car je ne voulais pas parler. Aujourd’hui,
il fallait que je vienne.
– Chapeau ! Ce que vous avez fait... vous avez été brillante !
Sabine se retourne et adresse un petit sourire à Laetitia.
Elle ajoute :
– C’était moi sa femme. La cache n’était pas de transit. Sur
un carré de soixante centimètres de côté, je devais stocker
mon jerrican, mon sac... pas de quoi mettre trois tonnes
de nourriture ! J’ai entendu des noms quand Dutroux téléphonait,
mais je ne vais pas m’avancer en ce domaine.
J’avais toujours la peur au ventre que le chef vienne me
chercher. J’étais la petite boniche de Dutroux et je devais
nettoyer sans raclette, comme Cendrillon. La baignoire
était pleine de calcaire et de crasse. Quand j’avais fait plaisir
à Monsieur, j’avais le droit de regarder la télévision et
je devais m’efforcer de regarder Canal+ en brouillé (films
pornographiques). Il m’expliquait ce qu’ils faisaient...
Avant de quitter le prétoire, Sabine s’adresse directement
à son bourreau :
– Même si j’ai un peu la réponse en tête... que je me plaignais
tous les jours... je veux savoir pourquoi je n’ai pas
été liquidée.
– Il n’a jamais été question pour moi de la liquider. Je reconnais
mes torts. Avant qu’elle n’aille dans la cache, je ne
l’ai pas violée. Je reconnais le reste. Point ! lance Dutroux
sans la moindre émotion.

Au moment où Sabine quitte la salle, Michèle Martin
demande la parole :

– Je voudrais demander pardon.
– Vous saviez bien où j’étais et vous n’avez rien fait !
– Je regrette...
– Cela me fait mal au coeur de la part d’une mère de famille...
Je n’accepte pas !
– Je comprends. Je regrette infiniment de ne pas avoir dénoncé
Marc Dutroux depuis Julie et Mélissa. Moi-même,
j’ai des enfants... je ne peux imaginer... je ne comprends
pas...
– J’ai entendu ! Désolée, mais je ne peux pas vous pardonner.
– Je comprends.
À l’issue de l’audition de Sabine, son avocat, Me Rivière,
dit :
– Le meilleur commentaire à faire après ce témoignage est
de n’en faire aucun, sauf avoir de l’humilité et du respect.
Appelés à la barre, un psychiatre et une psychologue qui
ont vu Sabine après son calvaire, confirment quand même :
– Marc Dutroux l’a déstabilisée, l’a rendue objet et non
plus sujet.
– Ce qui l’a sauvée ?
– Sa détermination de la vie, son intelligence, le fait d’avoir
pu écrire abondamment. Mais, il y a une blessure qui ne
guérira jamais.
Les trois jeunes Slovaques, également violées par Dutroux,
ont refusé de se présenter au procès pour raison psychologique.
Par respect pour les victimes, c’est à huis clos que
des vidéos de certains viols filmés par Dutroux lui-même,
sont projetées. Un enquêteur précise quand même :
– Dutroux a mis du Rohypnol dans le dessert de son fils
Frédéric présent à Sars-la-Buissière pour l’endormir et ainsi
violer à l’aise Eva et Janka.
Michèle Martin explique à son tour :
– Je croyais qu’il s’agissait de voyeurisme de la part de
Dutroux et non de faits de mœurs... Mais, je connais sa
technique de viol, car il l’utilisa sur moi quand je me refusais
à lui…

Chapitre 17

Quand Laetitia Delhez ne peut pas parler sans haine…

Avant que Laetitia prenne à son tour la parole, Sabine a
encore une question à poser à Dutroux :
– Ce serait gentil de me dire si j’étais destinée au réseau
Nihoul ?
– Sabine ne semble pas se souvenir qu’il y eut deux étapes,
dit Dutroux, sentencieux. Il y a l’histoire de la rançon
quand elle était en haut, après j’ai changé d’avis et je voulais
la protéger car j’avais des comptes à rendre à Nihoul.
C’est pourquoi il y eut aussi l’enlèvement de Laetitia. Sabine
me cassait les côtes parce qu’elle était seule...
– Il n’y a pas moyen de le faire taire !
– Elle m’a donné des adresses de ses copines de Tournai...
J’ai reconnu mes fautes, je les regrette, mais il ne faut pas
tout mélanger. Je ne voulais pas la donner au réseau Nihoul
!
– Donc, je dois vous dire merci.
– Je n’attends rien. Ce n’est pas Sabine qui est la cause de
l’enlèvement de Laetitia. Elle souffrait de solitude, je l’ai
bien vu.
– Bizarre !
Le procureur Bourlet constate :
– Michelle Martin a déclaré avoir entendu Dutroux et Lelièvre
évoquer ensemble le fait de ramener des filles pour
la filière Nihoul puis elle s’est rétractée.

Laetitia s’approche à son tour de la barre et déclare d’emblée
:
– Je refuse de parler sous serment, car je ne peux pas parler
sans haine !
– Expliquez-nous ce qui est arrivé...
Suit alors le récit – atroce – de ce qui est repris dans l’acte
d’accusation, auquel la jeune fille apporte des précisions :
– Je lui ai demandé s’il avait déjà enlevé des enfants et il
m’a répondu : « Plusieurs ». Il me disait jolie et me demanda
si j’avais déjà eu des petits copains. Je peux lui poser
une question ?
– Allez-y !
– Pourquoi m’avoir fait boire du café jusqu’au bout dans la
maison de Marcinelle ? Il y avait des somnifères dedans ?
– La seule fois que j’ai donné des somnifères à Laetitia c’est
dans la camionnette lors de son enlèvement.
– Pourquoi, alors, me faire boire jusqu’au bout ?
– Quand on me demande quelque chose, il faut consommer
jusqu’au bout !
– Je n’avais pas le choix et je ne t’avais rien demandé ! Durant
les trois premiers jours à Marcinelle, il m’a violée dans
le petit lit. Il s’en foutait que je souffre, cela le faisait même
rire ! J’ai même dû prendre des pilules contraceptives qui
dataient de 1992 ! J’ai entendu trois coups de fil où il était
question de « Mich » et de « Jean-Mich » ainsi que « ça a
marché ».
– Vous a-t-il frappée ?
– Non, et il m’a dit : « Tout le mal que je peux te faire, c’est
te faire l’amour ».
– Et votre vie, depuis lors ?
– Au début, j’ai eu très dur, même pour aller à l’école qui
se trouvait à cent mètres de chez moi. Aujourd’hui, j’ai
encore peur de sortir. J’ai eu une psychologue durant cinq
ou six mois, mais je ne voulais pas lui parler.
– Apparemment, je crois que vous pouvez vous en passer !
réplique le président Goux, qui a certainement oublié que
pareil traumatisme ne s’oublie jamais. Pouviez-vous vivre
à deux dans la cache ?
– Nous étions toutes les deux couchées.
– Mais, elles étaient jeunes à l’époque ! lance le même président...
dans un tollé général.
– Dites que je suis grosse à présent ! lance Laetitia.
– Je retire ce que j’ai dit.
Michèle Martin se lève à nouveau :
– Mademoiselle Delhez, je voudrais vous exprimer mes
regrets. Je suis consciente...
– Je ne veux pas de vos regrets. Le mal est fait, il est trop
tard. Je n’ai rien à dire d’autre, ça va ?
Me Magnée, avocat de Dutroux, visiblement ému, dit :
– Nous avons beaucoup de respect pour les victimes. Nous
faisons ce que nous pouvons...
– Je me rends compte du mal que je vous ai fait, je vous
présente mes excuses..., murmure Dutroux.
– Taisez-vous ! réplique Laetitia
– Taisez-vous, Monsieur Dutroux, dit également Me Magnée.
– Pour être vulgaire, il peut crever avec ! s’exclame Sabine.

Chapitre 18

Un acte de désespoir de Marc Dutroux…

Alors que Marc Dutroux continue à afficher une arrogance
détestable et que le procès a dépassé la moitié de son
déroulement, j’ai sollicité Me Van Praet, son avocate, afin
de tirer un premier bilan et, surtout, poser des questions
que toute la Belgique se pose à l’égard de son « illustre »
client.
– Lors de notre dernière interview (voir au début du présent
pouvrage), vous aviez dit que Marc Dutroux ferait des
déclarations allant dans le sens de la thèse du réseau.
À part citer les noms de Nihoul et Pinon, et être très
brouillon concernant l’enlèvement d’An et Eefje (deux
policiers l’accompagnaient ainsi que Lelièvre, selon lui) il
n’a rien dit de plus pour étayer sa nouvelle thèse. Croyezvous
encore vous-même à cette thèse?
– Oui, l’élément objectif des microtraces dans la cache
démontre l’existence de vingt-cinq inconnus. L’avocat général
lui-même a synthétisé lors de l’audience, neuf coïncidences
à propos de la piste de l’hôtel Brazil en précisant
au jury qu’on était « au coeur du procès » !
– On a de plus en plus l’impression que Marc Dutroux
tente de vouloir échapper à la perpétuité en chargeant
d’autres personnes, dont son ex– épouse. Cette nouvelle
stratégie est-elle conforme au dossier ? Votre intime
conviction le rejoint-elle ou bien peut-il s’agir d’une lecture
« orientée » dudit dossier ?
– Marc Dutroux n’exerce aucune stratégie, mais sa défense
entend bien que les responsabilités de chacun soient défi236
nies sans naïveté et sans simplification caricaturale. Il
n’existe pas de lecture « orientée » du dossier. Il n’existe
dans un dossier répressif que des éléments objectifs.
– Après l’épisode des photos dans la cellule de votre client,
puis celui de l’ouverture d’une porte du fourgon, ensuite
celui de la clef d’une paire de menottes dans le bol de sel,
ensuite la lame de rasoir dans le fourgon... : des provocations
par vengeance, selon vous ?
– Il s’agit pour moi d’incidents sans signification comme
on en rencontre dans des procès très longs et très sécurisés.
– Le président Goux est fort décrié par certaines personnes
: gestion mal assurée du dossier et, surtout, l’impression
de venir très souvent à la rescousse de témoins,
dont certains qui, pour votre défense, étaient essentiels :
Ferette et Pinon, par exemple. Votre sentiment par rapport
à cette manière « consensuelle » de mener les débats ?
– Le président fait la démonstration de beaucoup de tact
dans une affaire délicate et la diplomatie dont il fait preuve
n’entame en rien la bonne marche des opérations.
– Dans la foulée de la précédente question, ne trouvezvous
pas que le président Goux devrait davantage et plus
en profondeur questionner votre client, et aussi les trois
autres accusés ? Pour ne pas dire les cuisiner !
– Le procès n’est pas terminé et le président construit lentement
mais sûrement le dossier que le jury appréciera.
– Comment avez-vous vécu l’épisode des faux sévices
endurés par Marc Dutroux de la part des policiers fédéraux
? Pouvez-vous encore garder votre confiance – en tant
qu’avocate bien entendu – à pareil personnage qui vous a
menti ?
– Il est indiscutable qu’un incident initial a opposé Marc
Dutroux aux forces de l’ordre. Les caméras ont filmé ce
qui pourrait être un acte de désespoir. La confiance de ses
conseils est ce qu’elle était.
– À la lumière de cette première moitié de procès et de
l’attitude – souvent arrogante et déplacée – de Marc Dutroux,
ne regrettez-vous pas d’être son conseil et de vous
être embarquée dans pareil dossier ?
– La difficulté fait précisément l’intérêt du dossier sur le
plan humain.
– Trois défenseurs (Mes Magnée, Baudewyn et vous) pour
un même client, vous ne vous marchez pas parfois sur les
pieds ?
– Les points de vue de trois défenseurs différents se croisent
et se complètent. Il y va du tempérament de chacun dans
une action commune.
– Êtes-vous toujours en accord sur le fond de la défense ?
Sur la forme ? Me Magnée semble être le chef de file de
la défense de Marc Dutroux : est-ce le cas ou bien vous
partagez-vous le dossier et, par corollaire, les futures plaidoiries
?
– Il n’y a pas de chef de file. Il n’existe qu’une seule défense
commune.
– Vous êtes beaucoup raillée dans la presse. Je cite : « avocate
pulpeuse », « jument à Magnée », « tout est faux chez
Martine Van Praet : le nez, la bouche, les pommettes, les
seins, les diagnostics, sauf les jambes qui sont d’origine »,
« poupée ascendant vieille peau », « elle ne parle qu’aux
bêtes et ne défend que des bêtes »... (« Pan », magazine satirique).
Qu’avez-vous envie de répondre à cette prose ?
– Pas de commentaire. La gravité de l’affaire se situe ailleurs.
– L’interview que vous m’avez donnée il y a quelques
semaines, vous apporte pas mal d’ennuis puisque vous
êtes même convoquée à la Commission disciplinaire de
l’Ordre des avocats ! Votre réaction ?
Me Van Praet a refusé de répondre à cette question.

Chapitre 19

La semaine infernale de Michel Nihoul

D’aucuns se demandent ce que Michel Nihoul fait dans le
box des accusés, tant sa participation aux principaux faits
perpétrés à titres divers par le trio Dutroux-Martin-Lelièvre
n’est pas évidente, voire est franchement contestée.
D’autres, en revanche, arguent d’une série impressionnante
de coïncidences, mensonges, contorsions et contradictions
de la part de l’ex-homme d’affaires bruxellois,
pour se poser de légitimes questions. Surtout quand le
chef d’enquête Drisket vint évoquer les « alibis surprenants
» de Nihoul et le fait que le juge Langlois a refusé
d’approfondir l’enquête à ce sujet.
Ce sera aux jurés – qui ont sérieusement manifesté, de
manière collégiale, leur ras-le-bol face au déroulement des
audiences menées par le président Goux – à se faire leur
intime conviction.
Alors, Michel Nihoul coupable ou innocent ? Voici, dans
le détail, la semaine infernale vécue par Nihoul, qui a fait
dire à Me Magnée : « Un réseau ou une association de malfaiteurs,
c’est la même chose ! » Une première semaine, car
les salves à l’encontre de « Jean-Mich » sont loin d’être terminées,
comme l’a annoncé le procureur Bourlet.
Marc Dutroux qui ment comme un arracheur de dents –
ce qui est faire injure aux dentistes ! -, l’a répété à l’issue de
l’audition de Sabine :
– C’est pour le réseau de Nihoul que j’ai enlevé Sabine,
puis Laetitia.

Plus tard, le tristement plus célèbre carolo de la planète est
interpellé par sa propre avocate, Me Van Praet :
– Monsieur Dutroux, vous avez beaucoup menti. Comme
la fable, on ne vous croit plus beaucoup et on a tendance à
rire quand vous prenez la parole. Je vous demande publiquement
de me dire la vérité : qui était à Bertrix, le 8 août
1996 ?
– Il y avait Michèle Martin, Michel Nihoul, Michel Lelièvre,
mon fils Andy et moi-même. À la longue d’être
insulté, je me demande si je dois encore répondre.
Puis, presque larmoyant :
– C’est Michel Nihoul qui m’a désigné une autre fille !
– Où vous étiez-vous donné rendez-vous pour effectuer les
repérages, lui demande le président Goux.
– Chez moi.
– Avec quelle voiture êtes-vous partis ?
– Je ne sais plus.
– Quel chemin avez-vous emprunté ?
– Je me souviens plus.
– Vous faites l’apologie du mensonge et de la manipulation,
puisque au moment de l’enlèvement de Laetitia vous
vous êtes téléphonés, Nihoul et vous, donc vous n’étiez
17.JPGpas ensemble ! lui lance Me de Cléty (photo ci-contre), conseil de Michel
Nihoul.
– Je compte vous interroger à nouveau plus tard, dit le
président à Dutroux.
– Eh bien ! Il faudra autant de temps que pour le juge Langlois
et les enquêteurs ! Des jours et des jours, tant j’ai des
choses à dire.
– À savoir ?
– L’enquête a été arrangée et il y a eu des inductions dans
le dossier. C’est un vrai foutoir !
Connaissant à présent cette montagne de manipulations et
de mensonges que représente le principal accusé dans cette
affaire, il y a donc lieu, effectivement, de s’attarder essentiellement
sur d’autres pièces du dossier et de nombreux
témoignages et recoupements débattus aux audiences,
pour faire la part des choses dans le volet « Nihoul ».

Qui est Mich ?

Laetitia l’a rappelé lors de son courageux témoignage :
– Je mangeais dans la chambre au premier étage de la maison
de Marcinelle, quand j’ai entendu un coup de fil pour
« Michel », et pour « Jean-Michel », et « Ça a marché ». ‘
En aparté, la jeune fille dit aussi :
– Les coups de fil de Nihoul avant et après mon enlèvement
ne me semblent pas innocents.
Et puis, mais cela est passé inaperçu ou n’a pas attiré
l’attention des autres médias, il y a également cette petite
phrase de Sabine prononcée lors de son interview à la
RTBF (« Le Journal de Sabine ») :
– Un jour, j’ai entendu Dutroux dire au téléphone : « À
bientôt, bisous » à un certain Mich, un ami masculin.
Sortant de sa réserve dans le débat « Nihoul », Me Rivière,
avocat de Sabine, consentit quand même à dire (selon le
Groupe Sud Presse) :
– Les arguments développés par Me Fermon devant la
Chambre des mises en accusation quant à une éventuelle
complicité de Nihoul dans l’enlèvement de Laetitia, m’ont
paru assez convaincants. Je ne veux donc pas faire de Nihoul
un complice de Dutroux, mais j’estime que l’argumentation
développée par les conseils de Laetitia a été très
bien développée.
Alors ? Michel Lelièvre ? Michel Nihoul ? Michel X ? Pour
les enquêteurs, dont le chef de file est Monsieur Demoulin,
Michel Nihoul est à mettre hors de question dans le
volet « enfants », comme le firent le juge Langlois et le président
de la chambre du conseil de Neufchâteau, Monsieur
Moinet :
– Il y a une absence d’éléments concrets !

Indécence à critiquer les enquêteurs

Durant de très nombreuses heures – au point qu’une jurée,
saturée, lança : « Le juge Langlois a fait un exposé en long
et en large, puis c’est au tour de Monsieur Demoulin qui
vient nous le redire en tirant en longueur, et encore un
autre exposé... encore le même, je sais qu’on pense que
nous ne comprenons pas vite, mais notre QI moyen doit
être suffisant, même si nous sommes un jury populaire ! »
-, les enquêteurs Demoulin et Masson ont donc décortiqué
cet imposant volet et en ont tiré des conclusions qui n’ont
pas du tout satisfait maintes parties (la défense de Laetitia
et le ministère public) et, bien entendu, ont contenté les
conseils de Michel Nihoul ! Match nul, oserait-on dire ?
Pas si sûr.
Si, pour les enquêteurs, Michel Nihoul avait besoin
d’argent à l’époque de l’enlèvement de Laetitia et a remis
plusieurs centaines de pilules d’XTC à Michel Lelièvre,
c’était pour la réparation de l’Audi 80 du Bruxellois. S’il
y eut de nombreux coups de téléphone entre Dutroux,
Lelièvre, Martin et Nihoul, c’était toujours et encore pour
« résoudre les problèmes de la voiture » :

– Il y a concordance des écoutes téléphoniques avec les déclarations
de Nihoul et donc absence d’éléments concrets
au sujet de l’enlèvement de Laetitia.
Quand bien même Dutroux aurait dit à Lelièvre : « Le travail
est effectué » en évoquant la destinée de Laetitia, ce
qui fit dire au second nommé : « J’en ai déduit que Laetitia
avait été livrée » ? Et que dire de la foule de témoignages
concernant la présence de Nihoul du côté de Bertrix, y
compris à la piscine ?
– C’est un chapitre assez ardu, convient Monsieur Demoulin.
Il y a plein de contradictions dans ces témoignages,
et d’autres, tardifs ou évolutifs. Ainsi, il y eut des
différences dans la description des vêtements portés par
Nihoul : en costume et cravate, en jeans, avec un tee shirt
blanc, un tablier gris... Pour cela, nous n’avons tiré aucune
conclusion !
Et le fameux « Ça a marché » ?
– N’est-il pas possible que ce soit lié à la réparation du
véhicule de Nihoul ? Je soumets ça à votre réflexion !
Les réactions, dès lors, ne manquent pas ! C’est Me Quirynen
qui tire la première salve :
– Les pilules d’XTC ? Pour payer l’Audi ou pour la complicité
d’association de malfaiteurs et le commerce de
filles ? Pour moi, il est évident que « Michel et Jean-Michel
» c’est Nihoul !
. Me Beauthier lance aussi une banderille :
– On est au coeur d’un problème de loyauté et d’honnêteté
et durant quinze jours on va m’entendre !
. Me Fermon, autre conseil de Laetitia, abonde dans son
sens, bien évidemment :
– Des informations essentielles n’ont pas été données. Les
enquêteurs ont tamisé ces informations et ont plaidé pour
Michel Nihoul (sous-entendu possible : qui bénéficierait
donc de « protections » ?)
. Me de Cléty, avocat de Michel Nihoul, s’offusque :
– Remettre la loyauté des enquêteurs en cause frise l’indécence
!
– Des effets de manche ! me souffle un journaliste allemand,
alors que la tension monte d’un cran dans le
prétoire et que Michel Bourlet prend la parole et assène
quelques propos qui ont dû faire trembler Michel Nihoul
sur son siège :
– On sait, dans toute affaire pénale et j’ai des décennies de
métier, que les premières déclarations sont souvent les plus
importantes. À ce propos, je fais état de déclarations de
Michelle Martin en date du 13 août 1996, soit peu après
son interpellation, disant, je cite : « Je pense que Michel
Nihoul devait être intéressé à l’enlèvement d’An et Eefje,
et je suis même encore plus sûre concernant Sabine et Laetitia.
Depuis que Marc Dutroux connaît Michel Nihoul,
ce dernier lui a rendu visite à plusieurs reprises à Marcinelle.
Au moins trois fois. »
– Je n’ai jamais mis les pieds à Marcinelle et je défie quiconque
de le prouver ! tonne l’intéressé.
Michel Bourlet poursuit :
– Michelle Martin a aussi déclaré en ce 13 août 1996 :
« J’ai reçu de nombreux coups de fil de Michel Nihoul à
Sars-la-Buissière pour Marc Dutroux. À chaque fois, celui-
ci s’isolait pour lui parler. De plus, j’ai entendu Marc
Dutroux dire à Michel Lelièvre : « Il faut ramener une fille
pour Nihoul. »

« J’aime encore Marleen »

On attendait beaucoup du défilé de témoins dans ce volet
« Nihoul ». Marleen De Cokere, souffrant de sclérose à un
stade avancé, ne s’est pas présentée à la barre. Ce que tout
le monde comprit avec beaucoup d’humanité.
Le président Goux lit un résumé de ses nombreuses auditions
:
« J’ai rencontré Michel dans un club échangiste en 1982.
Il est devenu un papa gâteau pour ma fille. Nous nous
sommes quittés en 1995 mais on se voyait encore souvent.
J’ai vu Marc Dutroux chez moi le dimanche 11 août 1996,
car il venait chercher la voiture de Nihoul. Dutroux n’était
pas le genre de fréquentation de Michel. Quant au « petit
Michel » (Michel Lelièvre), je l’ai rencontré pour une
question de chômage, puis pour l’Audi 80. Ce que faisait
Michel Nihoul le 8 août 1996 (veille de l’enlèvement de
Laetitia) ? Il est allé peindre chez Vander Elst. Le 9 août,
il avait rendez-vous chez cette même personne dans le
cadre d’une reprise éventuelle d’une brasserie. Michel m’a
téléphoné vers 15 heures 30 et est rentré vers 16 heures.
Bouty (compagne de Nihoul) et Nihoul se sont téléphonés
à plusieurs reprises, et puis on a été à un barbecue chez
Vander Elst. »
– J’aime encore beaucoup Marleen et je me réjouis encore
aujourd’hui de la voir, même si son état de santé s’est
considérablement détérioré, dit Nihoul.
Malgré cette déclaration, Me Beauthier lâche :
– Dans le dossier, il y a le témoignage d’un certain Pèlerin,
transexuel, se faisant appeler « Maîtresse Roxanne ».
Madame De Cokere travailla comme secrétaire chez cette
personne. Une personne qui a été interrogée sur ses fréquentations
avec des mineurs d’âge et ses « esclaves », car il
tournait des films, dans les milieux échangistes, pour une
société dont le siège était à Amsterdam. Des films tellement
« hard », qu’un cameraman a vomi durant certaines
scènes particulièrement violentes. Nous ne pouvons pas
taire cette situation.

Me Fermon surenchérit :
– Madame De Cokere a, comme d’autres compagnes
de Michel Nihoul, toujours joué un rôle d’« homme de
paille », d’écran pour intervenir dans certaines sociétés où
sont apparus des truands que Nihoul fréquentait. Également
au Dolo où des partouzes étaient organisées.
Me Magnée intervient à son tour :
– Ce procès qui a été entamé sur la thèse du prédateur
isolé, me paraît prendre une singulière dimension. La Belgique
serait-elle le seul pays au monde où la pédophilie se
fait de manière isolée ? Un réseau ou une association de
malfaiteurs, c’est la même chose !
Réplique de Me de Cléty :
– On mélange tout et n’importe quoi ! Au Dolo, il n’y a
jamais eu de partouzes et Madame De Cokere n’a travaillé
que quatre jours chez « Maîtresse Roxanne ».
Qu’en pense le principal intéressé ?
– Marleen voulait encore prouver qu’elle était utile dans la
vie, étant quadrilingue, mais quand elle a vu qu’il s’agissait
de sado-masochisme chez Monsieur Pèlerin, elle a
quitté ce travail.

Des alibis à géométrie variable

Michel Vander Elst, ex-avocat, condamné à huit ans de
réclusion dans le cadre de l’affaire Haemers, était attendu
par toutes les parties afin de s’expliquer sur divers points
qui n’ont cessé d’alimenter la polémique sur l’emploi du
temps de Michel Nihoul au moment de l’enlèvement
de Laetitia. Rappelons que douze personnes ont déclaré
l’avoir vu à Bertrix en cette période.

Durant près d’une heure, Michel Vander Elst s’explique,
surtout quand il est pressé de questions par maintes parties
:
– J’étais l’avocat de Michel Nihoul dans les années ‘90. Je
l’ai connu à la prison de Forest où j’étais incarcéré en préventive.
Après, nous allions régulièrement au restaurant
car il était un assez bon public relations.
– Et au Dolo ?
– J’y ai été une fois et j’ai été l’avocat du patron de cet
établissement. À ma libération, je suis devenu conseiller
juridique et j’ai pris Michel Nihoul comme expert immobilier,
car il était compétent et efficace en cette matière.
– Vous souvenez-vous de juillet 1996 ?
– Cela remonte à des années... J’ai demandé à Michel Nihoul
de remettre en état un appartement en échange d’un
coup de main juridique.
– Et en août 1996 ?
– J’ai fouillé dans mon agenda... J’avais un rendez-vous le
9 août pour concrétiser un accord pour la reprise d’une
brasserie.
– Et plus particulièrement le 8 août ?
– J’ai été interrogé par la police durant huit à dix heures et
j’ai confondu les 7, 8 et 9 août. Ce n’est qu’en avril 1999
que, tout d’un coup, on a reparlé de ces dates. Je ne suis
pas là pour défendre Nihoul et lui donner un alibi quel248
conque. Donc, il s’agit du 6 ou du 7 août que j’étais avec
Nihoul, donc pas le 8, mais bien le 9…
– Justement, parlons de ce 9 août.
– J’ai invité Michel Nihoul avec son amie Marleen à un
barbecue en soirée. Quand on m’a dit qu’il avait été arrêté
dans l’affaire Dutroux, j’ai été scié. Michel est quelqu’un
de très drôle, amusant, il ressemblait un peu à Benny Hill !
(rires dans le prétoire). Cependant il était dans une situation
financière très difficile et vivait grâce aux allocations
médicales de De Cokere. Mais, connaissant le manque de
rigueur de Michel Nihoul avec l’argent, il n’était pas question
pour moi de l’aider financièrement.
– Une perquisition a eu lieu chez vous et on a saisi divers
dossiers concernant Nihoul, des revues échangistes...
– Je ne me rappelle plus.
– Les dossiers Nihoul ont été mis sous scellés. Sont-ils couverts
par le secret professionnel ou non ?
– Je ne me rappelle pas de la teneur de ces dossiers.
– Peut-on en prendre connaissance ?
– Vous pouvez les ouvrir ! Qu’est un secret professionnel
par rapport à un fait bien plus grave comme l’enlèvement
de petites filles ?
– Pourquoi avez-vous été condamné ?
– J’ai été entraîné dans l’affaire Haemers dans le cadre de
l’enlèvement du ministre Van den Boeynants. J’ai été radié
du barreau car condamné à 8 ans de prison.
– Pourquoi vous étiez-vous préparé à l’interrogatoire par
les enquêteurs le 28 août 1996 ?
– Parce qu’une voisine de mon habitation m’avait dit que
deux enquêteurs étaient venus chez moi et, devant mon
absence, avait demandé de ne rien me dire. Elle l’a pourtant
fait. C’est la raison de ma préparation et le fait que j’ai
consulté mon agenda. Vous savez, j’avais eu des centaines
d’heures d’interrogatoire dans l’affaire Haemers et je sais
comment cela se déroule ! Mais, je le répète, je me suis
trompé d’un jour entre le 8 et le 9.
– Et puis, vous avez reculé les jours au bout de six ou sept
interrogatoires !
– Mais c’est deux ans plus tard qu’on m’a à nouveau interrogé
!
– D’accord, mais Michel Nihoul a alors adapté son interrogatoire
en fonction de ce que vous disiez !
– Tout le monde peut se tromper...
– Pourquoi avoir dit que Nihoul était en contact avec
Lelièvre ?
– Je ne suis pas ici pour couvrir Nihoul et s’il a été faire des
repères à Bertrix, ce n’est pas mon problème !
– Revenons à ce 7 août !
– Il restait pas mal de choses à faire dans l’appartement
et les travaux ont encore duré entre deux et quatre jours.
– Pourquoi Jean-Michel et pas Michel ?
– Parce que c’est comme ça qu’on l’appelle entre amis.
Les commentaires pleuvent suite à cette déposition ! Me
Quirynen, avocat de la famille Marchal, fort en verve :
– On parle du monde des ferrailleurs de Charleroi, mais
dans ce cas-ci, j’ai l’impression d’être dans un monde
étrange. Un monde commercial, échangiste, de bordels,
dirigé par des trompeurs, des gens qui travaillent sans
déontologie et sans valeur. Ainsi, un avocat peut aussi se
faire intégrer dans ce milieu criminel, comme des policiers
l’ont fait à Charleroi. Marc Dutroux à Charleroi, Michel
Nihoul à Bruxelles !
Me Bauthier se déchaîne :
– Dans les 450 000 pages du dossier, rien, absolument rien
n’évoque l’emploi du temps précis de Michel Nihoul le
mercredi, le jeudi et le vendredi entourant l’enlèvement
de Laetitia ! Peindre chez Vander Elst ? C’est un premier
faux alibi ! Il y eut sept versions de Vander Elst et à chaque
fois il disait être certain de ce qu’il avançait. Et puis, je
ne vois pas Michel Nihoul peindre des plafonds, mais les
enquêteurs l’ont cru. S’il a travaillé une minute dans cet
appartement, c’est déjà beaucoup ! Ils ont pris pour argent
comptant l’emploi du temps de Nihoul et ils n’ont rien fait
pour savoir exactement ce qu’il faisait. On invente, on fait
de faux alibis...
Me Fermon en rajoute une sérieuse couche :
– Passer sous silence que l’alibi principal de Michel Nihoul
pour cette journée de l’enlèvement de Laetitia et qui
a été rétracté, est déloyal de la part des enquêteurs ! Il faut
aussi savoir que Michel Nihoul a entretenu une relation
commerciale, alors qu’il tenait une poissonnerie, avec
un avocat de Genève et une société panaméenne. Vous
connaissez beaucoup de poissonniers qui agissent de la
sorte, vous ?
Me de Cléty réplique sèchement :
– C’est surréaliste ce qui se passe dans cette salle ! Ainsi,
une famille flamande a dit avoir vu Michel Nihoul à la
piscine de Bertrix le 9 août, d’où le changement de versions
par confusion de mon client qui n’avait pas son agenda
au moment de l’interrogatoire et qui ne pouvait pas se
souvenir de ce qu’il faisait ce jour-là. Par après, la famille a
affirmé s’être trompée de date en prétendant qu’il s’agissait
du 8 août !
Hors prétoire, Me Beauthier reste tout aussi déterminé
quant à la culpabilité de Michel Nihoul :
– Ses alibis s’effondrent les uns après les autres ! On est en
plein dans le domaine de la criminalité organisée quand
on dit être complètement fauché et qu’à la fois on a un
avocat à Genève et que l’on traite de capitaux au Panama.
Les jurés ont compris que ces gens font partie d’une même
bande. On est en plein dans la matière polycriminelle et le
témoignage de Michel Vander Elst a rejoint cette réalité.
Revenons dans la salle d’audiences. Michel Nihoul se lève
et interpelle son voisin direct de box :
– Michel Lelièvre, est-ce que j’ai fait des repérages à Bertrix
? Ai-je jamais participé à un seul enlèvement d’enfant ?
– Je réponds non aux deux questions.
Me Fermon ne rate pas l’occasion de lancer :
– Si deux personnes affirment m’avoir vu à Arlon habillé
d’une robe d’avocat noire, mais qu’une autre personne
vient déclarer que la robe était rouge, peut-on en déduire
pour autant que les deux premiers témoins avaient tort ?
Et, qu’au bout du compte, personne n’est crédible ? Non,
bien entendu. Eh bien, c’est pourtant ce qu’ont fait les
enquêteurs !

Enquête orientée ?

Parmi les dizaines de témoins venus à la barre dans le volet
Nihoul, un enquêteur de ce pan du dossier, Raymond
Drisket, jette un fameux pavé dans la mare. À peine prononce-
t-il le serment de témoin, qu’il annonce :

– Je vais immédiatement mettre les points sur les « i ».
– Pas de considérations personnelles mais les faits ! lance
Me de Cléty, conseil de Michel Nihoul.
– Laissez parler le témoin ! clame Me Beauthier.
– Vous avez la parole ! intervient le président Goux en
s’adressant à Raymond Drisket.
– Michel Nihoul n’a cessé de fournir des versions qu’il
adaptait au fil du temps. Ainsi, il a donné cinq versions
différentes sur son emploi du temps du 8 août 1996. Ses
alibis étaient surprenants, fluctuants, controversés et ne
tenaient pas la route.
Tout le monde dans la salle d’audience retient son souffle.
Dans le box, Michel Nihoul doit se demander si le ciel ne
lui tombe pas sur la tête.
– Mais, si on n’a pas la preuve que Michel Nihoul n’était
pas à Bertrix, on n’en a pas dans le sens contraire non plus.
– C’est une preuve négative, or il appartient à l’accusation
de démontrer que Michel Nihoul était à Bertrix, constate
Me de Cléty.
Et le procès prend une ampleur magistrale quand ce même
enquêteur expose :
– Je mets en doute la téléphonie, car il y a des doutes à ce
sujet.
– À présent, on soupçonne Belgacom d’avoir fait des faux !
clame Me de Cléty.
– Je voulais vérifier la fiabilité de Belgacom, mais le juge
Langlois a refusé des perquisitions chez un employé de
cette entreprise téléphonique au sujet de la téléphonie de
Nihoul.
Ainsi, des numéros d’appels n’auraient pas été exploités et
« on n’a pas été jusqu’au bout. »
– Ce devoir d’enquête me paraissait très important (tout
comme l’expertise de l’Audi 80 qui n’a pas été réalisée,
paraît-il).
Comme il a été dit ci-avant, l’un des alibis de Nihoul réside
dans la communication téléphonique qu’il aurait eue
avec Dutroux quand celui-ci était en repérage à Bertrix.
– Donc, impossibilité matérielle que Nihoul soit avec lui !
ne cessent de marteler les défenseurs du Bruxellois.
Or, à l’époque, Nihoul habitait dans un immeuble à
Bruxelles comprenant l’appartement de Bouty et de De
Cokere, que chaque femme possédait la clef de l’appartement
l’une de l’autre et que, même, un câble téléphonique
les reliait.
– Dès lors, qui dit que c’était Michel Nihoul qui appelait
Dutroux en repérage à Bertrix ? martèlent à leur tour Mes
Beauthier et Fermon.
– Pour que Monsieur Drisket soit crédible, il faudrait qu’il
prouve que Bouty et De Cokere aient été en communication
avec Dutroux ! conclut Me Attout, autre avocat de
Nihoul.
Le procès vient de vivre un tournant important dans l’affrontement
des diverses thèses au sujet du cas Nihoul, et
de nombreux observateurs laissent sous-entendre que le
Bruxellois a reçu un fameux uppercut à l’occasion de la
déposition de l’enquêteur Drisket.

Chapitre 20

La cache de la honte et ses secrets

Veut-on vraiment connaître la vérité dans ce procès ? Veuton
vraiment aller jusqu’au bout des choses pour faire toute
la lumière, alors qu’il existe encore de multiples interrogations
et des zones d’ombre dans ce dossier dramatique ?
La descente de la cour à Marcinelle « pour visualiser la
cache, et non pour y effectuer une reconstitution », selon
les injonctions du président Goux, à l’exception de se
rendre compte des conditions de survie et de mort pour
certaines victimes, n’aura pas du tout apporté de réponses
à des questions fondamentales. Ce procès s’apparente trop
à une mascarade comme le pressentaient Carine et Gino
Russo, et comme l’a déclaré Me Preumont, professeur de
procédure pénale à l’ULB, à « La Libre Belgique », qui,
selon lui, « prend trop souvent des allures de cirque. »
– Non seulement je vais vous révéler où se trouve Laetitia
Delhez, mais, en plus je vais vous livrer une deuxième
fille, Sabine Dardenne, déclara Marc Dutroux aux enquêteurs,
le 15 août 1996.
Michel Bourlet se souvient parfaitement de ce moment :
– Michel Lelièvre était passé aux aveux limités à sa participation
avec Marc Dutroux à l’enlèvement de Laetitia
Delhez à Bertrix le 9 août. Dans la foulée, Marc Dutroux
reconnut également sa participation à cet enlèvement
ainsi qu’à celui d’une autre jeune fille nommée Sabine.
Il consentit à indiquer aux enquêteurs l’endroit où elles
étaient séquestrées. Immédiatement, les enquêteurs se rendirent
au domicile de Marc Dutroux à Marcinelle. Dans
la cave de cet immeuble, Marc Dutroux ouvrit une porte
dissimulée sous une armoire murale et une cache fut ainsi
mise à jour dans laquelle on trouva Laetitia ainsi que
Sabine Dardenne disparue de Tournai depuis la fin mai
1996.

Interrogée immédiatement après cette découverte de début
de soirée, Michelle Martin exprima son étonnement. Elle
s’est dite sidérée par les faits commis par son mari, faits
auxquels elle affirma n’avoir nullement participé. Elle dit
ignorer qu’une cache avait été aménagée dans cette cave...
Incontestablement, Michelle Martin avait menti. Comme
elle le fit à de multiples reprises d’ailleurs.
Mais, pourquoi rappeler ces faits ? Parce que, lors de son
audition devant la cour, le juge Langlois y avait longuement
évoqué le calvaire de Julie et de Mélissa et, à l’aide de
diapositives et vidéos de la reconstitution, avait également
abordé l’ouverture de la porte de cette cache par Michèle
Martin, revenue sur ses mensonges. On y voyait l’épouse
de Dutroux manier la porte de la geôle, la faire sortir de
ses gonds et tenter de la replacer contre l’ouverture. Une
manoeuvre particulièrement hésitante, pour ne pas dire
écrasante pour la frêle Madame Dutroux. Cela n’avait
échappé à personne et certainement pas à Me Magnée qui
clama :
– Cette vidéo démontre que Michèle Martin était incapable
de manipuler seule la porte de 200 kilos. D’ailleurs,
on voit bien le juge d’instruction Langlois retenir cette
masse de béton afin qu’elle ne l’écrase pas !
Jean-Denis Lejeune m’avait aussi déclaré :
– J’espère que l’on obligera Michelle Martin à rouvrir la
porte de la cache et qu’on la forcera à expliquer comment
elle a pu remettre en place, toute seule, cette porte de 200
kilos.

Autre argument majeur à souligner à partir du moment
où Michèle Martin affirma, encore, n’avoir manié cette
porte qu’à une seule reprise : celui de l’expert nutritionniste
Kovanowslki qui assura :
– La nourriture amenée par Michèle Martin n’aurait pas
suffi à la survie de Julie et Mélissa jusqu’en mars 1996,
date du retour de Dutroux à Marcinelle après son emprisonnement.
La thèse prétendant que Michèle Martin n’était pas seule
à s’occuper des petites lors de l’incarcération à l’époque de
Dutroux à la prison de Jamioulx, thèse débouchant donc
sur la notion de réseau, prenait toute son ampleur dans ce
contexte particulier.

Une occasion unique galvaudée ?

Alors que les demandes de visite de la cache par les jurés
et les différentes parties civiles se faisaient de plus en plus
pressantes, le président Stéphane Goux consentit à ce déplacement.
Mais il a posé ses conditions :
– Cette vue des lieux ne fera l’objet d’aucun commentaire
sur place. Le but du déplacement de la Cour est de visualiser
la cache. En aucun cas, il ne s’agira d’une reconstitution.
Aucun autre acte ne pourra être posé.
Bref, l’occasion unique de faire toute la lumière sur cette
problématique a été balayée d’un revers de la main ! Et, ce
n’est pas tout. Effectivement, il est tout aussi étrange que
les fameuses analyses de micro-traces relevées dans cette
cache ne fassent pas partie du présent procès et aient été
versées dans un dossier bis... rejeté aux calendes grecques
pour en connaître ses conclusions. Pourtant, comme nous
le fit remarquer Me Van Praet :

– Un élément objectif dans ce dossier, est celui des microtraces
relevées dans la cache et qui démontre l’existence (le
passage) de vingt-cinq inconnus.
Et puis, n’était-ce pas aussi l’occasion, tout aussi unique de
faire la part des choses, par un simple test vocal et auditif,
entre la version de l’ex-gendarme René Michaux ayant
entendu, selon lui, des « chuchotis » dans la cave et celle
du serrurier Alain Lejeune qui l’accompagnait lors de la
perquisition – complètement loupée ! – de décembre 1995
et qui fit état de « voix de petites filles » ?
Bref, maints observateurs se demandent encore aujourd’hui
la raison qui a poussé le président Goux à décider
d’une simple visite, plutôt que profiter de l’occasion
pour aller au bout des choses.
Pourtant, cette occasion lui en était donnée, à l’instar de
trois autres affaires que j’ai suivies et qui virent, également,
la Cour, les jurés, les avocats, les accusés, des journalistes
et même du public, descendre sur les lieux : les
assassinats de Marc et Corine et l’affaire Rémy Lecrenier
(sous la férule du président Godin aux assises de Liège)
et l’assassinat d’Aurore Gregorczyk par Joël Spiessens,
le fondateur de Radio Pays Noir, avant de lancer Radio
Contact à Charleroi et d’avoir participé à la création de
Télé-Sambre (c’est le président Jonckheere qui dirigeait les
assises du Hainaut).
Pour cette dernière affaire, et parce qu’il y avait des divergences
assez notoires entre les parties sur la volonté délibérée
ou non de l’accusé de tuer la jeune Aurore, le président
fit se déplacer la Cour dans l’appartement de Gilly où
eurent lieu les faits, et autorisa même une reconstitution
des gestes dont Joël Spiessens disait se souvenir. Ainsi, les
jurés purent se faire une conviction avant d’entrer en délibération.
Cette manière de faire ne souffrit d’ailleurs pas la moindre discussion.

Du cirque !

Si, dans « La Libre Belgique », Me Preumont, ténor des
assises, a dit que « depuis le 1er mars, personne ne se comporte
de façon normale à Arlon » et que, dans ces conditions
il n’est pas étonnant « que les jurés se plaignent du
déroulement des audiences, de leur gestion, de l’organisation
générale des débats », la visite de Marcinelle les aura
confortés dans leur frustration sauf peut-être Michèle
Martin. Son avocate, Me Pollet, avait prévenu :
– Il ne sera pas question que ma cliente accomplisse le
moindre geste à Marcinelle !
Alors que Michel Nihoul, qui paraît libre, rappelons-le,
avait reçu l’autorisation de faire l’impasse sur cette visite
« pour raisons médicales », c’est sous très haute escorte
que le trio Dutroux-Martin-Lelièvre retrouva la cache de
l’horreur, dont, rappelons-le aussi, Lelièvre ignorait l’existence,
selon lui.
Pour ce faire, les conditions étaient draconiennes par peur
d’éventuels mouvements de foule, comme l’expliquèrent
Messieurs Schul, directeur coordinateur de la police d’Arlon,
et Morandini, magistrat de presse :
– Les riverains de la maison du 128 route de Philippeville
à Marcinelle, avaient été prévenus que leur quartier
serait bouclé pour cet événement dès 5 heures du matin.
Donc, pas question de circuler en voiture mais seulement
à pied. Pas question de recevoir des visiteurs, journalistes
ou autres, dans les domiciles privés, aux fins de prendre
des vues non autorisées. Différer d’éventuelles livraisons...
Bref, un périmètre de haute sécurité qui a mobilisé plus
de trois cents policiers, pompiers et autres services, alors
qu’un peloton de policiers se tenait en réserve, avec une
arroseuse, ainsi qu’un hélicoptère.

Tout cela pour recevoir dans la maison de la honte quelque
110 personnes : les magistrats, greffiers, les jurés, les avocats,
les accusés, des médecins, traducteurs, l’huissier, une
trentaine de journalistes, à raison de quatre personnes
descendant simultanément toutes les quatre minutes et
durant quatre minutes.
Sabine et Laetitia sortirent bouleversées de cette visite.

La cache de la honte et de la mort

La cache a été débarrassée de ses principaux objets depuis
août 1996, mais il n’en subsiste pas moins l’essentiel : un
réduit sordide où croupirent des jeunes filles, et qui se
transforma en mouroir pour Julie et Mélissa, et une porte
dite « indétectable ».
C’est par un étroit escalier, fortement en pente, que l’on
atteint cette cave où Dutroux, aidé de Martin et Weinstein,
y aménagea la cache de la honte sur une idée de Patrice
Charbonnier, dit-il.
Patrice Charbonnier ? Ce personnage revient souvent
dans cette affaire. Condamné, en septembre 2003, pour
le braquage du fourgon de Villers-la-Ville qui handicapa
à vie Michel Jacques, impliqué dans le volet « incendie
volontaire et escroquerie à l’assurance » d’une maison de
Dutroux (ce qui fit dire à son avocat, Me Demanet, aux
assises de Nivelles : « Ce procès-ci n’a rien à voir avec l’affaire
Dutroux et faut-il tuer Charbonnier parce qu’il a vu
le diable ? »), c’est Patrice Charbonnier, ancien codétenu
de Dutroux, qui lui aurait donc donné l’idée saugrenue
d’établir une cache dans sa cave.
À la fin de l’année 1993, il commença à percer un mur de
la cave de sa maison de Marcinelle afin d’accéder à une
ancienne citerne à eau récoltant les pluies.

Parallèlement, il entreprit des travaux d’« aménagement »
de l’une de ses autres maisons, celle située à Marchienne,
également dans la cave. Mais, dénoncé à la gendarmerie
par Claude Thirault, Dutroux arrêta les frais et se concentra
sur celle du 128 route de Marcinelle.
Début 1994, il construisit la fameuse porte. Porte qui
coulisse sur deux rails (permettant également son soulèvement)
composée d’un cadre dans lequel du béton fut
coulé, dissimulée par une étagère métallique à plusieurs
rayonnages et plafonnée en même temps que le reste du
mur. Une imitation qui trompa René Michaux dans sa
perquisition.
L’intérieur de la cache, à vrai dire l’ancienne citerne, a
été aménagée, si j’ose dire, au début de l’année 1995. On
y retrouve encore un système d’aération et d’électricité.
L’arrivée du courant étant camouflée par le bric-à-brac –
voulu, on suppose ! – retrouvé dans la cage d’escalier. La
construction partielle de ces travaux a d’ailleurs été filmée
par vidéo (saisie en décembre 1995 sur le même film où,
peu après, on assiste au viol d’une Slovaque par Dutroux).
Michèle Martin donna un coup de main à son mari
pour aménager la cache, en repeignant les murs en jaune,
Dutroux et Weinstein l’aménageant davantage en y plaçant
un tube d’éclairage, une armoire, des étagères sur
lesquelles ils déposèrent quelques magazines, une autre
étagère supportant un téléviseur et une console Sega. Sur
le sol, quelques palettes furent déposées sur lesquelles ils
placèrent un fin matelas en mousse, des draps, couvertures
et oreillers, le tout afin de faire office de lit.
C’est dans pareil endroit sordide que Julie et Mélissa ont
été séquestrées, ainsi que Sabine et Laetitia, voire Weinstein
qui y aurait été torturé, mais pas An et Eefje, selon
l’enquête.
La longueur totale de la cellule fait 3,34 m, alors que
l’endroit où étaient séquestrées les enfants a une longueur
de 2,15 m et une largeur de 0,99 m. La hauteur sous le
plafond est de 1,64 m, ce qui forçait à baisser la tête de
manière quasi continuelle, donc à rester allongé. Une
porte renforcée par un grillage métallique, sépare en deux
parties inégales l’ensemble de cette geôle.
Pour compléter le « mobilier », Dutroux disposa encore
dans ce trou une planche rabattable faisant office de table
et un seau hygiénique.
Michel Demoulin, enquêteur, décrit la vision d’apocalypse
de ce 15 août 1996:
– On y a découvert une tablette sur laquelle étaient posées
des pilules contraceptives périmées depuis plusieurs
années. Cinq pilules manquaient. Il y avait un seau hygiénique
rempli aux trois quarts et le règlement de la cache.

Chapitre 21

Débat 2

Info ou télé-réalité ? à « Mise au Point » (2 mai 2004)

La Cour d’assises, accusés, parties civiles, les jurés, avocats,
journalistes, se rendirent au coeur de l’horreur à Marcinelle,
le 27 avril 2004, c’est-à-dire dans la cache maudite.
Question d’Olivier Maroy : « Cela a-t-il aidé à faire
progresser le procès vers la vérité ? »
J’étais invité pour la deuxième fois à ce débat dominical
qui, selon les sondages, intéressait des centaines et des centaines
de milliers de téléspectateurs branchés tant sur « La
Une » (avec rediffusion sur « La Deux ») que sur RTL-TVI
(« Controverse »). Extraits :
– Je pense que descendre dans la cave à Marcinelle était
capital, car c’était se rendre compte de l’horreur, selon
Annick Horine, journaliste à « La Libre Belgique ».
Un téléspectateur a immédiatement réagi par message :
« La présence des caméras lors de la visite de la cachette de
Marcinelle était spectaculaire, malsaine et indécente. Ce
n’est pas de l’info, mais de la télé-réalité, du show. »
Olivier Maroy m’interpella directement :
– C’est que beaucoup de journalistes se posèrent des questions
sur leur travail, n’est-ce pas Pierre Guelff ?
– Je n’ai pas été à Marcinelle, car ma conviction était faite
avant. Je n’ai pas voulu ajouter de l’horreur à l’horreur, car
j’avais déjà été sur les lieux du drame et j’avais visionné un
tas de photos et de vidéos sur la cache et son environnement.
– Qu’est-ce que cette visite a permis d’apporter, selon
vous ? Dans votre article, vous écrivez que la Cour aurait
pu, aurait dû, tirer parti de cette visite…
– Je crois que nous sommes passés à côté d’un acte fondamental
qui aurait pu être une reconstitution, comme
cela s’est fait dans d’autres procès, le président Godin (président
de Cours d’assises), ici présent, pourrait le confirmer.
J’ai vécu celles du procès Lecrenier et une autre à Mons,
cela se déroula sur des faits bien précis qui prêtaient à divergences
pour toutes les parties. À Marcinelle, cela n’a
pas été fait !
– Qu’est-ce qui aurait dû être fait, Pierre Guelff ?
– Je pense à trois choses bien précises. La première est cette
polémique entre les « chuchotis » du gendarme Michaux et
les « paroles d’une petite fille » entendues par le serrurier
Lejeune. Pourquoi un test n’a-t-il pas été effectué ? Puis, il
y a cette fameuse porte de 200 kilos qu’aurait manipulée
Michèle Martin. C’était une occasion de lui demander de
refaire son geste. Troisièmement, on a dit qu’on avait mis
un jerrycan de 300 litres d’eau pour hydrater les petites
filles, pourquoi n’avoir pas refait ce geste aussi ?
– Le président est l’âme du procès, intervint le président
Henri-Paul Godin, c’est lui qui décide des devoirs nouveaux,
des mesures nouvelles, s’il en a l’intime conviction.
– Le président Goux aurait-il pu aller plus loin ? questionna
Olivier Maroy.
– C’était tout à fait possible par son pouvoir discrétionnaire,
répondit le magistrat. Il a estimé devoir faire une
descente, pas une reconstitution.
– C’était une autre occasion manquée ! On est devant une
passivité…, souligna Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre et
membre de l’Observatoire citoyen.
– À l’audience, les avocats de Michèle Martin ont annoncé
que leur cliente ne ferait aucun geste dans la cache, précisa,
avec justesse, Annick Horine.
– Je pense que dans un procès d’assises, la personne qui
doit être interpellée jour après jour, matraquée, que ce soit
par les avocats, l’avocat général, le président, c’est le principal
accusé ! lança René-Philippe Dawan, auteur.
– Cette Cour d’assises ne parvient pas à révéler plus de
choses qu’il y a quatre ou cinq ans, elle ne décolle pas !
constata Jacqueline Herzet, vice-présidente de la Commission
d’enquête parlementaire « Dutroux et consorts ».
J’ai repris la parole :
– Elle ne décolle pas parce que nous n’avons pas un président
de Cour d’assises qui tient les choses en main d’une
manière ferme…
– N’est-on pas en train de trouver un bouc émissaire ?
questionna Olivier Maroy.
– Je veux en revenir à la visite de la cache, ai-je repris.
J’étais à l’audience quand Me Pollet, avocate de Michèle
Martin, a dit que sa cliente refusait de prêter la moindre
collaboration lors de cette visite, d’un autre côté, il semblerait
que le gendarme René Michaux a proposé au président
Goux de venir dans la cache pour se justifier. De
plus, on constate que des témoins viennent complètement
dire le contraire de ce qu’ils ont dit (aux enquêteurs, par
exemple), ou qu’ils deviennent amnésiques et, là, non plus,
il n’y a pas de réactions ! Un jour, le ministère public a
interpellé le président Goux en demandant s’il n’y avait
pas un faux témoignage, il n’y eut, non plus, aucune réaction
de la Cour.
– Je pense que le président Goux gère le procès selon son
caractère, constata le président Godin.

J’ai insisté sur cet important aspect :
– J’ai assisté à plusieurs Cours d’assises menées par le président
Goux et je peux vous dire qu’il avait une tout autre
attitude, beaucoup plus ferme et déterminée…
– Qu’en déduisez-vous, Pierre Guelff ? me demanda Olivier
Maroy.
– Tout le monde marche beaucoup trop sur des oeufs !
– Et que tirez-vous comme enseignement des nouveaux
témoignages entendus au sujet de Michel Nihoul ?
– Il y a beaucoup de témoignages, dont ceux de certains
gendarmes de Dinant, qui sont venus confirmer quelque
chose : c’est que Nihoul avait menti ! Il avait menti au
niveau des fameuses pilules d’extasy. Il avait dit qu’il les
avait reçues de la BSR (Brigade de Surveillance et de Recherche),
or il a dû reconnaître que ce n’était pas le cas.
C’est important, c’est une sorte de faille dans la défense de
Nihoul et c’est à prendre en considération.
Jean-Yves Hayez se déchaîna quelque peu :
– Dutroux continue à faire souffrir tout le monde ! Cela le
fait jouir que l’on se mette à ses pieds !
– Et dire que les experts psychiatres ont écrit qu’ils ne
pensaient pas que Marc Dutroux était un pédophile, fut
ma conclusion. Il faut savoir que, lorsqu’il viola les deux
Slovaques dans sa maison de Sars-la-Buissière, il avait été
jusqu’à mettre du Rohypnol (ou drogue dite du violeur), un
somnifère, dans le café de son fils Frédéric (pour qu’ il n’entende
rien de sa double agression sur les deux jeunes filles)…
C’est dire le personnage !

René-Philippe Dawan exprima alors un avis qui, aujourd’hui,
dix ans après le procès, prend une importance
cruciale :
– Aucune réflexion n’a été menée sur le sort d’individus de
l’acabit de Marc Dutroux. Est-il concevable qu’il retrouve
un jour la liberté et recommence à nuire ?

 

Chapitre 22

Encore des rebondissements notoires

Contrairement à un défaitisme ambiant qui règne souvent
dans la population, rien n’est fait dans ce procès d’Arlon.
En effet, il reste encore plusieurs semaines où des témoignages
majeurs sont attendus afin de faire la part des choses
dans ce fatras de mensonges ou de contradictions qui, non
seulement sont l’apanage des quatre accusés, mais relèvent
également de thèses diamétralement opposées et lourdes
de dysfonctionnements et d’estompements de la norme,
pour reprendre les termes de la Commission parlementaire
« Dutroux et consorts », entre certains enquêteurs, et
par corollaire magistrats. Mais, certains enquêteurs ont le
courage de venir dire à la barre combien on a tenté de
museler certains parmi eux, à l’instar d’Hervé Marcelle
qui travailla à la Cellule de Neufchâteau et que l’on voulait
« tuer » ! Une déclaration importante qui, étrangement,
est passée quasi inaperçue dans la presse pourtant présente
à Arlon...

Si l’on a décrit Michel Nihoul comme un escroc et un partouzeur,
le doute – dans un sens comme dans l’autre – a
été jeté sur sa participation ou non aux repérages de l’enlèvement
de Laetitia à Bertrix, tant les témoignages de gens
affirmant avoir aperçu le Bruxellois près et même dans la
piscine bertrigeoise, étaient assez disparates.
Mais, l’enquêteur Driesket est venu jeter la confusion en
disant que le juge Langlois l’avait empêché de réaliser un
devoir complémentaire concernant la téléphonie (alibi
de Nihoul), donc qu’un doute subsiste dans ce volet de
l’enquête.

Ce témoignage de l’enquêteur Driesket est revenu dans le
prétoire à maintes reprises ces derniers jours.
Me Quirynen, avocat de la famille Marchal :
– Michel Nihoul est l’homme du double profit et du
double visage durant toute sa vie. Pendant six ans, il a nié
le trafic de pilules d’ecstasy, puis a fini par reconnaître certaines
choses. Concernant sa présence à Bertrix, il continue
à nier malgré dix témoignages, au moins, prouvant
le contraire. Méfiez-vous des avocats ! L’ancien avocat
Vander Elst qui lui a fourni un alibi, avait aussi livré un
faux alibi dans l’affaire de l’enlèvement du ministre Van
den Boeynants ! L’ancienne avocate Bouty et compagne de
Nihoul a aussi abusé de beaucoup de personnes !
Me Beauthier, avocat de Laetitia:
– Ce sera au jury de dire si la téléphonie tronquée doit être
prise en considération, mais qu’il sache déjà que Nihoul
est l’empereur de l’arnaque et que sa téléphonie sonne
faux. Ainsi, il essaie de récupérer une version qui ne tient
pas la route, alors que le câble téléphonique - ponté – qui
courrait entre les étages de l’immeuble où habitaient De
Cokere, Nihoul et Bouty, permettait toutes les connexions
possibles. Une nihoulerie de plus ! Au temps où il avait un
commerce, une poissonnerie, il a même fait du calamar
en tube, mais il n’y a pas que des calamars a être entubés !
Et puis, souvenons-nous de deux déclarations au début de
l’affaire : celle de Michèle Martin prétendant que « Marc
Dutroux me paraissait invincible, sauf avoir des relations
par l’intermédiaire de Nihoul » et celle de Michel Lelièvre
: « Lors d’un repas, le 6 novembre 1996, à Bruxelles,
il a été question de trafic d’êtres humains entre Nihoul et
Dutroux. »
Ensuite, l’avocat jette quelque peu le trouble en évoquant
une autre déclaration de Lelièvre faite aux enquêteurs :

– Je désire faire d’autres déclarations concernant Michel
Nihoul, mais cela ne doit apparaître dans aucun procèsverbal,
car je crains pour ma vie et celle de mes proches,
Michel Nihoul m’ayant menacé !

Le scoop

Et puis, d’où viennent ces fameuses pilules d’ecstasy ? Si
les enquêteurs de Dinant – qui ont rendu un vibrant hommage
à leur collègue Gérard Vannesse, décédé, qui avait
été soupçonné d’association de malfaiteurs dans le cadre
d’un trafic de stupéfiants et de voitures avec Lelièvre, Dutroux
et Nihoul, et d’avoir bloqué l’information policière
concernant le trafic d’XTC – ont confirmé que Nihoul
était bien devenu, à sa demande, indicateur, ils ont été
formels :
– Tous les contacts entre Gérard Vannesse et Nihoul
ont fait l’objet d’un rapport d’information et, à chaque
contact, notre collègue était accompagné de son équipier.
Nihoul a donc été repris et codé comme informateur car
les informations qu’il nous livrait étaient exactes.
Michel Nihoul s’est expliqué avec peine :
– Il y eut dix contacts entre Monsieur Vannesse et moi et
soixante-deux coups de téléphone !
– Vous lui avez parlé de Dutroux ?
– Oui, je lui en avais touché un mot.
– Un mot ? lance le procureur Bourlet.
– Oui, de traite d’êtres humains, de filles de l’Est, vers
un restaurateur d’Anvers. Concernant les pilules d’ecstasy,
je les avais reçues de Walsh (trafiquant) et j’avais prévenu
Vannesse.
– Mais c’est un scoop ça ! lance Michel Bourlet. Encore
une nouvelle version...
Effectivement, Nihoul a longtemps soutenu qu’il avait
reçu les pilules de la BSR pour infiltrer le milieu de la
drogue, plus particulièrement à Dinant. Les enquêteurs
ont été clairs :
– À notre connaissance, nous n’avons jamais vu un policier
remettre de la drogue à qui que ce soit ! Nous ne pouvons
pas humainement utiliser les mêmes méthodes que
les trafiquants !
D’où la nouvelle version de Nihoul ? Celui-ci est aussi
malmené par Lelièvre qui rappelle que l’ex-homme d’affaire
bruxellois lui dit avoir reçu des centaines de pilules
de la BSR :
– Nihoul ment et invente donc !
L’avocat général Andries ne croit guère à la thèse de Nihoul
offrant ses services à la gendarmerie « pour la beauté
du geste » :
– On donne des petits poissons pour laisser nager les gros !
Voici qui rejoint implicitement les propos lancés par Me
Magnée, il y a deux semaines :
– Dutroux est un piranha dans un bocal, alors que l’océan
est encore plein de requins !

Enterrée la piste Piro !

Michel Piro, tenancier de bars et restaurant dans la région
de Charleroi, dont « L’Arche de Noé » situé à Nalinnes et
se trouvant sur la même très longue artère menant à la
cache à Marcinelle, avait déclaré à la fin de 1995 faire des
révélations aux parents Russo et Lejeune lors d’un repas
qu’il organiserait. Il n’en eut pas le temps, puisqu’il fut
abattu (voir « La Saga Dutroux » et « Crimes au féminin »
aux Éditions Jourdan).
Jugée comme étant la commanditaire de cette exécution,
son épouse Véronique Laurent fut condamnée aux assises
du Hainaut, alors que les deux présumés tueurs à gages
qu’elle avait recrutés, furent acquittés « pour faute de
preuves » par les assises de Charleville (France). Véronique
Laurent, encore détenue, est venue à la barre et, comme
aux assises de Mons, elle s’est fortement murée dans le
silence ou s’est bornée à des déclarations plus qu’évasives.
Et pourtant...
– Je ne parlais plus à mon mari, mais j’avais appris qu’il
voulait faire des révélations.
– Lesquelles ?
– Je ne sais pas.
– Avez-vous rencontré des accusés à « L’Arche de Noé » ou
dans son bar attenant ?
– Michel Nihoul est venu dans mon établissement accompagné
d’une fille de race noire.
– Dutroux ?
– Non.
– Connaissez-vous Diakostavrianos ?
– Il fréquentait mon mari.
– Et Roger Depuis, patron de dancings et de bars à Charleroi
?
– Nous le connaissions. Il était propriétaire du « Carré
blanc ».
– Et Weinstein ?
– Il venait également dans mon établissement.
L’enquêteur Adam :
– J’ai trouvé pas mal d’éléments dans ce dossier Piro qui
pouvaient être reliés au dossier de Neufchâteau (affaire
Dutroux et consorts). J’en ai fait un procès-verbal... que
je n’ai pas retrouvé dans le dossier d’assises de Véronique
Laurent !
Me Beauthier constate :
– Voici un nouveau mensonge de Nihoul débusqué, lui
qui prétend n’avoir vu que le ring de Charleroi, alors qu’il
a été chez Piro. C’est l’omerta, la loi de la mafia, c’est l’organisation
criminelle. Ainsi, il y avait un point de chute
commun à « L’Arche de Noé », mais on essaie de nier cette
réalité-là.
Michel Bourlet :
– Et puis, souvenez-vous du témoignage de Madame Filée
qui dit avoir vu Julie et Mélissa près du « Carré blanc »...
Me Magnée, avant de pousser une crise à l’encontre de
son client et menacé de quitter le procès, mais c’était une
fausse sortie :
– Le juge Langlois n’a pas voulu donner de coups de pied
dans les fourmilières estimant qu’il n’était pas là pour
affronter le milieu de Charleroi.
Me Attout, avocat de Nihoul, intervient avec vigueur – il
est vrai que son client passe de mauvais moments - :
– Roger Dupuis est connu de tout le monde à Charleroi
et est un élément dynamique dans la région (rires dans la
salle). J’ajoute qu’un avocat a dit devant des journalistes
que Nihoul, « cet escroc superbe », était « là » (à Charleroi),
c’est incroyable ! Nihoul n’a été qu’une seule fois à Sars-la-
Buissière ! Cela devient le procès Nihoul et plus le procès
Dutroux !
Me Fermon réplique sèchement :
– Même Michèle Martin a dit qu’elle savait que Marc
Dutroux et Michel Nihoul se sont vus à trois reprises à
Marcinelle quand Julie et Mélissa y étaient encore.
Me Pollet, avocate de Michèle Martin :
– Michèle Martin a répété ce que Dutroux lui demanda
de dire !

Nihoul de plus en plus malmené

Le témoin Yves Butaye, voisin de Nihoul à Bruxelles,
explique aussi, au grand désappointement de Nihoul qui
avait déclaré que Dutroux et Weinstein étaient venus chez
lui à une seule reprise dans le cadre d’un faux passeport à
établir par Anne Bouty :
– J’étais voisin des Nihoul, De Cokere et Bouty à l’avenue
Jaspar, et j’y ai rencontré à cinq reprises au moins Dutroux
et Weinstein entre mai et novembre 1995.
Son témoignage est partiellement corroboré par deux
autres personnes, également voisines de Nihoul.
D’autres témoignages défavorables à Michel Nihoul
tombent, dont celui de Maximilienne N., son ex-maîtresse
:
– Je suis devenue sa maîtresse en 1996, nous sortions au
Dolo, mais il buvait beaucoup et préférait aller chez son
ex-femme, Bouty. J’ai mis un terme à notre relation, mais
le 13 août 1996 (date de l’arrestation de Dutroux), vers 17-
18 heures, il me téléphona et me dit qu’il devait aller à
Charleroi pour libérer un ami et qu’il ne pouvait pas venir
au rendez-vous que nous nous étions fixé.

Et que penser des propos de Vasili Tebelakis qui travaillait
pour Michel Piro?
– Confirmez-vous avoir dit aux enquêteurs : « J’ai vu Nihoul
et Dutroux au restaurant de Piro, mais je tiens à ma
peau et j’ai une famille » ?
– Je ne suis plus sûr de rien...
– Vous pouvez disposer, Monsieur.

Avoir la peau d’un enquêteur

Hervé Marcelle, enquêteur à la Cellule de Neufchâteau,
s’est plus particulièrement penché sur le cas de Claude
Thirault. C’est par ce dernier qu’un pan important de
l’affaire a été démonté, lorsqu’il dit au juge Connerotte
que, dès 1993, il avait prévenu le gendarme Pettens que
Dutroux préparait des enlèvements d’enfants.
Un Claude Thirault que j’ai rencontré avant sa prochaine
– très attendue – déposition devant la cour d’assises.
– Non seulement j’avais prévenu les autorités policières
que Dutroux envisageait d’enlever des enfants, mais
aussi qu’il aménageait une cache dans sa maison de Marchienne-
Docherie.
– D’autres choses dites concernant Dutroux ?
– Il m’avait aussi proposé d’enlever deux filles car ça rapportait
gros. Il avait même évoqué la technique utilisée
pour ce type d’action.
– Votre sentiment avant d’affronter en direct Dutroux ?
Vous avez peur ?
– Je veux d’abord rappeler que l’on m’a mis en prison
alors que je collaborais avec la justice ! Peur de Dutroux ?
Pourquoi avoir peur de lui quand on dit la vérité ! J’attends
donc sereinement d’être confronté avec lui, même si je sais
qu’il pense à se venger (parce que Thirault l’a « balancé »
alors que Dutroux imaginait en faire un complice ?) Quoi
qu’il en soit, je crois que je vais être soulagé, et très content
de dire publiquement ce que j’ai à dire. En fait, tout ce que
j’avais déjà dit à Pettens...
– On prétend que l’on a retrouvé un de vos cheveux dans
la cache de Marcinelle...
– On a pris deux fois mon ADN et je peux vous affirmer
que je n’ai jamais mis les pieds dans cette cache !
– Et que penser des propos de Dutroux à votre encontre,
faisant de vous un membre de la bande de Courcelles ?
– Cette bande, c’est celle de Dutroux, pas la mienne !
– Votre avis sur la notion de réseau ?
– On parle de réseau depuis le début de cette affaire mais,
alors, que Marc Dutroux donne des noms !
– Il a donné le vôtre à plusieurs reprises !
– Moi, j’étais informateur de la gendarmerie et c’était bien
connu. Les gendarmes m’ont même demandé de surveiller
Dutroux. Je peux même vous dire que Pettens « voulait »
Dutroux !
Un à qui « on » en voulait, c’est bien l’enquêteur Hervé
Marcelle. Avec courage, il déclare devant la Cour :
– Le chef d’enquête Demoulin m’a empêché d’enquêter
davantage. J’ai dû forcer le passage ! Plus tard, j’ai appris
qu’il aurait dit « qu’il aurait ma peau. » À vrai dire, il ne
s’intéressait pas à d’autres pistes qu’à celle de Dutroux !
Les enquêteurs « cassés »

Avec courage, d’autres enquêteurs sont venus faire part de
la manière dont ils ont été « débarqués » dans cette affaire.
. Jean-Pierre Adam :
– J’ai été débarqué du dossier Piro alors que j’avais encore
deux auditions à faire. Le volet « Carré blanc » et Piro pouvaient
être le même...
. Peter De Meulemeester :
– Pour mener à fond l’enquête Marchal, le patron de l’hôtel
Brazil à Blankenberge – aujourd’hui exilé au Brésil -,
il aurait fallu entreprendre deux devoirs complémentaires,
mais la commission rogatoire ne s’est pas faite malgré ma
demande. On ne m’a jamais donné la raison de ce refus.
Je suis désolé.
. Léon Dépêche :
– On m’a retiré l’enquête après mon rapport concernant
le maître-chien de Grâce-Hollogne et mes propos au sujet
du témoignage de Madame Filée et du « Carré blanc ». J’ai
très mal vécu cette situation.
– Il a été puni ! lance Peter De Meulemeester.
Il m’a été confirmé par un ancien magistrat, que dans
la salle d’audience et dans l’une des deux salles d’écoute
d’Arlon, des supérieurs de la police fédérale viennent parfois
écouter (surveiller ?) certaines dépositions de leurs
subalternes.

Des représailles en vue ? Une tactique pour mieux driller
de futures dépositions ? Cela me rappelle la présence, aux
assises de Mons, de Gaston Ladrière, procureur général,
venu en « spectateur » suivre les débats du procès de Véronique
Laurent, alors qu’une fois encore on y discutait du
milieu carolorégien...
Me Quirynen, avocat de la famille Marchal :
– Des enquêteurs sont venus nous dire qu’on ne touchait
pas à la mafia de Charleroi. Pourquoi a-t-on bloqué des
volets dans l’enquête ? C’est bien connu dans le milieu, on
peut sacrifier quelqu’un (Dutroux) pour sauver d’autres !

Et les mensonges de Michèle Martin ?

Dans quelques jours, Michèle Martin va être mise sur la
sellette – si le président Goux y consent, bien entendu !
– avec le passage des psys qui l’ont rencontrée et avec un
défilé de témoins dits de moralité la concernant.
Depuis le début du procès, elle se présente comme ayant
été littéralement asservie par Marc Dutroux, son époux
à l’époque des faits. Pourtant, dès leur arrestation, rien
ne l’empêchait de clamer la vérité, n’étant plus sous son
emprise...
Tout un temps, au début de l’instruction, elle fit état de
l’« influence » exercée par Michel Nihoul sur Marc Dutroux,
puis, subitement, c’est le silence de carpe à ce propos
depuis le 1er mars 2004, date du début du procès.
Concernant d’autres aspects du dossier, elle s’est aussi ravisée,
rétractée... Pourtant, qu’est-ce qu’elle a menti dans
cette affaire ! J’ai plongé dans le volumineux dossier pour
en extraire huit exemples bien précis :

1. Elle affirma que le mobile-home Renault Trafic était
en panne au moment des repérages et de l’enlèvement de
Laetita. Elle participa même au dépannage et à la remise
en circulation du véhicule en question ! Ce qu’elle reconnut
bien plus tard.
2. Elle dit ignorer les enlèvements de Sabine et de Laetitia.
Marc Dutroux l’en avait informée ! Ce qu’elle reconnut
aussi.
3. Elle prétendit ignorer qu’une cache avait été aménagée
dans la cave de Marcinelle. Elle y fit même des travaux de
peinture et manipula la porte pour apporter des vivres aux
petites ! Ce qu’elle démontra.
4. Elle déclara également ignorer l’enlèvement et la séquestration
d’An et Eefje. Marc Dutroux l’en avait également
informée ! Ce qu’elle finit aussi par reconnaître.
5. Elle dit ignorer l’enlèvement de Julie et Mélissa. Elle
était aussi parfaitement au courant !
6. Elle déclara ne pas croire Marc Dutroux capable de « tels
actes ». Il lui avait avoué vouloir kidnapper d’autres filles
et puis, n’a-t-elle pas antérieurement participé à certains
viols en sa compagnie et été condamnée pour ces faits ?
7. Elle s’est dite consternée d’avoir appris par les enquêteurs
la découverte des corps de Julie et Mélissa et de
Weinstein dans son jardin de Sars-la-Buissière. Elle était
au courant, et l’avouera par après.
8. Elle nia savoir où étaient enterrées An et Eefje. Marc
Dutroux lui avait situé l’endroit de Jumet, comme cela
sera démontré.

Et ce petit bout papier ?

Si Régine chanta avec talent et succès « Les petits bouts
de papier », il y en a un que l’on aimerait bien voir être
décrypté dans cette affaire.
En effet, un « document » caché par le gendarme Vannesse,
selon l’enquêteur Drisket, sur lequel on trouva deux
annotations : « Dutroux, Slovaquie, camion, attendre » et
« Lelièvre ne pas toucher ».
L’ancien chef de la BSR de Dinant, Claude Rasador, explique
devant la Cour :
– Je n’ai jamais vu ce document, retrouvé sous le sousmain
de Gérard Vannesse. Celui-ci ne l’a jamais caché, car
c’est Alain Cobut, un autre membre de la BSR de Dinant
qui, l’ayant aperçu sur le sol, l’a ramassé et glissé sous le
sous-main. Mon collègue peut venir en témoigner devant
vous, mais il n’a pas été convoqué !
Et la guerre des polices et des magistrats de resurgir avec
acuité lors de cette audience !
– Gérard Vannesse était un flic honnête et son décès ne
lui permettra jamais d’être reconnu comme un innocent,
puisque, à cause de sa mort prématurée – une rupture
d’anévrisme – il n’a pu faire l’objet d’un non- lieu. C’était
un très bon père de famille et un excellent collègue. Sa
veuve a multiplié les démarches pour être entendue, mais
un tribunal l’a condamnée à 35 000 FB (875 euros) de
dommage pour harcèlement à rencontre de l’ex-membre
de la police judiciaire Drisket. Le jour-même de la signification
de ce jugement, Drisket a envoyé un huissier auprès
de Madame Vannesse. Elle a donné cette somme... à celui
qui aurait pu provoquer involontairement la mort de son
mari !

Influences

. Michel Bourlet, avocat général :
– Des enquêteurs ont essayé d’influencer des témoins.
. Dans une lettre de Véronique Laurent (détenue) à sa coiffeuse
de Nalinnes :
– Un jour, les gens sauront la vérité sur Michel Piro
. Me Fermon, avocat de Laetitia :
– Chaque fois qu’on trouve un lien entre Dutroux et une
association de trafic d’êtres humains, on parle de coïncidences
!
. Michel Bourlet à un témoin :
– Désolé, mais vous avez été convoqué par erreur. On s’est
trompé de personne...
– Ce n’est rien, cela m’a permis de voir ces fumiers-là !
lance-t-il en désignant le box.
. Dialogue (?) entre le président Goux et Dutroux :
– Êtes-vous en mesure d’en dire davantage sur toutes
les interrogations qui subsistent ?
– Je veux bien tout ce qu’on veut !
– Allez-y !
– Pourquoi n’a-t-on pas voulu enquêter dans certaines
directions ? ai-je déjà dit au juge Langlois.
– Expliquez-vous !
– On n’a pas cherché la vérité dans ce dossier, on a essayé
de tuer judiciairement « Monsieur » Dutroux.


Chapitre 23

Débat 3

Lacunes et dysfonctionnements à « Controverse » (9 mai 2004)

« Je vais dénoncer les pistes qui ne sont pas explorées et
celles qui ont été barrées. Cinq enquêteurs sont venus à
la barre dire que leur travail a été paralysé… », selon Me
Magnée, avocat de Marc Dutroux.

Controverse 9 mai 4.JPGJe fus invité par Pascal Vrebos, animateur (chevronné) de
« Controverse » sur RTL-TVI, et cette émission « marqua »
beaucoup de gens. (photos ci-contre : Pierre Guelff, un psychiatre, Michel Bouffioux, René Michaux) Extraits :
Pascal Vrebos à René Michaux, gendarme :
Controverse 9 mai 6.JPG– Vous avez dit que vous aviez envie de vous exprimer, car
l’avocat général Bourlet a dit que vous étiez passé à trois
reprises à côté de la cache et vous avez répliqué qu’il était
un menteur.
– Je confirme et je vais le prouver ! Il a oublié de dire qu’il
manquait du personnel lors d’une perquisition, que l’on
a dû faire appel à un serrurier qui n’a pas pu satisfaire à
notre réquisition, que Marc Dutroux avait consolidé sa
porte d’entrée avec trois points d’ancrage et non un seul,
que les premières personnes à être entrées dans la maison
étaient des membres du POSA (Peloton Protection, Observation,
Appui et Arrestation) afin de s’assurer qu’il n’y avait
pas une personne cachée et armée, puis le maître-chien
est arrivé…
– Vous avez dit à la Cour d’assises que cette perquisition
avait duré quarante-huit heures, alors qu’elle ne dura que
deux heures, intervint Michel Bouffioux, journaliste et
consultant à RTL-TVI.

Après d’autres interventions, je suis entré dans la discussion
avec cette remarque :
– J’ai des difficultés à comprendre que l’on aille faire une
perquisition sans matériel, puisque vous avez même dû
demander une lampe de poche au serrurier ! Était-ce une
manière de concevoir cette opération ?
– C’est grave d’avoir oublié une lampe de poche, Monsieur
?
– Mais vous étiez à la recherche d’enfants !
– Je m’en suis expliqué tant devant la Commission parlementaire
que devant la Cour d’assises : ayant travaillé dans
le bâtiment, j’étais arrivé à la conclusion qu’il s’agissait
d’une citerne (et non d’une cache).
– Mais, vous saviez depuis plusieurs mois que Dutroux
avait confectionné une cave à Marchienne-Docherie,
entre autres.
– J’ai même des photos, Monsieur.
– N’était-ce pas, justement, une bonne occasion de doubler
de vigilance ?
– Je n’ai pas participé à cette opération de Marchienne-
Docherie.
– D’accord, mais vous étiez au courant des travaux de
Dutroux !
– C’est peut-être…, certainement… une mauvaise prise
de position de ma part. Mais, le serrurier a changé sa version…
Je vous soumets les photos prises en 1995 et 1996…
– On se croirait en Commission d’enquête parlementaire
et non à un débat concernant le procès qui se tient à Arlon,
me fit remarquer Roland Planchar, journaliste à « La Libre
Belgique ».
– Alors, je vais prendre un point bien précis de l’audition,
à Arlon, d’un membre de la police judiciaire qui a
dit que, lors d’une conversation à bâtons rompus entre un
gendarme et un membre de la PJ, dès que l’on a abordé le
milieu carolo avec une prostituée et un truand notoire,
vous êtes quasiment tombé dans les pommes. Pourquoi,
Monsieur Michaux ?
– C’est faux !
– C’est un faux rapport, alors ? demanda Pascal Vrebos.
– Les lacunes successives de différents acteurs de cette
dramatique affaire, ont entraîné la mort de Julie, de Mélissa,
d’Ann et d’Eefje, lança Claude Eerdekens, membre
de la Commission d’enquête parlementaire « Dutroux et
consorts ».
– De qui avez-vous peur, Monsieur Michaux ? ai-je encore
demandé au gendarme.
– Ce n’est pas de peur, Monsieur (qu’ il s’est senti mal).
C’est par manque de sommeil et de nourriture.
– Il faut tout dire ! Dans un rapport, j’ai aussi lu que Monsieur
Michaux souffrait d’une migraine, qu’on lui a donné
un Dafalgan, qu’il était humainement et physiquement
éprouvé…, exposa Roland Planchar.
– Je prends rendez-vous avec vous, Monsieur Planchar, si,
un jour, vous pouvez m’expliquer toutes les zones d’ombre
et le rôle de Monsieur Michaux dans cette affaire, intervint
Michel Bouffioux.
– Et qu’en est-il des cassettes, Monsieur Michaux ? ai-je
poursuivi.
– Le 13 décembre 1995, j’ai trouvé 95 cassettes lors d’une
perquisition. Nous avons été interdit de les visionner. Et je
ne sais pas si elles l’ont été… cela reste un mystère...
– Il manque quatre cassettes ! coupa Michel Bouffioux.
– Si on avait voulu faire disparaître des cassettes compromettantes
pour Dutroux, pour la bande, pour les « puissants
», ironisa Marc Metdepenningen, journaliste au
« Soir », on aurait pris la précaution d’éliminer la scène de
viol non repérée lors d’un premier visionnage… et Monsieur
Michaux se serait abstenu de dire, un an après, qu’il
avait entendu des voix dans la cave le soumettant ainsi aux
feux de la critique.
– Ce n’est pas un tribunal, ici, Monsieur Michaux, rassura
Pascal Vrebos à l’adresse du gendarme.
– À chaque fois, je me sens comme devant un tribunal
inquisitorial. On me pose des questions mais parfois on
devrait en poser à la gendarmerie !
– Avez-vous été « utilisé » par celle-ci ? questionna l’animateur
de « Controverse ».
– J’ai fait la promesse solennelle à une personne et tant
qu’elle ne me relèvera pas de celle-ci, je ne vais pas en parler,
je vais mourir avec, j’en ai déjà supporté les pots cassés,
tant pis ! Il m’a été rapporté de source fiable que j’avais été
l’objet d’un marchandage entre l’état-major de la gendarmerie
et le monde politique afin de tout me mettre sur le
dos.
– De quel marchandage parlez-vous ? demanda avec force
Claude Eerdekens. Il est incontestable que votre hiérarchie
a commis une erreur de stratégie énorme en ne communiquant
pas des informations à la juge d’instruction de
Liège, Martine Doutrèwe.
– Monsieur Michaux ferait bien de tout dire ! Qu’il arrête
d’endosser le titre de policier le plus con du royaume, pour
son honneur aussi, appuya Michel Bouffioux.
– Il y a des choses que je ne peux pas encore dire à l’heure
actuelle, je suis toujours en activité…
– Les assises se terminent dans un mois, des parents attendent
la vérité et vous gardez… Rappelons, aussi, que
vous n’étiez pas bien coté par vos supérieurs…, suis-je
encore intervenu.
– Monsieur Michaux en dit trop ou pas assez, je pense
qu’il devrait éclairer le jury de la Cour d’assises, constata
Claude Eerdekens.
– Que les responsables prennent leurs responsabilités !
conclut René Michaux.

 

Chapitre 24

La folie ou la mort

J’ai déjà attiré l’attention sur un dialogue entre le procureur
Bourlet et l’ex-gendarme René Michaux, propos qui
étaient quasiment et étrangement passés inaperçus dans
bon nombre de médias :
– La perquisition en août 1996 dans la maison de Dutroux
à Marcinelle, quand on cherchait Laetitia, s’est déroulée
durant deux jours.
– Faux ! s’était exclamé Michel Bourlet. Dans votre procès-
verbal il est exactement question de 15 heures 20 à 17
heures 20. Soit deux heures et pas deux jours !
Un mois après ce dialogue surréaliste, le procureur revient
à la charge :
– Laetitia et Sabine sont restées quarante-huit heures
de trop dans cette cache et cela me reste en travers de la
gorge ! (...) Or, René Michaux a bénéficié d’un non-lieu.
Un René Michaux qui avait demandé à s’expliquer à nouveau
lors de la visite de la cache il y a plus de quinze jours.
Demande refusée par le président Goux. Un René Michaux
qui, suite à la nouvelle offensive de Michel Bourlet,
a demandé à être réentendu par la Cour. Demande également
refusée, sauf contre-ordre de dernière minute... et
celui-ci est arrivé, grâce à un débat télévisé auquel j’étais
à nouveau invité !
– Pourquoi, donc, toutes ces tergiversations et pourquoi,
une fois pour toutes, ne pas crever cet abcès ?

Une réponse implicite est avancée par Me Beauthier :
– Il y a des questions à se poser sur les supérieurs de Michaux
!
Marc Dutroux, lui, semble indifférent face à ce remue-ménage
et annonce les raisons de ces actes détestables :
– Ce n’est pas l’argent de Nihoul qui m’intéressait, mais
son système de protection possible pour différentes autres
affaires me concernant...

Devenir folle ou mourir

Un Marc Dutroux, particulièrement malmené par différents
témoignages, dont celui de Bénédicte Jadot, séquestrée
en même temps que Pierre Rochow et Philippe Divers
dans le cadre du vol d’un camion Fabricom contenant des
bobines de cuivre, affaire dans laquelle la jeune femme est
totalement étrangère :
– Marc Dutroux et Bernard Weinstein m’ont fait boire un
liquide et forcée à prendre des médicaments. Quand ils
sont partis, j’ai cassé une vitre, alors que Rochow et Divers
étaient sous l’effet des somnifères, j’ai couru, j’ai sonné à
une maison et voilà... je me suis réveillée à l’hôpital. Je
croyais devenir folle suite aux médicaments ingurgités et
je suis convaincue que si je ne m’étais pas échappée, nous
serions tous les trois morts.
– Expliquez-vous à ce sujet, Marc Dutroux !
– Bernard Weinstein voulait tuer Rochow et Divers, se
sentant trahi par eux (eux, non plus, n’avaient rien à voir
avec ce vol). Je l’en ai dissuadé, car j’étais convaincu que
Pinon était dans le coup. En revanche, je ne m’imaginais
pas que l’inspecteur Zicot était aussi mêlé à cette affaire.
– Qui a donné les somnifères à Madame Jadot ?
– Franchement, je ne m’en souviens plus. Mais, je ne vais
quand même pas tuer des gens pour éviter la prison, il y
a une marge (allusion au fait que, débusqué par la police, il
aurait à répondre de la séquestration).
– Pourquoi avez-vous dit être devenu un sous-citoyen dans
cette affaire ?
– Je n’ai plus aucune confiance en la justice tant qu’on
n’aura pas nettoyé les mafias qui sont dedans !

« Regardez-moi bien, Dutroux ! »

C’est en pleurs que Josiane Beugnier témoigne :
– Le 24 juin 1995, un individu a essayé de kidnapper deux
enfants, dont ma fille, à Ougrée. Il circulait dans une Ford
Fiesta rouge. Je me suis interposée à temps et j’ai été déclarer
les faits à la gendarmerie.
– Cet individu est-il dans le box ?
– Il portait une moustache, des lunettes et avait les cheveux
noirs. Regardez-moi bien ! lance-t-elle à Dutroux,
l’air de dire : « Vous me reconnaissez bien, non ? »
– Pourquoi votre fille n’est-elle pas venue témoigner ?
– Elle a peur.
– Je voudrais que l’on rappelle au témoin que son enfant
a parlé d’une cicatrice particulière au-dessus de mon oeil
droit, lui dit Dutroux.
– Ma fille était petite à l’époque, et pour elle une ride
quand on plisse le front c’était une cicatrice.
– Pourquoi n’y a-t-il pas eu confrontation ? s’interroge Me
Magnée.
– J’attendais cette confrontation depuis sept à huit ans !
réplique Michel Bourlet.
– J’en sais de moins en moins dans ce procès, conclut laconiquement
Me Magnée, sauf qu’il y a vingt-cinq inconnus
(allusion faite aux vingt-cinq micro-traces « inconnues » relevées
dans la cache à Marcinelle) qui suivent avec intérêt ce
procès, et qui, ce soir, regarderont la télévision.
– Cette dame est influencée par l’affaire, ajoute Dutroux,
car à l’époque, le portrait robot qu’elle a suscité correspondait
de manière frappante à une autre personne que moi.

Dutroux est irrécupérable

L’expert psychiatre, le docteur Denys, fait une véritable
leçon devant la Cour sur la notion du « vrai » psychopathe :
– C’est un sujet intelligent, asocial, champion de la manipulation,
insensible sur le plan physiologique. Il n’a pas
d’émotions perceptibles, a une absence de sentiments et
de remords. Il ignore les valeurs et aussi la société car il en
refuse ses règles. Il est orgueilleux et veut être le maître des
opérations (d’où le geste de Dutroux d’avoir « donné » Sabine
et Laetitia aux enquêteurs). Il refuse tout retour sur soi et
ne se dit jamais coupable. Il est sans amour car il n’a pas
confiance vis-à-vis d’autrui.
– Marc Dutroux est-il un vrai psychopathe ?
– Il l’est et il n’est pas passible d’une prise en charge thérapeutique,
car il a même été prouvé que le vrai psychopathe
utilisait un traitement thérapeutique pour récidiver.
– Des exemples pour justifier votre diagnostic ?
– Marc Dutroux m’a déclaré : « Je hais l’autorité, c’est la
crapule ! La société ne me fait pas de place. » Je lui ai demandé
pourquoi il avait tué Bernard Weinstein alors que
c’était son ami, selon lui : « La mort n’est pas terrible, c’est
l’angoisse qui la précède, or je lui avais donné des somnifères.
» II a ajouté : « Julie et Mélissa pouvaient gérer leur
cache, alors que l’on me fait une vie impossible en prison.
Leur mort ? C’est la faute à la société puisqu’on m’avait
emprisonné alors qu’elles étaient encore dans la cache. »
– Est-il intelligent ?
– Son QI est de 120 soit une intelligence supérieure à la
moyenne nationale qui est de 100.
– Est-il manipulateur ?
– J’ai été étonné de constater qu’il parlait essentiellement
de ses conditions de détention et pas des faits. Il a aussi
évoqué l’horreur de sa cellule, des gardiens imbuvables et
sadiques. Il jongle avec la réalité pour se sortir d’affaire.
Trois autres experts ajoutent :
– Dutroux se place en victime systématiquement. Il n’apprécie
pas de perdre le contrôle des choses. À plusieurs
reprises, il a évoqué le système judiciaire corrompu. Seule
son opinion compte et malheur à celui qui ne la partage
pas ! Le vrai psychopathe est le centre du monde. Sachez
encore que l’on ne naît pas psychopathe, on le devient.
– Est-il pédophile ?
– Non, car sa sexualité n’est pas uniquement dirigée vers
les jeunes enfants.
– Est-il malade mental ?
– La psychopathie ne relève pas d’une maladie et redresser
sa barrière caractérielle est impossible jusqu’à présent. Les
vrais psychopathes sont rares et 85% récidivent de leur
propre chef. On ne sait pas aider un psychopathe !
– Quel est le degré de sa psychopathie ?
– Il possède le pourcentage le plus élevé sur les 3 300 expertises
que j’ai effectuées dans ma carrière, constate le
docteur Denys.
– Peut-il comprendre que le fait d’avoir menti le défavorise
?
– Il n’en a cure ! C’est sûr qu’il va le payer cher, mais cela il
l’attend depuis longtemps !
Dans le box, Dutroux tombe la veste alors que Lelièvre
ne cesse d’écrire. Ecrit-il à Lydia, sa nouvelle petite-amie
souvent présente dans la salle d’audience ? Sabine prend
la parole :
– Je suis curieuse de savoir ce que Marc Dutroux pense
de tout ceci...
– Ce serait un peu long... Et puis, comme on extrapole ce
que je dis, je préfère me taire.
– Comme d’habitude on n’a pas de réponse ! clame la
jeune fille.

Dutroux face à ses parents

Le défilé des témoins de moralité se poursuit avec Patrice
Charbonnier, détenu, qui confirme que Dutroux lui a proposé
de se faire deux petites filles, qu’il voulait « tirer un
coup avec une jeunotte » et qu’il a rompu les ponts avec le
ferrailleur.
L’ex-première épouse de Dutroux, femme insultée, battue,
trompée, humiliée par lui, demande à la presse qu’on respecte
sa vie privée. On accède à ce souhait légitime, quand
bien même l’audition est publique.
Et puis, dos tourné à son fils, Victor Dutroux, 75 ans,
instituteur pensionné lance :
297
– Je suis officiellement son père parce que je l’ai élevé et lui
ai donné le bon exemple. Mais, par après, Marc n’était pas
un personnage dont je recherchais la présence.
– Avez-vous envisagé d’aller le voir en prison ?
– J’ai commencé une lettre à son attention, mais elle n’est
pas terminée. Quand Marc était petit, je lui disais que
c’était moi Dieu le Père, mais depuis que j’ai lu l’Évangile
de Thomas, je suis redevenu croyant et j’espère que Dieu
va tirer à sa manche pour lui dire que je suis là.
– Qu’avez-vous à dire à votre fils ?
– S’il est d’accord de se prêter au jeu, qu’on interroge la
science pour voir si je suis son père biologique, mais à
condition que les autres enfants fassent de même !
– S’il veut faire un test ADN, qu’il s’adresse à la justice,
moi j’ai déjà donné ! réplique Dutroux.
Marc Dutroux l’a dit et répété : il ne supporte pas sa mère
et lui reproche, par exemple, « d’avoir eu un amant de 17
ans », alors que lui avait deux ans de moins que celui-ci.
– J’ai fait ce que je pouvais pour mes enfants. Marc ne
respectait jamais l’autorité et je me suis effondrée quand
j’ai appris les faits.
– Vous hait-il ?
– Oui, parce que je n’étais pas aveugle de ce qu’il faisait.
Maintenant, je ne sais plus comment je dois le considérer.
Mon fils ?... Après ce qu’il a fait... C’est vraiment abominable
!
Alors que Dutroux interpelle sa soeur, celle-ci le remet à sa
place en l’appelant « Monsieur » ! Sale temps pour l’accusé
numéro un du box. Tout comme pour son ex-deuxième
épouse d’ailleurs...

Martin, reniée, KO debout

J’ai déjà fait état de l’implicite reconnaissance par Michèle
Martin de ses allées et venues – même tard en soirée – au
chalet de Bernard Weinstein, fait qu’elle niait jusqu’à ce
qu’elle soit confrontée à un témoin crédible en la matière.
Mais, Nadine, boulangère-pâtissière à Marcinelle, a peutêtre
aussi sonné l’hallali de l’ex-Madame Dutroux qui a
toujours clamé ne s’être rendue de manière épisodique à
la cache où croupissaient Julie et Mélissa lorsque son mari
était incarcéré à Jamioulx :
– Madame Martin achetait tous les jours deux ou trois
pains durant l’incarcération de Monsieur Dutroux.
– Je n’allais pas tous les jours chez le boulanger, car je ne
m’occupais pas tous les jours des petites, réplique Martin.
– Pourquoi tant de pains ?
– Ma maman avait un congélateur.
– Et les six pains du 2 juin 1996 (Sabine est séquestrée) ?
– Je ne me souviens pas...
Nicolas Piscicelli est pasteur à Grâce-Hollogne, c’est un
homme posé, réfléchi et son témoignage a été jugé crédible
par maintes parties, y compris les enquêteurs. Et pourtant,
il n’a pas été donné suite à sa déposition faite aux
autorités policières :
– Durant l’été 1995, j’ai reconnu Michèle Martin à bord
d’une camionnette blanche dans notre paisible quartier
de Grâce-Hollogne. Je suis moins affirmatif concernant
le conducteur, qui pouvait être Bernard Weinstein. Plus
tard, j’ai revu le même véhicule et les mêmes occupants
au Parc de La Bouverie à Liège. Dans notre quartier, des
enfants et beaucoup de gens ont vu Michèle Martin...
– Je n’ai jamais, jamais et jamais été à Grâce-Hollogne !
s’offusque l’accusée.
– Et voila comment on a évacué cette affaire ! lance Me
Magnée.
Une audience qui n’a pas été évacuée, c’est bien celle de
membres de la famille de Michèle Martin. Hélène, sa cousine,
explique :
– En 2001, lors d’une conversation téléphonique avec Michèle
qui était en prison, je lui ai demandé des explications
et elle m’a dit qu’elle aimait Marc. Je lui ai demandé pourquoi
elle ne l’avait pas dénoncé et elle m’a répondu qu’elle
ne savait pas. Ce n’est plus ma cousine, je la renie et je suis
de tout coeur avec les victimes !
Jacques, cousin de Martin, raconte à son tour :
– Malgré sa demande depuis la prison, j’ai refusé à Michèle
de m’occuper de ses enfants. Malgré le respect pour
eux, je n’avais pas envie de me mettre dans une histoire
pareille. Elle me répondit de ne pas lire la presse car il
s’agissait de mensonges. Elle tenta de m’avoir comme allié,
mais je lui ai rappelé les raisons de son incarcération. Je ne
lui pardonne rien !
Puis, le témoin se tourne vers l’accusée et d’une voix ferme
lui lance :
– Je te regarde droit dans les yeux ! S’il te reste quelque
chose d’humain, il faut dire la vérité. Tu es la seule, je t’en
conjure, à pouvoir le faire. Il y a des parents qui ont besoin
de savoir !
Ainsi donc, même au sein de sa propre famille, Michèle
Martin est considérée comme une menteuse.

Michel Nihoul encore acculé

Même si son ex-compagne Annie Bouty, a tracé un portrait
de l’accusé pas trop défavorable à son encontre, il faut
quand même revenir sur certains « détails », car ils vont
aussi reparaître sur le tapis lors des plaidoiries et réquisitoires
prochains. Dès lors, les questions sont nombreuses
et émanent de différentes parties de la salle d’audiences…
– Est-il exact que Michel Nihoul a eu des interventions
auprès d’hommes politiques en faveur d’étrangers ?
– Oui, ça a existé.
– Que faisait-il les 8 et 9 août 1996 ?
– Il travaillait dans un appartement de Michel Vander Elst
ou venait chez moi.
– Et ce repas chez vous avec Dutroux, Nihoul et Lelièvre,
fin de l’été 1995 ?
– C’était un repas à l’improviste.
– La conversation lors de ce repas ?
– Je ne m’en rappelle pas, je faisais la cuisine. Mais je peux
dire que Dutroux était aimable.
– Lelièvre dit que vous aviez parlé d’un trafic de trente
armes de poing...
– Je ne sais pas. Mais, c’est vrai que j’ai eu dans mon bureau
une personne venant de la part du ministère de l’Intérieur
nigérian pour une demande officielle, c’est Michel
Nihoul qui l’a introduit auprès d’un distributeur.
– Lors de ce repas, il fut aussi question de trafic de camions,
de faux passeports...
– Je ne me rappelle pas de ces discussions, c’était un repas
plutôt familial et Dutroux parlait gentiment avec ma fille.
– Pourquoi, lors de votre premier interrogatoire, avez-vous
dit que vous ne connaissiez pas Dutroux ?
– Ce nom m’est apparu à l’éclatement de l’affaire.
– Michel Nihoul est revenu sur ses aveux, vous suspectant
même d’être à la tête d’un réseau de trafic de drogue...
– Je ne savais pas, ça m’étonne beaucoup. Je n’ai jamais
fait de trafic, ni de drogue ni de passeports d’ailleurs.
– Michel Nihoul a aussi dit que vous connaissiez très bien
le milieu africain, que votre but était de faire du fric dans
un créneau de putes à Anvers, dans un système mafieux où
vous étiez bien connue...
– Ce n’est pas exact, je ne connais pas ce milieu, je suis
étonnée qu’il ait déclaré ça !
– Michel Nihoul a dit en avoir parlé avec Dutroux.
– Je ne sais pas.
– J’avais appris cette histoire de prostitution par un Africain
! rectifie Michel Nihoul
– On dit que Michel Nihoul a fait des démarches au nom
du cabinet d’un ministère auprès de la gendarmerie de
Schaerbeek pour sortir de certaines difficultés un certain
B., décrit comme « le bazar du crime »...
– Je ne vois pas le rapport avec la présente affaire !
– J’insiste.
– Oui, cela s’est fait.
– Madame Bouty, on vous a dit associée à B.
– Mais cela relève de ma vie privée, et il n’y eut jamais
d’autres liens entre B. et Michel Nihoul !
– Qu’en est-il de cette photo d’une personne très haut pla302
cée en position délicate avec une fille de 16 ans ?
– Il n’y a rien à dire à ce sujet.
Me de Cléty s’emporte et se lance :
– Téléphoniez-vous à Dutroux ?
– Non.
– À Lelièvre ?
– Non.
– À Martin ?
– Non.
– Avez-vous utilisé le téléphone de Nihoul depuis son
appartement ?
– Non.
– Vous paraît-il imaginable que si Michel Nihoul connaissait
des faits de pédophilie il les aurait dénoncés ?
– J’en suis sûre !
Les commentaires pleuvent !
. Me Rivière, avocat de Sabine :
– On évolue dans un milieu glauque, mais de là à ce qu’il
y ait un rapport avec les faits qui nous préoccupe, c’est une
autre chose.
. Me Beauthier, avocat de Laetitia :
– Au détour de chaque phrase, il y a un mensonge ! Dans
une bande, on se charge et on se décharge, à l’instar des
propos de Nihoul à l’égard de Madame Bouty. Et les
enquêteurs ont pris les mensonges pour argent comptant.
Les enquêteurs ont été roulés !

Michel l’Anversois était-il Nihoul ?

V.S. est détenu depuis onze ans – je tais volontairement
son identité – à sa demande – par respect pour sa jeune
enfant -, et il arrive à la barre menottes aux poings :
– Dans quelles conditions avez-vous connu Michel Nihoul
?
– Je ne le connais pas.
– Et Michel l’Anversois ?
– Je l’ai rencontré devant un dancing à Charleroi, alors
qu’il était à la recherche de jeunes filles fraîches et blondes
pour 25 000 francs (625 euros).
– Un détenu vous aurait dit que Michel Nihoul et Michel
l’Anversois étaient le même personnage.
– Je ne pense pas que cela soit exact.
– Ne l’auriez-vous pas rencontré en même temps que Willy
C, reconnu en tant que pédophile ?
– Je ne sais plus vous dire.
– Pourtant, en 1996, vous avez reconnu Michel Nihoul
sur photo...
– Je ne m’en rappelle pas, mais si je l’ai reconnu à l’époque...
– Pourquoi avez-vous demandé que votre interrogatoire
fait par les enquêteurs reste confidentiel ?
– Je ne souhaitais pas m’attirer les foudres à Charleroi et
à Mons.
– Revenons-en à Michel Nihoul !
– Une fois il m’a été dit que c’était Michel l’Anversois.
– Est-ce lui ? demande le président en désignant le quatrième
accusé dans le box.
– Ma mémoire me fait défaut.
Ce témoin, hockeyeur passionné, a côtoyé Dutroux à la
patinoire mais ne le fréquentait pas. Que du contraire, il
a même balancé son poing dans la figure du ferrailleur
carolo parce qu’il s’en prenait à sa petite soeur :
– À l’époque, Dutroux avait 20 ans et il faisait tomber
des gamines afin de les relever en les empoignant par la
poitrine !
– Quand Dutroux tripotait des petites filles de 10 à 12
ans alors que lui en avait 20, le faisait-il déjà pour le réseau
Nihoul ? s’exclame ironiquement Me Rivière.
– On a déjà appelé mon client Jean-Mich, Benny Hill,
mais c’est la première fois qu’il s’agit de Michel l’Anversois,
alors qu’il ne parle même pas le néerlandais, explose
Me de Cléty.
Le patron d’un snack de Philipeville vint dire qu’il avait
eu pour clients le trio Dutroux-Martin-Nihoul. Mireille
Bouchât, comptable de profession, était une autre cliente
et se souvient :
– Ce 15 septembre 1995, j’étais avec un ami dans le snack.
Marc Dutroux s’y trouvait et commanda à manger en
précisant qu’il venait de Hastières où il avait travaillé et
qu’il repartait vers Charleroi. Voici la preuve de mon passage
dans ce snack, dit-elle en exhibant une souche TVA.
Dutroux était accompagné de Martin, de Nihoul et ce
dernier d’une femme.
– Ceci prouve que les relations entre les accusés n’étaient
pas aussi anecdotiques que certains veulent bien dire !
constate le procureur Bourlet.
– Je crois qu’il y eut cent quatre-vingts tentatives d’enlèvements
mises sur le compte de Michel Nihoul dans ce
dossier ! lance Me de Cléty. C’est dire la fragilité des témoignages.
– Pourquoi appeliez-vous si souvent Bernard Weinstein ?
demande subrepticement Me Van Praet à Michel Nihoul.
– Je n’ai jamais téléphoné à Weinstein et je ne l’ai vu
qu’une seule fois, quand il est venu chez moi pour un faux
passeport.
Voici qui met encore en doute les témoignages des personnes
habitant le même immeuble que Nihoul à Bruxelles
et qui ont prétendu le contraire sous la foi du serment...

Un juré menace de se suicider

. Me Magnée, avocat de Dutroux :
– Ce procès ressemble aux guêpes emprisonnées dans un
bocal et qui ne cessent de tournoyer.
. Pol Rochow, frère de Pierre, très tendu :
– Dans quelles conditions avez-vous rencontré Marc Dutroux
?
– Je ne le connaissais pas, je l’ai croisé chez Bernard
Weinstein. Il me dégoûtait !
. Patrice Rary, policier à Marcinelle :
– Les policiers sont un peu paranos, c’est notoire. Deux
gendarmes de Charleroi se couvraient mutuellement, mais
je n’en dis pas plus...
. Le septième juré suppléant :
– Marc Dutroux dira la vérité... on peut rêver ! (Récusé !
C’est le deuxième juré « remercié »).

. Le sixième juré effectif est aussi prié de rentrer chez lui
pour avoir laissé transparaître une opinion, à l’égard de
Michel Lelièvre :
– En rentrant chez moi, je me tire une balle dans le coeur,
clame-t-il, exténué et dépité, dans le prétoire. Un médecin
constate qu’il est psychologiquement et physiquement à
bout, certificat médical à l’appui.
. Me Baudwijn, avocat de Dutroux :
– L’avocat général Andries est un lâche, car il ne prend pas
ses responsabilités.
. Me Slusny, avocat de Michel Lelièvre :
– Ce que nous redoutons le plus au monde, c’est la cassation,
car on ne peut pas se permettre un deuxième procès
Dutroux.
. Monsieur Andries, avocat général :
– Marc Dutroux va peut-être tirer une certaine fierté
d’être cité comme le premier psychopathe au monde !
. Marc Dutroux :
– Les hommes ont besoin de plusieurs femelles.

Dutroux pédosexuel ?

Le professeur Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre à l’Université
Catholique de Louvain, qui travaille avec des enfants
victimes d’abus sexuels, est aussi membre de l’Observatoire
citoyen et suit de très près le déroulement du procès
d’Arlon. Son interview, alors que le défilé des témoins se
termine, touchera-t-elle certaines consciences ?

– Le déroulement du procès s’apparente-t-il aussi à une
mascarade comme le clament les parents Russo, selon
vous ?
– Oui, mais il faut s’entendre sur le terme mascarade, je
préfère utiliser des termes de théâtre tels « comédie », voire
« tragédie ». Mais, je veux rester neutre, je vais plutôt parler
d’un geste qui est de démontrer à la population que la
procédure est respectée.
– Respectée ?
– C’est vrai que je n’y sens pas la volonté de l’État de
mettre certaines personnes en face de leurs dysfonctionnements,
pourtant le président Goux a un pouvoir de
juge d’instruction, mais les menteurs n’ont pas été secoués
jusqu’à présent.
– Vous êtes donc sévère à son encontre ?
– Il fait preuve de beaucoup de complaisance à l’égard de
certains enquêteurs alors qu’il en a expédiés d’autres !
– Un exemple ?
– Ce qui m’a choqué, c’est l’énoncé de différents dysfonctionnements
au sein des forces de l’ordre sans qu’il n’y ait
eu la moindre poursuite. Ainsi, l’enquêteur Lesage s’est
présenté à Arlon et a pris tout le monde de haut, sous les
yeux de son chef de corps présent dans la salle d’audience,
sans que le président ne réagisse. À vrai dire, ce procès ne
remet pas à l’ordre ceux qui devraient l’être. On fait le
gros dos, même le procureur Bourlet et l’avocat général
Andries doivent encaisser beaucoup de choses !
– Tout était dit avant le 1er mars alors ?
– Ce n’était pas inéluctable quand même, car on nous
avait promis que des choses seraient approfondies au procès.
Mais voilà, on a récité des choses déjà dites et Nihoul
va probablement se sauver et les trois autres condamnés
comme prévu.
– Mais les jeux, si on ose dire, ne sont pas faits car il reste
les plaidoiries.
– Je n’apprécie pas tellement le côté comédie et étalage
perpétuel des avocats de toutes les parties devant les
caméras. Cela manque de discrétion et de retenue et j’ai
l’impression que c’est là qu’ils font leurs plaidoiries et pas
devant le jury.
– Un espoir avec le dossier bis des pistes dites périphériques
?
– Je pense que le juge Langlois devrait avoir une vertu,
qu’il n’a pas, l’humilité. L’humilité de dire qu’il n’est pas
en mesure d’instruire ce dossier.
– Au procès, il a annoncé qu’il se mettait directement à
la tâche.
– On devrait le dessaisir comme on l’a fait pour le juge
Connerotte ! Je ne crois pas au juge Langlois parce que
lui-même ne croit pas à ce dossier bis. Et puis, c’est comme
pour les tueries du Brabant, les indices matériels ne sont
plus possibles à déterminer huit ans après les faits.
– Le dossier bis, un leurre ?
– Il a été jeté à la figure de la population en sachant
très bien qu’il n’aboutirait pas, surtout dans l’esprit de
membres de l’establishment !
– Procès Dutroux tronqué, dossier bis bidon..., quel traumatisme
pour la population !
– C’est effectivement traumatisant de constater que l’État
ne fait pas la preuve qu’il veut aller au bout de la vérité
et qu’il ne punit pas ceux qui ont dysfonctionné. Le
vrai traumatisme, au-delà de l’horreur des faits, est une
absence de pugnacité de la part de l’État. Où est l’État
censé protéger les citoyens ? C’est un État passif vis-à-vis
de la population mais qui surgit comme un diable pour
exclure des jurés qui ont eu des paroles maladroites, dont
l’un sera poursuivi pour avoir exprimé quelques propos à
l’issue de son exclusion ! On est comme dans une situation
où l’on tombe à bras raccourcis sur des citoyens coupables
de vétilles, alors que pour des choses énormes, on attend
que ça passe... Pourtant, on paie des impôts et on fait des
délégations démocratiques, non ? Cette situation fait autant
souffrir les gens que le mal en soi.
– Faut-il une nouvelle Marche blanche pour éventuellement
réveiller certaines consciences ?
– Oui, mais elle devra alors être mieux exploitée que la
première, car les comités blancs n’ont pas su s’organiser
et ils ont raté leur chance. J’ai bien peur qu’on ait tordu le
cou à l’espérance incroyable des gens à ce moment-là.
– Parce que la Marche blanche a été politiquement récupérée
?
– Dehaene (Premier ministre à l’ époque), qui avait complètement
raté son coup lors de la découverte des corps de
Julie et Mélissa, a diabolisé la situation et les malheureux
parents ont été récupérés.
– Pour en revenir au président Goux, qui a enfin secoué
Dutroux, croyez-vous que ce soient les critiques formulées
à rencontre de sa frilosité qui l’aient fait sortir de sa
réserve ?
– Dans un premier temps, j’ai eu la naïveté de le croire,
mais à présent, je suis sceptique.
– Les raisons de ce scepticisme ?
– Me Magnée, qui ne dit pas que des bêtises, a clamé :
« Quand on aura fusillé Dutroux, il restera le terreau. » Je
voudrais donc aussi voir le président Goux se fâcher sur
le juge Langlois et certains enquêteurs qui n’ont pas fait
leur travail. Car, en définitive, c’est encore plus facile d’engueuler
Dutroux !
– N’est-il pas choquant que le collège d’experts ait dit que
Dutroux n’est pas un pédophile ?
– Techniquement parlant, un pédophile est un être qui ne
peut se satisfaire que des enfants. Mais le terme pédophile
lui-même n’est pas bien choisi, car il ne s’agit pas d’amitié
à l’encontre des enfants et il faudrait parler de pédosexuel.
C’est un terme mieux approprié.
– Alors, Dutroux pédosexuel ?
– Un pédosexuel est quelqu’un qui ne « consomme » que
des enfants, or Dutroux satisfait sa sexualité de manière
diverse et polymorphe.
– Il a quand même abusé de jeunes filles !
– C’est exact et quand on constate qu’à la patinoire il ne
s’en prenait qu’à des petites filles, c’est effectivement un
peu rapide de dire qu’il n’est pas pédophile. Mais, il fait
feu de tout bois pour jouir sexuellement et c’est un opportuniste,
c’est donc davantage un hédoniste immoral.
– À savoir ?
– Un homme plein de perversité qui trouve sa jouissance
en faisant souffrir l’autre, en terrorisant et niant des enfants
dans un contexte d’immoralité globale.

Chapitre 25

Michèle Martin voulait devenir religieuse

Les auditions des experts psychiatres, résultats de leurs
diagnostics, réservent parfois des surprises et c’est peutêtre
la raison pour laquelle Michel Nihoul a tout fait pour
y échapper ! Mais, à défaut de l’expertise de celui qui a
« le bras plus long que le Danube », celles de Martin et de
Lelièvre n’ont pas été sans intérêt à quelques jours de la
dernière partie du procès.
Huit neuropsychiatres et psychologues ont rencontré Michèle
Martin. Quatre en 1986 et 1987 dans le cadre de
sa condamnation pour complicité avec Dutroux (séquestrations
et viols de jeunes filles) et quatre dans la présente
affaire.
– Pour la première expertise, il avait été constaté qu’elle
avait « des bouffées psychotiques sur une personnalité fragile
», mais qu’au bout d’une année, il y avait eu une amélioration
de son état.
En 1986, il y avait un déséquilibre mental. Elle était délirante
et avait des hallucinations. Ainsi, elle entendait des
voix qui lui disaient ce qu’elle devait faire et elle croyait
qu’on pouvait lire dans ses pensées. Il fallait plutôt la soigner
que la punir !
– Était-elle psychotique ? Débile mentale ?
– Elle souffrait plutôt de névrose due au stress et à la dépendance
« nécessaire » à l’image masculine, donc à Marc
Dutroux.
– Seulement à lui ?
– Dans ma vie, je n’ai eu que des relations intimes avec
Marc Dutroux, car j’en étais amoureuse, explique Michèle
Martin. J’insiste parce que...

Dutroux se lève d’un bond et coupe la parole à son exépouse
:
– J’ai été rechercher des éléments dans le dossier et un certain
H. dit l’inverse ! Il me l’a soufflée et je le lui ai resoufflée
par la suite. Michelle Martin fait croire qu’elle est une
petite innocente, mais c’est faux !
Me Beauthier, avocat de Laetitia, profite de la brèche :
– Cela fait froid dans le dos de savoir que Michelle Martin
a voulu réintégrer l’enseignement, quand on sait que c’est
un vivier et que Dutroux était intéressé par les petites filles
à la patinoire et près des écoles, comme ce fut le cas avec
Sabine !
L’ex-couple ne bronche pas et les experts poursuivent leur
déposition :
– Pas de démence, pas de débilité mentale mais de la fragilité
dans le cas de Michelle Martin. En 1995 et 1996, elle
consultait le psychiatre Dumont (malade, il n’a pu venir
témoigner) qui lui prescrivait du Rohypnol. Anxiété, dépression
et insomnies avaient été relevées par ce confrère.
Il n’y avait donc pas de maladie psychotique.
– Pourquoi fut-il prescrit beaucoup de Rohypnol ?
– Personne n’a prescrit autant de Rohypnol en Belgique
que le docteur Dumont ! Il était peut-être laxiste, mais il
n’a pas été obligatoirement manipulé.
– Vos conclusions actuelles ?
– On a constaté qu’elle était moins dépressive, plus combative
et le « je » revient assez souvent dans son discours.
– La raison ?
– Parce que c’est dû à son éloignement d’avec Dutroux,
nous dit-elle.
– Et actuellement ?
– Elle ne présente pas de dangerosité sociale (sic) et nous
proposons un suivi thérapeutique.
– Comment réagit-elle face à l’accusation ?
– Depuis son adolescence, Michelle Martin a besoin de
se protéger de la souffrance occasionnée par la solitude
et la persécution. Elle s’accroche à des objets et des personnes
dont elle devient dépendante. Elle se réfugie dans
un monde imaginaire sécurisant et ne peut plus faire la
différence avec la réalité. Elle attribue ses problèmes à autrui.
Elle nia farouchement les faits disant qu’on lui avait
extorqué ses déclarations.
– Son attitude par rapport aux actes ?
– Elle ne semble pas en tirer des leçons. Elle peut s’égarer
pour justifier de manière fallacieuse sa conduite puis, elle
s’impose de manière narcissique.
– Pourquoi Michelle Martin, institutrice de formation et
mère de famille attentionnée, n’a pas réagi à la criminalité
horrible avec laquelle elle fut confrontée ?
– C’est typique de sa capacité de faire des découpages et
des tiroirs sans communications. Il n’y a pas de sentiment
de contradiction chez elle.
– N’est-ce pas trop facile de dire qu’elle était dominée par
Dutroux, puisqu’elle est intelligente et peut distinguer le
bien du mal ?
– C’est un paradoxe intellectuel et non psychologique.
L’intelligence n’explique pas tout ! La responsabilité n’est
pas une notion psychologique.
– Ses aveux ?
– Durant plusieurs jours, elle nous nia connaître la cache,
puis elle se déroba : « Vous ne connaissez par Marc Dutroux
et vous ne savez pas ce que j’ai dû faire pour lui. » En
2002, elle a émis le souhait de rencontrer les parents des
victimes pour se justifier, puis elle voulut rentrer dans les
ordres et devenir religieuse. Quelle évolution par rapport
à 1996 !
– Ne vous a-t-elle pas manipulés ou séduits ?
– Une expertise ne passe pas par une séduction quelconque
!
– Michelle Martin est-elle psychopathe ?
– Certainement pas !

Michel Lelièvre est un « petit » psychopathe

Le docteur Denys, neuropsychiatre, a placé Dutroux parmi
les psychopathes purs, dont les plus célèbres sont Adolf
Eichmann, condamné à mort et exécuté pour la déportation
et l’extermination des Juifs durant la seconde guerre
mondiale, et Pierpont-Morgan, un homme d’affaires qui
n’eut aucun scrupule pour établir son empire financier. Le
collège d’experts désigné pour Michel Lelièvre, lui, a surpris
beaucoup d’observateurs en déclarant :
– Lelièvre n’est pas un grand dépendant de la drogue,
deux pacsons par jour d’héroïne, c’est une mode récréative
pour connaître des sensations nouvelles et particulières...
Pourtant, le dossier renseigne quand même une consommation
de LSD, d’ecstasy et de cocaïne en plus de l’héroïne
!

Et ce même collège d’expliquer encore :
– Michel Lelièvre était fasciné et dépendant de Marc Dutroux,
associé à d’autres personnes, il représente un danger
pour la société. Sur un plan psychologique, on a eu
une association de malfaiteurs, Dutroux étant le chef et
Lelièvre son exécutant.
– Quels sont ses principaux traits de caractère ?
– Il est égocentrique et a une absence de culpabilité et
d’expression affective par rapport aux victimes. Il se verrait
même bien libéré et il dit ne pas comprendre la raison
de sa longue détention. Le « pas vu, pas pris » fait partie de
sa personnalité.
– Est-il psychopathe ?
– Quand il souffre, c’est par rapport à lui-même. Il connaît
parfaitement la différence entre le bien et le mal, il connaît
la loi mais n’en a cure. Michel Lelièvre est un petit psychopathe,
comme c’est un petit toxicomane.
– Lelièvre est-il manipulateur ?
– C’est un trait de la personnalité psychopathique, mais ce
n’est pas un pervers.
– Et sa relation avec Nihoul ?
– Il a glissé dans une conversation qu’il s’en méfiait.
Me Beauthier bondit :
– Lelièvre a même demandé l’anonymat aux enquêteurs,
tant il craignait Michel Nihoul !

Ils ont aussi dit...

. Un ancien médecin de famille des Dutroux-Martin :
– On leur aurait donné le Bon Dieu sans confession et je
n’avais aucun soupçon à leur égard.
. Une voisine de ce même couple :
– Michèle Martin allait chercher le courrier en slip et travaillait
au garage sans culotte. Je n’ai jamais reçu autant
de visites à la maison !
. Paul Marchal en réaction aux propos de Me Attout, avocat
de Michel Nihoul, qui demandait de ne pas faire le
procès du système judiciaire :
– Moi, ma fille est morte ! Je suis ici pour que l’on puisse
faire quelque chose pour nos enfants dans l’avenir car,
pour An, il n’y a plus rien à faire.
Il a quitté la salle et n’a pas entendu les excuses de l’avocat
carolorégien.

Barbecue scandaleux et indécent

Certes, tout le monde peut et a le droit de se détendre dans
sa vie privée. Mais, il y a quand même certaines limites à
ne pas dépasser !
Ainsi, quelques heures après que des faits horribles aient été
rappelés dans la salle d’audiences et trois jours avant que
l’on aborde le volet « Nihoul » et le défilé de témoins dits de
moralité à l’encontre du Bruxellois, son avocat Me Frédéric
Clément de Cléty, a organisé un barbecue non loin du
palais de justice d’Arlon. Cette petite sauterie n’était donc,
bien sûr, pas innocente, constatèrent certaines personnes.

Y étaient invitées des dizaines de personnes, dont les avocats
(sauf Mes Beauthier et Fermon), dont les journalistes
(sauf Michel Bouffioux, Marie-Jeanne Van Heeswyck,
moi-même et quelques autres qui « dérangent » certainement
trop l’establishment) et diverses personnes gravitant
autour des assises.
Pour ce barbecue qui se termina aux petites heures, avaient
répondu présents divers avocats – Mes Magnée, Van Praet
et Baudewijn avaient décliné l’invitation -, beaucoup –
mais pas tous ! – de journalistes de maints médias, des
policiers, le magistrat « Presse » néerlandophone et même
le président de l’aile francophone de l’association des journalistes
belges.

On a bien ri et beaucoup bu à ce barbecue « entre potes »
et, visiblement, personne ne s’est posé la double question
primordiale avant de s’y rendre : « Est-ce bien déontologique
de répondre à pareille invitation ? Est-ce bien décent
de participer à pareille sauterie alors qu’il s’agit d’un des
procès les plus dramatiques dans les annales judiciaires ? »
Visiblement, non. Certes, le surlendemain, certains se
posèrent cette double question et, cerise sur le gâteau, se
réunirent pour voir comment réagir « collégialement » à
divers propos scandalisés qui s’ensuivirent, mais d’autres
commentèrent davantage le match Policiers-Journalistes
(4-0 pour la petite histoire) qui venait de se dérouler en
présence de Sabine et du président Goux, celui-ci devisant
quelque peu avec la jeune fille.
Et dire que ce dernier a, comme la loi l’oblige, rappelé aux
membres du jury qu’ils n’avaient pas le droit de frayer avec
aucune des parties au procès...
Faites ce que je dis, pas ce que je fais, en somme. Le juge
Connerotte a été dégommé de l’instruction pour moins
que ça !
Quant aux journalistes-guindailleurs, ceux-là même qui
donnent des leçons de déontologie à leurs confrères qu’ils
ont baptisé les « croyants » (à une autre thèse que celle de
Dutroux « pervers isolé »), donc aux bannis de la petite sauterie
de Me de Cléty, on en connaissait déjà passés maîtres
dans la désinformation, à présent, on sait que le terme
« décence » ne fait pas partie de leur vocabulaire.
Qu’en pensent leurs auditeurs, téléspectateurs et lecteurs ?

Chapitre 26

Débat 4

Philippe Geluck se déchaîne à « Mise au Point » (23 mai 2004)

32.JPG« Après douze semaines d’instruction d’audience, le passage
de 569 témoins, pour faire émerger la vérité, on espérait
la clarté, mais c’est toujours le brouillard… Certains
parlent même d’échec ! » dit en préambule Olivier Maroy,
animateur de « Mise au Point » (RTBF).
Pour la troisième fois, il m’avait demandé de rallier le plateau. (photo ci-contre)

Voici quelques passages choisis :
– Je pense surtout aux familles des victimes. On leur a dit :
« Faites confiance aux professionnels et laissez faire la justice
». On a vu ce qui s’est passé : enquêtes mal faites, tout
avait été bâclé, mensonges, cachoteries…, déclara, visiblement
choqué, Philippe Geluck, dessinateur et « citoyen
vigilant ».
– Les jurés ont tout entendu, tout et son contraire, constata
René Haquin, journaliste au « Soir ». On a entendu un
procureur du roi qui tirait à boulets rouges sur son juge
d’instruction, sur ses propres enquêteurs au point de,
presque brique par brique, démolir le travail qu’ils avaient
fait. Seule la personnalité de Dutroux est mieux cernée.
C’est un minuscule monstre ! Martin a-t-elle dit la vérité ?
– Je ne suis pas surpris, car il y avait beaucoup de lacunes,
selon Roland Planchar, journaliste à « La Libre Belgique ».
Et, après douze semaines, il reste toujours une opposition
entre une certaine croyance et une certaine logique.
– On a pu découvrir à l’audience que Michel Nihoul a
protégé Marc Dutroux après la séquestration de trois
jeunes… (affaire Bernard Weinstein), pour Marie-Jeanne
Van Heeswyck, auteur.
Mon tour arriva pour présenter mon ressenti :
– C’est le procès de la honte des faits, bien sûr, mais aussi
parce que les jurés vont partir en délibération avec un dossier
tout à fait tronqué. On a caché beaucoup de choses,
volontairement ou non, d’autres n’ont pas été révélées…
– À savoir ? demanda Olivier Maroy.
– Certains ont dit que la deuxième audition de René Michaux,
le gendarme, a été un flop, or, sauf mensonge de
sa part, il a quand même avancé des éléments par rapport
aux milieux politique et policier de Charleroi qui méritaient
d’aller peut-être un peu plus loin pour mieux comprendre
les choses, ne fut-ce qu’au niveau des protections.
Je veux dire aussi que l’on fait peut-être le procès de Michel
Bourlet, mais combien n’a-t-il pas insisté auprès du
président Goux pour qu’il interroge d’une manière ferme
Nihoul, alors qu’il ne l’avait pas fait. Un Nihoul qui a
reconnu avoir donné des pilules d’extasy à Lelièvre, ce
dernier reconnaissant que Dutroux a financé une partie
de ces pilules, eh bien, la notion de trafic et d’association
de malfaiteurs a été balayée d’une main, mardi dernier en
audience, par Monsieur Demoulin, l’enquêteur en chef.
C’est très interpellant !
– J’ai l’impression qu’à Arlon, il y a trois procès, poursuivit
Philippe Geluck. Celui dans l’enceinte de la Cour
d’assises, celui relaté par une partie de la presse et celui
relaté par une autre partie de la presse ! Des choses extrêmement
importantes avaient été dites au sujet de Nihoul,
par exemple, et des journalistes n’en ont pas parlé ! De là à
masquer certaines informations…
– Je trouve ces propos scandaleux ! riposta Roland Planchar.
La presse est libre de tout dire et elle le fait. Vous
reprochez ce manichéisme, mais vous l’alimentez vousmême
et vous le générez vous-même, parce qu’il n’y a pas
cette opposition, il y a des gens qui s’expriment différemment
et c’est notre droit à tous.
– Ceux qui vont décider, ce sont les jurés et ils auront tout
entendu, selon Nathalie de T’Serclaes, membre de la Commission
d’enquête parlementaire « Dutroux et consorts ».
– Ils vont décider avec un dossier qui est loin d’être complet
! suis-je intervenu. Ainsi, l’avocat général, Michel
Bourlet, a dû insister avec force et vigueur auprès du président
Goux pour qu’il approche certains sujets : « Mais,
enfin, monsieur le président, voulez-vous poser des questions
qui vont dans le fond… » Vous savez, quand on demande
trois fois la même chose et qu’à la quatrième fois
on consent un tout petit peu à aborder le sujet, ça prête
quand même à discussion !
– Bourlet a fini par interroger Nihoul lui-même et c’est
tombé à plat ! releva René Haquin
– Ce qui me dérange aussi, ai-je poursuivi, c’est que le
juge Langlois ne fait pas l’unanimité, quoi qu’on en dise,
et qu’il a à nouveau en charge l’instruction du dossier bis !
(…) Et des enquêteurs sont venus dire qu’on les empêchait
de travailler …
– Je comprends que les parents Russo ne soient pas allés au
procès, conclut Philippe Geluck. C’est Paul Marchal qui
a révélé qu’à la Chambre du conseil, le juge Langlois avait
parlé du calvaire et de l’assassinat des filles durant quinze
minutes et soixante minutes à défendre Nihoul pour dire
qu’il était innocent !


Chapitre 27

Les ultimes témoignages

« René Michaux, avant son audition devant la Cour d’assises
d’Arlon avait prêté le serment de « dire la vérité, rien
que la vérité ». Par ses propos à RTL-TVI, il a prouvé qu’il
n’en n’avait rien été. Alors ? Protections ? Réseau ? Dommage
qu’il ait fallu une émission de télévision pour pousser
l’ex-gendarme – qui sera à nouveau entendu au tout
dernier jour des témoignages – dans ses derniers retranchements
et lui faire avouer l’inavouable, en attendant
mieux. Pourquoi le président Goux ne l’a-t-il pas fait ? »
tels étaient mes propos alors que les multiples témoignages
se terminaient dans une ambiance de plus en plus tendue.

Réhabilitation de la justice

Les tout derniers témoignages entendus avant que ne débutent
les deux à trois semaines de réquisitoires, plaidoiries
et répliques, ne furent pas inintéressants, y compris
la deuxième audition de René Michaux, quoi qu’aient pu
en dire certains médias ! C’est la raison pour laquelle j’y
reviens.
De plus, certaines audiences démontrèrent, encore, combien
l’instruction et l’enquête furent tronquées. Voici la
relation de ces ultimes moments prouvant, ô combien !,
que ce procès aura surtout servi à « réhabiliter » la justice
et les services policiers aux yeux de la population – qui
n’est pas toujours dupe de la manoeuvre ! – et à l’étranger,
mais aura surtout été un leurre pour maintes victimes.

Michel Nihoul n’avait pas hésité à salir certains de ses
proches, même parmi les plus intimes :
– Des personnes ne disent pas la vérité par lâcheté, car cela
pourrait se retourner contre elles !
Ces personnes, dont deux de ses enfants, sont venues rétablir
les choses :
– Mon père voulait faire tuer mon frère (suite à un litige familial)
et j’ai dû le convaincre de ne pas mettre en oeuvre
ses menaces, explique une fille de l’ex-homme d’affaires
bruxellois.
Un de ses fils est également venu remettre les pendules à
l’heure :
– Mon père m’a fait passer pour le fils du ministre Louis
Michel ! Dans le milieu, Marleen De Cokere et mon père
avaient un panel de connaissances...
Étrangement (?), l’enquête de moralité consacrée à Nihoul
a beaucoup éludé des pans entiers du passé nébuleux de
l’accusé. Les enquêteurs soulignèrent le « courage » avec
lequel Nihoul se levait tôt le matin pour aller à la criée
et alimenter sa poissonnerie, occultant certains moyens
illicites, justement, dans le cadre de ses activités professionnelles
et pour lesquels il fut condamné à de multiples
reprises.
– Je suis stupéfait devant pareille enquête qui passe aussi
sous silence un tas de fréquentations douteuses de Nihoul,
dont celles de personnes condamnées pour faits de moeurs
sur mineurs, à savoir dix ou quinze personnes ! lance Me
Fermon.
– Je n’ai plus rien à dire ici, je préfère me taire ! réplique
un enquêteur.
– Mais vous avez prêté serment de dire toute la vérité !
– Je suis resté dans le cadre de ce que m’a demandé le juge
d’instruction Langlois et je crois que Nihoul est mieux à
même de s’expliquer !

Michel Nihoul et l’argent sale

– Michel Nihoul a détourné 5 millions de FB (affaire SOS
Sahel) ou 125 000 euros. Il a trahi les gens qui ont fait des
dons, mais surtout les populations africaines démunies
et qui auraient pu survivre avec cet argent, explique Me
Beauthier, avocat de Laetitia.
Et d’ajouter :
– Nihoul sortait avec un juge de paix et il y avait corruption
totale !
Un enfant de l’accusé assène :
– Pour l’argent, je ne sais pas jusqu’où mon père aurait pu
aller ! Néanmoins, je le crois incapable de faire du mal à
des enfants.
Un autre parent de Michel Nihoul confirme ses propos
antérieurs :
– Oui, j’ai bien dit qu’à un moment donné, Michel était
une crapule, un escroc qui roulait les gens.
Mais, toutes les parties sont au moins d’accord sur une
chose : Nihoul n’est pas un pédophile.
Alors, Nihoul impliqué dans la mouvance Dutroux ?
Me Quirynen, avocat de la famille Marchal, y croit fermement
:
– On a retrouvé des pilules d’XTC provenant de chez Michel
Nihoul chez Lelièvre, chez Dutroux, on est bien dans
le cadre d’une association de malfaiteurs !
– J’ai profité des offres de protection de Michel Nihoul !
rajoute Dutroux.
Michel Nihoul s’explique :
– Si je n’ai pas dit la vérité concernant les pilules d’XTC,
c’est parce que je croyais que le parquet était devenu fou et
on ne parlait pas de ces pilules au début de l’affaire.
Le procureur Bourlet doit insister avec fermeté pour que le
président Goux daigne interroger Nihoul à ce sujet.
– Quelle est la vérité alors ?
– C’est Walsh qui m’a donné 1 300 pilules que je devais
revendre pour son compte. J’avais prévenu le gendarme
Vannesse de cette opération. Il voulait donner un coup de
pied dans la fourmilière, mais, c’est vrai, j’ai dit à Lelièvre
que les pilules venaient de la BSR.
– Et Dutroux dans cette affaire ?
– C’est lui qui a financé les 100 premières pilules que j’ai
remises à Lelièvre.
– Effectivement, j’ai prêté 10 000 francs (250 euros) à Lelièvre
pour acheter les pilules, j’ai récupéré 5 000 francs
(125 euros), explique Dutroux.
– Marc Dutroux change de version ! tonne Nihoul.
– Jamais ! Nihoul m’a aussi dit que le garagiste a été payé
avec de l’XTC pour réparer son Audi. Moi, ce trafic ne
m’intéressait pas, je voulais profiter des protections de
Nihoul !
– On essaie de vous vendre des amalgames dans ce procès,
réplique Me de Cléty, avocat de Nihoul. Le juge de paix
était un copain de mon client avec qui il allait boire et
faire, ensemble, ce que vous devinez...
– La vie professionnelle de Nihoul, c’est son casier judiciaire
! clame Michel Bourlet.

Étrange Michaux

Après que Claude Thirault et Marc Dutroux se soient
quelque peu engueulés en pleine audience, c’est l’audition
de René Michaux, suite à ses déclarations à « Controverse »
qui avait à nouveau mobilisé tous les médias : allait-il enfin
dire qui était derrière cette collusion gendarmerie-monde
politique dont il fit état à RTL-TVI ? Allait-il vider son
sac, lui qui avoua n’avoir pas tout dit lors de sa première
audition devant la Cour d’assises ?
Pour maints médias, sa deuxième déposition fut cataloguée
de pétard mouillé. Ce ne fut pas l’opinion de tout
le monde... Après s’être expliqué pour la « centième fois »
sur ses perquisitions loupées, il a fallu que Me Magnée le
pousse à réagir – alors que le président Goux restait d’une
passivité affligeante – et que l’ex-gendarme vide un peu
son sac :
– Mon travail dérangeait à Charleroi...

Et d’évoquer ses ennuis du fait qu’il enquêtait sur le fils du
procureur Demanet et sur le fils du commissaire Adam,
qui auraient été liés à des personnages louches de Charleroi,
qu’il était aussi au courant de différents « arrangements
» entre dépanneurs de voitures et policiers et magistrats
locaux mais, aussi, de son approche dans le dossier
Carlier, du nom de cet ancien ténor du PS carolorégien
poursuivi pour une dizaine de délits financiers (l’affaire
est débattue à la Cour d’appel de Bruxelles), cette partie de
la déposition de René Michaux n’étant pas – comme c’est
étrange, non ? – répercutée par la presse :

– J’avais appris que dans le cadre de ce dossier Carlier, on
avait déménagé en vitesse des documents des bureaux du
maire Jean-Claude Van Cauwenberghe et du commissaire
en chef de Charleroi...
Vérité, coup de bluff ou mensonge ? On peut se poser la
même question lorsque René Michaux s’expliqua au sujet
de son rôle de bouc émissaire, lui faire porter le chapeau
de l’échec de l’enquête et du pacte passé entre le monde
politique et l’état-major de la gendarmerie à ce sujet :
– Cet accord m’a été rapporté par une personne.
– Qui ?
– Par Alain Guillaume, ex-journaliste au « Soir », mari du
porte-parole de la gendarmerie (Els Cleemput).
– À savoir ?
– Elle serait rentrée chez elle, écoeurée par le marchandage
dont je faisais l’objet et en aurait parlé à son mari. Je n’ai
fait que rapporter ce que son mari m’a dit et m’avait fait
jurer de taire. Mais, aujourd’hui, je suis poussé à le dire...
Vive réaction du couple Guillaume-Cleemput :
– Tout cela est totalement faux !
Alors ? « Qui de vous ment ? » aurait dit Marc Verwilghen,
comme il le fit face à des enquêteurs et magistrats qui,
déjà, se rejetaient un tas de brûlots à la Commission d’enquête
parlementaire.
Ici, à Arlon, tout cela est passé comme une lettre à la
poste... Comme est passée cette remarque importante de
René Michaux :
– La raison pour laquelle je n’ai pas fait état dans mon
procès-verbal de la découverte d’un spéculum, de crème
vaginale, de chloroforme... lors de ma perquisition à Mar-
cinelle, est que le juge Lorent de Charleroi me donnait
ses instructions et n’en voulait pas dans le cadre de son
dossier...

Me Beauthier, avocat de Laetitia, n’en revint pas :
– La boue de Charleroi ! On se retrouve dans un milieu
préoccupant et on comprend la raison de n’avoir pas poussé
plus loin des investigations dans ce terreau qui fait les
mafias...
Me Clément de Cléty, avocat de Nihoul, vint à la rescousse
de l’ex-gendarmerie :
– La gendarmerie, c’était une grande famille pleine de
gens intelligents... Elle avait vu juste, Marc Dutroux était
le bon suspect ! Personne n’aurait trouvé la cache et je ne
lui en fais pas le grief.

Circulez ! Il n’y a vraiment rien à voir...

Le chef d’enquête Demoulin est aussi revenu à la barre
pour expliquer, durant des heures, que Michel Nihoul
n’avait absolument rien à voir avec une quelconque association
de malfaiteurs, dont Dutroux aurait été le chef ou
son complice.
Un trafic de voitures ? Une escroquerie à l’assurance par
Nihoul. Un trafic d’armes ? A part quelques déclarations
de Bouty, Lelièvre, Dutroux... sur le sujet, il n’y a rien de
concret dans le dossier selon Monsieur Demoulin. Un trafic
de stupéfiants ? Lelièvre était toxico avant de connaître
Nihoul et Dutroux et oeuvrait pour son propre compte.
Exit donc cette accusation ! Un trafic d’êtres humains ?
Nihoul a même déconseillé à Dutroux de transformer sa
maison de Sars en lupanar ! Et les fausses cartes de crédit et
les faux documents (une imprimerie moderne fonctionnait
même dans le garage de Nihoul !) ? Rien n’est venu étayer
de manière formelle cette autre accusation, toujours selon
l’enquêteur Demoulin qui, rappelons-le, fut considéré par
Jean-Denis Lejeune comme l’alter ego du juge Langlois.
Et les filles de l’Est ? Il s’agissait de filles majeures et nullement
d’enlèvement à leur égard…
– Le jour où j’ai reçu 200 pilules, j’ai donné 16 000 francs
(400 euros) à Nihoul, consent à dire Lelièvre.
– C’est exact, réplique Nihoul, pour le reste je n’ai rien
reçu.
– Vous voyez qu’il s’agit bien d’un trafic ! lance Dutroux
en bondissant.
Pour une fois, la vérité serait-elle sortie de la bouche de
Dutroux ? Le jury – à présent composé de huit femmes
et de quatre hommes – en décidera d’ici quelques jours...

 Chapitre 28

Débat 5

Les Russo sortent du bois à « Controverse » (30 mai 2004)

36.JPGCarine et Gino Russo s’exprimaient pour la première fois
depuis le début du procès. J’étais convié à ce retour médiatique des parents de Mélissa (photos ci-contre). Extraits :
– Regrettez-vous de ne pas participer au procès ? leur demanda
d’emblée Pascal Vrebos.
Controverse 30 mai 10.JPG– Non, absolument pas. Nous savions qu’il n’allait rien
nous apporter ! déclara Carine Russo.
– Le juge Langlois nous avait refusé l’accès au dossier,
mais en appel, la Chambre des mises en accusation nous a
donné raison et nous avons pu le lire en temps réel. Nous
connaissions les lacunes de ce dossier, nous avons eu des
contacts avec des magistrats et des enquêteurs…, il nous a
paru complètement absurde d’assister à ce procès d’assises,
renchérit Gino Russo.
– Certaines choses vous ont déplu dans ce procès ? questionna
encore l’animateur de « Controverse ».
– Les déclarations de Me Rivière (avocat de Sabine) m’ont
choqué. Il faut aussi rappeler qu’il s’est opposé à notre
accès audit dossier. Et puis, on ne peut pas dire tout et
n’importe quoi comme certains journalistes qui balaient
le dossier Julie et Mélissa ! tonna Gino Russo.
J’ai reçu la parole :
– Je ne suis pas d’accord avec vous, Madame Russo,
lorsque vous dites que votre absence au procès est motivée
par le reflet de l’instruction, c’est beaucoup plus grave !
Des gens sont venus mentir, ont transformé totalement ce
qu’ils ont dit aux enquêteurs, d’autres ont refusé de parler,
et tout cela est passé avec l’assentiment du président Goux
et de la Cour.
– Sabine et son défenseur valent autant dans la mémoire
de tous que Julie et Mélissa, déclara Roland Planchar,
journaliste à « La Libre Belgique », en s’adressant directement
aux Russo.
– Je répète que c’est l’avocat que nous mettons en cause,
pas la victime, bien sûr !
– Dans sa plaidoirie, Me Rivière a dit que Sabine parlait
au nom des victimes et il a reproduit l’erreur et le caractère
inacceptable du juge Langlois qui, déjà, avait fait parler
Sabine au nom des autres victimes, précisa Michel Bouffioux,
journaliste et consultant à RTL-TVI.
– Je regrette que Carine et Gino Russo n’aient pas été au
procès, ce sont peut-être eux qui connaissent le mieux le
dossier, constata Patrick Moriau, membre de la Commission
d’enquête parlementaire « Dutroux et consorts ».
– Je ne suis pas d’accord avec Monsieur Guelff, quand
il critique un président de Cour d’assises, expliqua Karin
Gérard, magistrate et présidente de Cours d’assises
(Bruxelles et Nivelles). Je crois qu’il faut laisser la vérité
librement se dégager et c’est vrai qu’on préside avec son
tempérament. Mais, il y a aussi tous les éléments qui sont
mis à plat. S’il y a des failles dans l’instruction, elles sont
mises en évidence et je crois que c’est très important pour
les jurés de voir tout. Quoi qu’il en soit, ce sera une tâche
très difficile pour eux.
– Je ne partage pas la même vision avec Madame la présidente
! Ainsi, lorsqu’en enquêteur vient dire qu’il refuse
de parler, je crois que le président a le pouvoir et le devoir
d’agir et d’obliger cette personne à parler, ai-je répliqué à
la magistrate.
– S’il ne veut pas parler et qu’il doit prêter le serment on
peut le poursuivre…
– Il avait prêté serment ! ai-je clôturé ce volet du débat.
– Comment voyez-vous cette différente manière de voir
par rapport à l’instruction du juge Langlois ? demanda
Pascal Vrebos au couple Russo. Certains disent qu’elle est
merveilleuse, professionnelle en diable, et d’autres disent
le contraire.
– Il y a ceux qui défendent les enfants et ceux qui défendent
l’État, et la gendarmerie notamment ! s’exclama
Carine Russo.
– Si vous faites une enquête judiciaire et que vous prenez
Messieurs Marc Metdepenningen (« Le Soir ») et Roland
Planchar (« La Libre Belgique ») pour la réaliser, ils vont
arriver au même résultat que Monsieur Demoulin (enquêteur).
Si vous prenez Messieurs Pierre Guelff et Michel
Bouffioux, vous aurez une autre enquête parce que l’état
d’esprit est complètement différent, les objectifs sont aussi
complètement différents. Ici, on a affaire à des journalistes
militants institutionnels où c’est toujours le juge Langlois
qui est le meilleur, l’avocat général Bourlet, le méchant, et
cela dure depuis des années.
– C’est tout sauf institutionnel ! Vendredi dernier, j’ai écrit
le contraire de ce que vous dites au sujet de Monsieur
Bourlet, répliqua Roland Planchar.
J’ai lancé le débat sur un autre aspect :
– Il y a eu six coups de téléphone entre Nihoul et Dutroux
avant que la voiture du premier cité ne tombe en panne
(et qui justifiait d’autres appels téléphoniques entre ces deux
accusés, paraît-il) et cela n’a visiblement pas interpellé
Monsieur Demoulin et les autres enquêteurs !
– Nihoul doit être condamné au même titre que les autres
et il ne faut plus polémiquer sur son cas, comme on le
fait depuis des années ! s’insurgea Carine Russo. Pourquoi
faire systématiquement la différence entre Dutroux
et Nihoul ?
– Les mensonges de Nihoul ont été établis dans ce procès,
ajouta Michel Bouffioux. Il y a même eu quatre émissions
à la RTBF pour le présenter comme un bouc émissaire…
– On a aussi biaisé le présent procès en instaurant l’idée du
procès bis ! ai-je rajouté.
– Je tiens à féliciter Pierre Guelff pour son article qu’il a
consacré à la déontologie concernant la fiesta d’un barbecue
qui s’est déroulé entre certains journalistes et avocats,
alors qu’on parle d’enfants enlevés, violés, décapités, assassinés…,
conclut Gino Russo.

Chapitre 29

Et toutes ces traces « inconnues » ?

Il est quand même surprenant, pour ne pas dire choquant,
qu’après des années et des années d’enquête, l’analyse de
multiples traces découvertes dans plusieurs endroits relatifs
à la vie de Dutroux, en soit encore à l’état embryonnaire.
– Trois traces et non vingt-cinq, comme l’a prétendu un
enquêteur aux dernières heures du défilé des 569 témoins.
Une plongée dans le dossier s’impose donc et… les trois
traces se multiplient !

En voici la preuve :
. Dans la maison de Marcinelle : sang (sexe masculin) sur
boîte de compresses stériles et pansements.
. Dans la cache à Marcinelle : traces biologiques non sanguines
(sexe masculin) sur la literie, sang humain (de Julie)
sur un mur avec superposition de traces biologiques
(sexe non déterminé).
. Dans la cave à Marcinelle : traces biologiques (sexe féminin)
sur un morceau de peignoir.
. Dans le grenier à Marcinelle : tache brunâtre (de sexe
féminin) sur un morceau de tissu d’un pyjama.
. Dans la camionnette Trafic : sur la literie et les coussins,
traces sanguines et biologiques humaines (sexe féminin),
sur un coussin brun, traces biologiques (sexe non déterminé).
. Dans la chambre des enfants du couple Dutroux-Martin
à Marcinelle : traces biologiques (sexe masculin) sur
couverture du lit de bébé, traces biologiques (Mélissa ?)
sur la literie, traces biologiques (sexe non déterminé) sur
matelas.
. À Marchienne-au-Pont : traces biologiques (sexe non
déterminé) sur taie et trois serviettes.
Les analyses de cheveux, dont un de Claude Thirault diton,
doivent encore être faites. Le tout est versé dans le dossier
bis...

Chapitre 30

Débat 6

Me Magnée et Nihoul au cœur de « Mise au Point » (6 juin 2004)

Me Magnée : « Hier soir, à la télévision, le magistrat de
presse de la Cour d’assises, dans l’exercice officiel de ses
fonctions, a publiquement menacé le jury de poursuites
pénales au cas où il postposerait son verdict. De telles
menaces constituent un fait sans précédent. C’est une
atteinte à la liberté du jury, une violation du procès équitable
garanti par la Convention des droits de l’Homme ; la
régularité du procès est menacée dans de telles conditions.
Nous estimons qu’un magistrat ne pourrait pas délibérément
poursuivre dans cette voie sans se rendre lui-même
coupable de forfaiture. Fin du communiqué. Il n’y aura
pas de commentaires. »
Pour ma sixième invitation en télévision dans le cadre
du procès Dutroux et consorts, ce fut Thierry Bellefroid
qui mena (fort bien) un délicat et tendu débat entre Me
Chomé, pénaliste, René Haquin, journaliste au « Soir »,
Roland Planchar, journaliste à « La Libre Belgique » et
moi-même.

Quelques passages :
– Il faut analyser ce qu’il (Me Magnée) demande. Il y a manifestement
dans son discours quelque chose d’ambigu ou
de pervers. Il dit aux jurés « ne jugez pas pour le moment,
on verra plus tard, il faut recommencer ou poursuivre une
enquête… » Ce qu’il propose est une forme d’incivisme,
c’est illégal ! dit d’emblée Me Chomé.
– C’est un coup de force et un coup de bluff de la part de
Me Magnée ! poursuivit René Haquin.
– Me Magnée avait tout le loisir de demander de nouvelles
enquêtes durant le procès ! C’est un écran de fumée !
s’écria Roland Planchar.
– Pierre Guelff, on s’aperçoit qu’à travers cette demande,
quelque part Me Magnée rejoint les préoccupations des
Russo…, me suggéra Thierry Bellefroid.
– Je ne crois pas, car les Russo, je suppose, comme toutes
les autres victimes veulent la fin du procès, ils l’ont déjà
clamé très haut. Je n’ai pas la même lecture du procès que
Monsieur Planchar… Ainsi, Me Magnée a demandé un
devoir complémentaire (refusé !) qui me paraît pourtant
essentiel : l’analyse graphologique de l’écrit d’une petite
fille dans son carnet, spécifiant, le jour de l’enlèvement du
24 juin 1995, « Rendez-vous à 17 heures… »
Je crois, effectivement, au coup de bluff, mais c’est surtout
une action de sa part pour mettre en évidence tous
les côtés « périphériques », car, dès le début du procès,
Me Magné a dit que c’était la perpétuité pour son client !
D’ailleurs, c’est vrai que Dutroux est carbonisé !
– L’exemple typique de l’écran de fumée est celui que
Monsieur Guelff nous propose. Au niveau de l’écriture
dont il parle, des comparaisons ont été faites par le juge
Langlois et elle ne correspond à aucune personne connue
dans le dossier…, déclara Roland Planchar.
– Me Magnée utilise parfois quelques éléments des plaidoiries
de parties civiles…, constata Me Chomé.

À ces propos, j’ai réagi assez fort :
– Il ne faut surtout pas faire d’amalgames ! Les victimes
sont les victimes, Dutroux c’est Dutroux ! Et puis, on oublie
un peu facilement les trois autres qui sont dans le box !
– Je ne fais pas d’amalgames, et je ne confonds pas les
victimes d’un drame épouvantable. Je me place seulement
au niveau du travail juridique de la défense, d’un côté des
parties civiles, de l’autre côté de Monsieur Dutroux, sur
base de la plaidoirie de Me Magnée.
Une courte interview de Me Jacques Vergès est proposée :
« Pourquoi ne pas confondre (joindre) les deux dossiers,
l’actuel et le bis dans un nouveau procès ? Un an de plus
ou de moins pour arriver à la vérité, je ne crois pas que ce
soit exagéré comme demande. »

Les réactions fusèrent sur le plateau de RTBF :
. René Haquin :
– On a travaillé durant sept ans sur l’idée des réseaux…
sur une « Ligne Verte », celle des dénonciations et de tous
les fantasmes.
. Pierre Guelff :
– Il y a quand même de nombreuses déclarations des
quatre accusés parlant de leurs rapports entre eux. Quant
à la notion de dossier bis, que l’on dessaisisse le juge Langlois
et le plus rapidement possible !
. Roland Planchar :
– C’est Dutroux qui a toujours parlé de réseaux pour se
justifier et donner du poids…
. Pierre Guelff :
– Je regrette ! À plusieurs reprises, Michèle Martin a fait
état de Nihoul dans les propos qu’elle a entendus. Et puis,
Nihloul a quand même été en contact avec Lelièvre dans
le trafic des pilules, alors que c’est Dutroux qui finança
1 000 pilules !

. Les trois autres intervenants, quasiment en chœur :
– Le dossier bis a été ajouté à l’actuelle procédure dès le
début du procès…
– … mais le juge Langlois a déclaré qu’il y travaillait encore,
donc le procès est tronqué ! ai-je répliqué.
– Non, le dossier bis est évolutif, souligna Me Chomé.
– Certains enquêteurs sont venus très clairement dire
qu’on les empêchait de faire leur travail. Le dossier bis évolutif
? C’est comme si on demandait aux gens de voter sur
une liste électorale incomplète ! Je ne crois plus à la notion
de vérité judiciaire : combien de procès ne furent-ils pas
révisés ? ai-je insisté.
– Peu ! clama Me Chomé en réponse à ma question. Si
Dutroux ne donne pas les clefs, personne ne pourra les lui
arracher de sa conscience.
– Ce n’est pas ici qu’on va dire que Nihoul est coupable ou
innocent, c’est le jury ! intervint Roland Planchar. Mais, il
y a une faille, Nihoul est un menteur, un escroc, ce n’est
pas un brave type ! Mais, il y a doute sur divers éléments…
– Ce sera la question la plus épineuse. Dans les petits
indices le concernant, dès qu’on les confond on se rend
compte, par exemple, que des témoins l’ont vu à deux endroits
différents au même moment ! releva René Haquin.
Des gens ont témoigné dès qu’ils ont vu sa tronche à la
télévision ! Ce sont des témoignages imprécis et qui, pour
certains, sont incompatibles. Le délit de sale gueule, c’est
aussi grave que le renversement de la preuve.
– Je suis aussi contre le délit de sale gueule, bien entendu,
mais quand Me Clément de Cléty, l’avocat de Nihoul, dit
que les jurés ne seront pas dupes, je crois, surtout, qu’ils
ne seront pas dupes d’une chose : de la manière osée qu’il
a eu de faire un véritable plaidoyer en faveur de la gendarmerie
! Pour lui, s’il y a eu trafic d’extasy, c’était avec
l’assentiment de la gendarmerie, donc son client doit être
acquitté…, ai-je argumenté.
– Concernant l’argumentation de l’infiltration policière,
on a vu effectivement des policiers qui la niaient, mais ce
sont des types d’opérations vues fréquemment et qui ne
sont jamais revendiquées par la police après coup…, expliqua
Me Chomé.
– Le juge Langlois a quand même dit que des quatre accusés,
Lelièvre était le plus crédible…, suis-je intervenu.
– Le moins manipulateur, ce n’est pas la même chose ! rectifia
Roland Planchar.
– Soit. Ce Lelièvre a quand même parlé de contacts avec
Nihoul a une période où il y avait des appels téléphoniques
importants qui étaient bien avant la réparation de la fameuse
Audi…
– Il n’y a rien de neuf là-dedans ! On en a parlé tout au
long du procès ! répliquèrent René Haquin et Roland
Planchar. Il faudrait donc récuser le juge Langlois parce
que les conclusions de son enquête ne sont pas les vôtres,
Pierre Guelff ! me lança le journaliste du « Soir ».
Je ne me suis pas laissé démonter :
– Les quatre personnes dans le box se côtoyaient de manière
assez régulière avant, pendant et après les enlèvements
de 1996 (enlèvements et séquestrations de Sabine et
de Laetitia), il y a quand même question à se poser sur
l’association de malfaiteurs !
– Eh bien, quand il y a un doute, il y a deux côtés. Il y a
un côté plus et un côté moins et Monsieur Guelff a raison
de souligner le côté moins, mais l’autre côté existe aussi,
déclara Roland Planchar.
– C’est le poids du doute et ce seront les jurés qui le pèseront
! conclut René Haquin.

 

Chapitre 31

« Vous entendez, Dutroux ? »

Il faudrait un livre entier pour relater les multiples heures
de plaidoiries avant la première délibération du jury. En
voici de très larges extraits, tout en rappelant qu’en Belgique,
le verdict sur la culpabilité est le résultat des seules
délibérations du jury populaire, puis, s’il y a lieu, les délibérations
sur la peine se déroulent entre les trois magistrats
de la Cour et ce même jury populaire.


. Me Quirynen, avocat de la famille Marchal :
– Affirmer que Dutroux est un pervers isolé est un peu
facile. L’« affaire Dutroux » relève bien du réseau et Nihoul
est présent partout.
Ces gens-là ont réalisé et vendu des cassettes de pédophilie
enfantine, ils ont fait le commerce de femmes et de filles,
la drogue est devenue une monnaie courante avec, parfois,
l’implication d’autorités du pays.
Il s’agit bien d’une bande polycriminelle avec vols de voitures,
faux papiers, traite de femmes, sévices sexuels sur
des enfants…
Il y a également beaucoup de complicités dans ce dossier.
Des complicités qui n’ont eu aucune suite.
Nous ne pouvons pas accepter de dire qu’il s’agit de perversion
isolée. La protection d’en haut est typiquement
belge et j’espère que Monsieur Bourlet pourra plaider en
toute liberté.
J’espère qu’on ne va pas étouffer le dossier bis !
Si les quatre accusés sont individuellement coupables, ils
font aussi partie d’une même bande.
. Me Joris Vercraeye, l’avocat de Jan Lambrecks, le père
d’Eefje, a annoncé le désistement de sa constitution de
partie civile contre Michel Nihoul et ajoute :
– Eefje serait encore en vie s’il n’y avait pas eu de rivalités
entre les différents services de police. Dutroux, Martin et
Lelièvre méritent la peine maximale. Je n’ai jamais vu une
larme dans cette cage de verre. Dutroux est un monstre !
. Me Luc Savelkoul, avocat de la maman d’Eefje, s’en est
pris à Me Magné de manière virulente :
– C’est un maître illusionniste et il me fait peur, car il est
bon plaideur. Il va nous faire croire qu’il y a des choses
que le jury ne peut pas savoir, et c’est toujours séduisant de
croire en des forces obscures.
. Me Parisse, avocate de Sabine, relit plusieurs lettres de
sa cliente :
– Des lettres d’outre-tombe et le réseau, c’est Dutroux !
. Me Rivière, conseil de Sabine, s’en est pris à beaucoup de
gens : aux « vautours » d’une certaine presse qui ont harcelé
sa jeune cliente avant de la « nier » et aux politiciens de la
Commission d’enquête parlementaire, « ce simulacre de la
Sainte Inquisition » :
– Ils se sont fait un nom, une situation ou un paquet de
voix sur les cadavres de quatre jeunes filles et les malheurs
des autres !

Il s’adresse ensuite directement à Dutroux :

– Aujourd’hui, Sabine vit avec son copain. Cela se passe
bien, mais parfois, il y a entre eux votre haleine fétide,
votre respiration de boeuf, vos sales pattes. Et pourtant –
vous entendez, Dutroux ? -, ils font l’amour, un sentiment
que vous ne connaîtrez jamais. C’est ça aussi, la revanche
de Sabine !
. Répliques cinglantes de Mes Beauthier et Fermon, avocats
de Laetitia :
– Nous ne critiquerons ni les parlementaires ni les journalistes.
Nous n’avons pas de comptes à régler avec personne,
ni à faire la morale ou à donner des leçons. Nous avons
une autre conception de la partie civile et nous ne sommes
pas des béni-oui-oui et des spectateurs passifs.
Parenthèse : plusieurs personnes reprochent à Me Rivière,
conseil de Sabine, d’être à la fois l’avocat de la jeune fille
et de René Michaux, l’ex-gendarme.
Madame Marchal, la maman d’An, s’est dite choquée par
certains aspects de la plaidoirie de cet avocat.
Concernant l’association de malfaiteurs, les conseils de
Laetitia disent encore (leurs plaidoiries ont duré une dizaine
d’heures !) :
– Alors que Dutroux, Lelièvre et Martin étaient en repérage
dans le sud du Luxembourg, le téléphone de Michel
Nihoul chauffait. De plus, le 1344, numéro qui servait
à l’époque à savoir si l’on était sur écoute, a été composé
à plusieurs reprises. Voici comment agissait cette association
de malfaiteurs !

Des déclarations sulfureuses

Il a aussi été rappelé que Michel Nihoul était à l’origine
de déclarations sulfureuses évoquant des réseaux, la corruption
de magistrats et de policiers, salissant des personnalités…
. À propos de Jean-Pierre Grafé (ex-ministre PSC, socialchrétien)
:
– On m’a dit que c’était un pédophile qui aimait fouetter
des enfants contre rémunération.
. À propos d’Anne-Marie Lizin (parlementaire PS) :
– Elle couvrait sans difficulté certaines choses et participait
à des partouzes.
. Au sujet du juge d’instruction Van Espen, il le catalogua
de « pédophile ».
. Trois autres déclarations à des journalistes étrangers :
– En 1999 à Canal + (France) : « Le frère du roi (Baudouin)
était en train de baiser avec des filles de 14 ans. »
– En 2001 à un journaliste allemand : « Pour 20 000
marks, je peux donner le nom d’un ministre impliqué
dans une affaire très grave. »
– En 2002 à une journaliste anglaise : « Je dispose d’informations
sur des personnalités qui pourraient certainement
faire tomber le gouvernement belge. »
Cette journaliste anglaise a précisé que, lors de l’interview,
Michel Nihoul l’aurait draguée et aurait eu des gestes déplacés
qui l’auraient obligée à appeler au secours.
Le ministère public, lui, a minutieusement argumenté son
acte d’accusation, comme il se doit.

Chapitre 32

Mon interview exclusive de Marc Dutroux

Dès le début du procès, j’avais constaté que le président
Goux était particulièrement fébrile – c’est un euphémisme
– à interroger Marc Dutroux. Alors qu’il devait
« ferrailler » l’accusé – terme que j’ai utilisé à plusieurs
reprises, également sur le plateau de « Mise au point » le
dimanche 14 mars (voir ci-avant), soit deux semaines seulement
après le début du procès -, quasiment toutes les
parties se rallièrent à cet avis. Certains avocats (tels Mes
Vercraeye, Quirynen, Beauthier, Fermon...) interpellèrent
alors directement Marc Dutroux en lui demandant de dire
la vérité et d’être plus précis vis-à-vis des accusations qu’il
lançait à l’encontre de Michel Nihoul, de Michèle Martin,
de policiers, de membres de la bande dite de Courcelles...
En vain.
Absolument scandalisé par l’attitude injurieuse de Dutroux
à l’égard des victimes, j’ai décidé de l’interpeller directement,
sans la moindre concession. Tout en lui posant
des questions (dix-huit au total) bien précises, j’émettais
mon opinion de manière très forte, montrant de la sorte
que la duperie avait des limites et, secrètement, j’espérais
que Marc Dutroux allait mettre de côté son mépris détestable
des gens et de la société pour réagir, disons, de
manière humaine.
Bien sûr, et il serait hypocrite de le nier, j’espérais aussi que
Dutroux me révèle ce qu’il avait publiquement dit qu’il
ferait, dès le troisième jour du procès (le 3 mars) :
– J’ai encore beaucoup de choses à dire !

Dix-huit questions embarrassantes

Un questionnaire de dix-huit questions/commentaires
assez précis a été transmis à Dutroux par l’intermédiaire
de Me Martine Van Praet, l’un des conseils de Dutroux,
qui avait accepté le principe de cette démarche, le jeudi 15
avril 2004.
Dans ces questions, je ne mâchais pas mes mots. Ainsi, je
rappelais à Dutroux ses mensonges, ses multiples versions
et son manque de crédibilité quand il prétendait avoir
voulu protéger les siens, j’évoquais aussi sa stratégie pour
faire un écran de fumée afin d’échapper à la perpétuité, je
lui demandais d’être plus précis au sujet d’un réseau dont
il se disait n’être qu’un simple maillon.
Dans ce même questionnaire, je n’ai pas hésité à remettre
en cause les notions d’un Dutroux non pédophile (expertise
psychiatrique) en prenant pour exemple la morphologie
de « toute petite fille » de Sabine qu’il avait enlevée,
séquestrée et violée, j’ai également stigmatisé son « simulacre
» d’agression en cellule par les forces de l’ordre « afin
de se mettre en évidence et à nouveau attirer l’attention des
médias » et j’ai demandé qu’il s’explique sur cela, comme
sur le fait qu’il aurait pu être payé pour les photos prises
de lui à la prison d’Arlon (pas un euro n’a été proposé – et ne
l’aurait été – à Dutroux lors de ma démarche, que les choses
soient bien claires !).
Je n’ai pas hésité, non plus, à lui dire que des « petites gens
et des SDF n’avaient pas son confort ». Je lui ai aussi rappelé
que son fils Frédéric l’avait catalogué de « malade ».
Dans la foulée, que ses parents avaient tenu des propos
virulents à son égard. Je lui demandais, encore, s’il était
conscient du mal qu’il avait fait...

Les dérapages d’autres médias

Le lundi matin 19 avril 2004, Me Van Praet confirma que
mon courrier « avait été remis à qui de droit la veille au
soir ». Soit, le dimanche 18 avril 2004.
Et, c’est le mardi 25 mai 2004, que j’ai enfin reçu des nouvelles
au sujet de notre démarche, les réponses de Marc
Dutroux étant parvenues à « Ciné-Télé Revue » (où j’ étais
journaliste) qui avait encore les moyens matériels de les
publier dans son édition datée du 28 mai ou, au moins,
l’annoncer. Mais, malgré ce « scoop », il n’en fut rien. Et il
n’en sera jamais rien, ni dans « Ciné-Télé Revue » ni dans
mon futur livre « Le procès de la honte » (ni dans le présent
ouvrage écrit en 2013).
Pourquoi cette décision irrévocable ?
Tout d’abord, Me Martine Van Praet m’expliqua le parcours
de ces réponses :
– Il y a quelques semaines j’ai reçu la copie des réponses
de Marc Dutroux à votre courrier, mais je ne vous l’ai pas
transmise parce que son envoi, qu’il vous adressait directement,
a été intercepté par la censure (le directeur de la
prison) et que je ne voulais pas jouer un rôle que je ne peux
pas tenir.
Que s’est-il passé ensuite ? Mis au courant de l’interception
de son courrier, Marc Dutroux en a fait des copies
qu’il envoya à plusieurs de ses anciens avocats (dans ce cas,
la censure n’est pas d’application), leur demandant de me
faire parvenir sa prose. L’un de ceux-ci, Me Kahn, avertit
le rédacteur en chef de « Ciné-Télé Revue », de cette situation
mais refusa, sur les conseils de Me Baudewijn, avocat
de Dutroux au procès à Arlon, d’accéder à la demande de
son ex-client. Néanmoins, un porteur vint déposer en nos
bureaux le pli de Dutroux.

Le mercredi 26 mai 2004, la chaîne de télévision AB3 diffusait
des extraits des propos de Dutroux à nos questions
qui lui étaient parvenus « par un vent favorable » (lequel ?)
et le lendemain, La Dernière Heure, la RTBF, RTL-TVI
en faisaient de même. Puis, le surlendemain, ce fut au tour
de La Libre Belgique, du Groupe Sud Presse d’évoquer la
littérature de Dutroux.
Entreprise hasardeuse pour certains de ces médias, car qui
leur avait donné la certitude qu’il s’agissait bien de propos
de Dutroux et non d’une manipulation quelconque ?
Mais, en fin de compte, il s’agissait bien de lui (et pour
cause, puisque je reconnaissais MES questions posées à Marc
Dutroux !)
Pour ma part, contrairement à ce qu’ont fait d’autres médias,
je n’ai pas publié une ligne, un mot, des réponses
de Dutroux. Et, à ce sujet, que l’on arrête de jouer les
vierges effarouchées face à ma démarche : de nombreux
journalistes l’ont tentée sans succès – un ancien avocat
de Dutroux me l’a certifié -, comme l’explique aussi Erik
Silence, le rédacteur en chef d’AB3, à La Dernière Heure-
Les Sports :
– Depuis le début du procès, nous souhaitions entrer en
contact avec Marc Dutroux.

Non au scoop indécent

J’ai donc dit « non » au scoop (qui aurait pu être très rémunérateur,
vous pensez bien !) indécent. Celui de « balancer »
les réponses aux dix-huit questions (alors que les autres médias
en avaient publié des extraits). D’abord parce que cette
prose n’apportait rien de nouveau à ce qui aurait pu être
un élément dans la recherche de la vérité, ensuite, et surtout,
j’ai décidé de ne pas publier les réponses de Dutroux,
parce qu’elles étaient à l’image de l’attitude de leur auteur
dans le box : méprisante, nauséabonde, injurieuse pour les
victimes et leurs parents.
Aujourd’hui, encore, je suis très heureux d’avoir agi de la
sorte.


Chapitre 33

Plaidoiries, suite et fin, et répliques

Voici quelques extraits et résumés des interventions des
avocats de la défense :
. Me Magnée, avocat de Dutroux :
– Le diable n’était pas tout seul ! Mais l’instruction n’a pas
voulu aller y voir de plus près, et ce procès tient en une
seule formule : pas d’esclandre !
Où se trouvent donc les autres coauteurs ou complices ?
Le mot « réseau » a fait trembler, et maintenent, il fait rire,
alors je parle d’« associations de malfaiteurs ».
Si, les quatre accusés étaient seuls, pourquoi un dossier
bis, alors ? Ce procès est une grand-messe de funérailles
limitées. Il ressemble à une cacophonie et il y a un malaise
: que fait-on de la clientèle très sélecte de Nihoul ? La
Belgique est bien malade de son système !
Durant des heures, le défenseur de Marc Dutroux a développé
ses arguments autour de protections, de copinages
malsains, de loi du silence, d’une « autre cellule », de films
pornos tournés à Faulx-les-Tombes, là où se déroulaient
des soirées « délirantes » organisées par Nihoul, il est, encore,
question « d’orgie sexuelle », du milieu de Charleroi
et d’un certain D., bras droit du maire de Charleroi, Jean-
Claude Van Cauwenberghe, selon l’avocat.
Et puis, il y a les cheveux retrouvés dans la cache, les cassettes
« perdues » et, ces propos très lourds :
– Et que nous cache-t-on avec les cassettes perdues saisises
à Marcinelle ? La réponse a été donnée par le juge Connerotte
longtemps après son dessaisissement lorsqu’il évoqua
« des mécanismes occultes d’un État délinquant. »
. Mes Schmitz, Bayet, Moreau et Pollet, avocats de Michèle
Martin :
– On dit que Michèle Martin est un mystère, comme si
elle venait de nulle part, mais elle était influençable et un
oiseau pour le chat. Elle a suivi le premier homme venu, et
ce n’était pas le bon. Elle était en détresse : charges familiales,
mère dépressive et mari en prison en même temps.
Non, Michèle Martin n’est pas une sainte nitouche ou une
sainte Martin, mais ce n’est pas non plus le monstre de
Sars-la-Buissière ou la servante du diable.
N’oublions pas qu’elle a brisé le silence imposé par Marc
Dutroux. Nous ne voulons pas nous cacher derrière un
écran de fumée de dysfonctionnements et d’incompétences
: la justice n’est pas affaire de croyances, mais de
preuves. Michèle Martin a le droit de se taire, mais elle a
décidé de parler, sans stratégie de défense, car aujourd’hui
elle n’a plus peur.
Elle n’est pas obligatoirement un coauteur ou une complice
de certains faits, car son aide n’était pas indispensable.
À aucun moment Michèle Martin n’a pensé que la cache
servirait à séquestrer des enfants. Cependant, elle a reconnu
spontanément des éléments qui, pourtant, lui étaient
défavorables : « Je suis responsable de la mort de Julie et de
Mélissa » et « Nourrir les enfants, c’était devenir complice
de Dutroux ! Mais, j’ai honte de moi… »
C’est sur ordre de Dutroux qu’elle a repeint cette cache,
alors qu’elle prétend n’avoir jamais vu An et Eefje, qu’elle
n’a participé « à aucun reprérage ni enlèvement », mais
qu’elle lava un pull de Sabine, tout comme elle nettoya le
mobile-home ayant servi à l’enlèvement de Laetitia…
– Elle était la poubelle mentale de Dutroux…
. Me Slusny, avocat de Michel Lelièvre :
– Mon client a fait ses aveux afin de sortir des griffes de
Dutroux à qui il avait confié sa vie et soulager sa conscience
pour devenir un homme et tenter de réparer le mal qu’il
a fait.
Il reconnaît les enlèvements d’An, Eefje, de Sabine et de
Laetitia. Le dire, c’est respecter la vérité et les victimes.
Il a des remords et des regrets, mais il n’exprime pas ses
sentiments en public, car il est pudique.
Michel Lelièvre était un suiveur (« Je pense, donc je suis
Dutroux ») comme Fernandel dans « La vache et le prisonnier
». Il était fasciné par la puissance maléfique de Dutroux.
Mon client est tombé dans le panneau de la notion
du réseau.
Dutroux a kidnappé les filles pour l’argent des rançons,
donc il s’agissait de prises d’otages, et pas de réseau de
prostitution.
Les séquestrations ? Les faits sont simples. Michel Lelièvre
a gardé ou regardé An et Eefje sur le parking à Wauthier-
Braine et ensuite à leur arrivée à Marcinelle. Pour Sabine,
cela a duré deux minutes, et encore moins pour Laetitia.
Il n’y a pas d’associations de malfaiteurs. Pas d’arme ni de
fausse carte de crédit, et le trafic des voitures est ridicule.
Lelièvre a dealé avec Dutroux et Nihoul, mais il ne s’agit
pas d’association pour autant. Les filles de l’Est et la traite
d’êtres humains ne sont pas des éléments plus sérieux.
. Me de Cléty, avocat de Michel Nihoul :
– On a érigé la drague en délit, alors que Nihoul était un
goujat. Mais durant 87 jours (81 pour Sabine et 6 pour
Laetitia), ces filles n’ont vu que les sales pattes de Dutroux !
Le comble c’est que Nihoul doit prouver certaines choses
pour se justifier ! On a renversé les règles de la procédure.
C’est comme si l’on me demandait de prouver que je n’ai
pas commis d’excès de vitesse en venant aux assises ce
matin !
La famille flamande qui a témoigné de la présence de mon
client à Bertrix est composée de membres qui ont assisté
à un enlèvement sur trois en Belgique ! Ce sont des affabulateurs
!
La phrase entendue par Laetitia (« Jean-Michel, ça a marché
») avait trait au dépannage de la voiture. Nihoul n’avait
plus les moyens de se payer un garagiste à Bruxelles.
Le trafic international d’êtres humains ? À l’Est, quantité
de filles veulent venir en Belgique. Le parquet a été dans
une poubelle vide pour y puiser la notion d’association de
malfaiteurs et des fanatiques ont cru durant huit ans à la
thèse du réseau.
Nihoul a « apporté » à la BSR une voiture et 400 kilos de
haschisch, si ça ce n’est pas être un informateur…
La gendarmerie est remplie de gens qui font leur travail en
toute honnêteté et il est clair qu’elle était au courant de ces
pillules d’ecstasy venant de Walsh.
Avant d’entrer en délibération pour la culpabilité (environ
250 questions !), il a été rappelé toute la procédure aux
jurés, dont voici un passage principal :
« Les seuls douze jurés se retireront dans leur salle de
délibération pour répondre aux questions qui leur seront
posées sur la culpabilité de l’accusé et l’étendue de celle-ci.
Les réponses aux questions résulteront de votes majoritaires
pris au scrutin secret.
L’ensemble constitue le verdict.
Toutefois, si l’accusé est déclaré coupable d’un fait principal
(le vol, le meurtre ou le viol, par exemple) à la majorité
simple, c’est à dire par 7 voix contre 5, la décision ne sera
acquise qu’après une délibération supplémentaire et immédiate
des trois magistrats de la Cour (le président Goux
et ses deux assesseurs). Celle-ci aura toute liberté soit de
renforcer la décision majoritaire du jury soit de l’inverser.
En ce cas, l’accusé sera acquitté de ce chef d’accusation. »
(juridat.be)
Des